Le Christ et Jésus

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Le Christ et Jésus

La kénose

L’hypothèse docète des Cathares permet d’expliquer comment le Christ/Jésus a pu agir en ce monde sans s’y soumettre. L’apparition de Jésus le 15 de Tibère constituerait une forme d’hallucination au réalisme saisissant. Pour les Cathares l’incarnation est une kénose qu’ils illustraient par la parabole du pélican. En voici le détail :
Il y a un oiseau qu’on appelle pélican, qui est lumineux comme le soleil, et qui accompagne le soleil. Cet oiseau eut des petits. Et comme il les laissait au nid, et allait accompagner le soleil ailleurs, il venait une bête, qui mutilait ces petits, et leur coupait le bec. Quand le pélican revenait à ses petits, trouvant qu’ils avaient été mutilés et qu’ils avaient perdu le bec, il les soignait. Comme cela avait lieu fréquemment, à la fin le pélican imagina de dissimuler sa clarté, et ceci fait de se cacher près de ses petits. Quand la bête viendrait, il la pren­drait et la tuerait, afin qu’elle ne pût à l’avenir mutiler ses petits et leur enlever le bec. Ce qui fut fait. Et c’est ainsi que furent délivrés les petits du pélican de la mutilation que leur faisait subir cette bête, quand elle-même fut prise par le pélican.
Et, de la même manière, le dieu bon avait fait ses créatures, et le dieu mauvais les détruisait, jusqu’à ce que le Christ déposât ou cachât sa clarté quand il prit chair de la Vierge Marie. Et alors il prit le dieu mauvais et le mit dans les ténèbres de l’enfer, et depuis lors le dieu mauvais ne put détruire les créatures du dieu bon.

Le fait d’assimiler le Christ à un pélican est vraisemblablement une reprise de mythes antérieurs qui font également cette analogie dans un autre but. Là, l’objectif est d’expliquer deux choses. Le déposant qui prêchait cet exemple voulait expliquer le dualisme cathare. Mais on y trouve aussi, sans qu’on sache bien si lui-même le comprenait, une mythologie de l’apparition du Christ et de son action. Le Christ, de par sa nature divine, ne peut venir dans la création maléfique sans révéler son état et ainsi échouer dans sa mission. Il ne peut non plus, à l’instar des esprits tombés, abandonner son statut divin sous peine de se retrouver prisonnier et d’échouer là encore. Il va donc dissimuler son état sans pour autant en changer. Cette kénose ne doit pas être confondue avec l’adombrement en Marie qui visait à laisser croire à un enfantement. Là, le Christ fait œuvre d’humilité en se mettant à notre niveau, condition essentielle à la réussite de sa mission. Cette kénose ne se limite pas à cette situation. On en trouve une trace divine dans les Évangiles quand le Christ indique que qui voit le Fils voit le Père. Cela conforte l’idée de consubstantialité entre le principe du Bien et sa création. Il n’y a pas de hiérarchie dans la création divine. L’humilité y est la norme. Il existe une troisième forme de kénose dans les Évangiles. En effet, pendant le repas, Jésus, nu comme un esclave — c’est-à-dire simplement ceint d’un tissu en guise de pagne — lave les pieds des disciples qui s’en offusquent. Le maître se met en position de serviteur rappelant une fois encore que les hiérarchies mondaines sont vaines. Les Cathares avaient parfaitement compris cela et ne limitaient pas leur compréhension à la seule parabole illustrant la descente du Christ en ce monde. L’humilité est un élément essentiel du cheminement du bon croyant et du chrétien.

Jésus, figure historique ou création mythique ?

Plus je m’informe sur la religion et plus je construis ma spiritualité, plus je m’interroge sur ce qui pousse les hommes à ressentir l’impérieuse nécessité d’ancrer leur foi dans des éléments mondains tangibles, ou prétendus tels. Le cas de Jésus est à ce point de vue assez emblématique, car si l’on essayait de regrouper tous les points de vue le concernant on se rendrait compte qu’il existe une telle variété de Jésus dits historiques et de Jésus mythiques que leur évocation recouvre clairement tout le champ des possibles, y compris d’ailleurs son inexistence.

Qu’en est-il de l’hypothèse d’un Jésus historique ? La concordance des témoignages — et pas seulement dans les textes canoniques — pousserait à rejeter l’idée d’un subterfuge ou d’une illusion d’optique. Pour autant, les textes romains de l’époque ne semble pas avoir mis en valeur l’existence d’un être particulièrement remarquable à cette période. Si l’on fait exception d’une partie des mémoires de Flavius Josèphe, vrai­semblablement interpolé par un sympathisant chrétien, il ne reste dans son œuvre qu’une mention marginale sur la condamnation de Jacques « … frère de Jésus qui était appelé le Christ. » Les lettres de Paul de Tarse — même si l’on se limite à celles dont l’authenticité ne fait pas de doute — témoignent elles aussi de l’existence de Jésus confondu avec le Christ.

On trouve aussi des mentions chez les auteurs latins. Ainsi Tacite, historien réputé du premier siècle mentionne des « chrétiens » superstitieux dont le nom provient de leur maître appelé « Christus ». Il précise même qu’ils furent maltraités sous Ponce Pilate pendant le règne de Tibère et explique comment Néron les accusa dans l’affaire de l’incendie de Rome. De même Suétone, premier secrétaire d’Adrien (fin du Ier et début du IIsiècle), cite l’existence d’un « Chrestus » (Christ) au premier siècle. Par contre la mention de l’historien Thallus — cité par Julius africanus — confirmant les événements surnaturels intervenus à la mort du Christ en croix, doivent être traités avec infiniment de prudence, car, vu leur ampleur (tremblement de terre, ténèbres durables dans une période de pleine lune, etc.), elles auraient dues être cités par d’autres contemporains et nous n’en avons aucune trace. Un de ces témoins, Pline le jeune se contente de relater l’existence de pratiques religieuses faisant de Jésus l’équivalent d’un Dieu. Par contre le Talmud babylonien confirme la mise à mort de Jésus la veille de Pâque sur la base d’accusations de sorcellerie et d’encouragement à l’apostasie. Seul problème, il est parlé de lapidation, comme pour Étienne, et non de crucifixion. Ce qui importe également c’est de comprendre que, contrairement à ce que le Judéo-christianisme tient à faire croire, la mort de Jésus sur la croix n’est pas recherchée dans une démarche sacrificielle. Par contre, elle est révélatrice de l’ambiguïté de la loi positive qu’elle invalide de fait. Comme ce sera le cas pour les Cathares médiévaux, la mort est acceptée quand elle ne peut plus être évitée ou si son évitement requiert un recours à la violence, comme pourrait d’ailleurs le laisser comprendre l’épisode du mont des Oliviers (Gethsémani) et comme l’explique fort bien Frédéric Lenoir.

On le voit, il est très difficile d’affirmer la réalité de l’existence de Jésus. Le récit de sa naissance n’est pas uniforme, même dans les Évangiles canoniques, puisque Jean et Marc n’en parlent pas et que les deux premiers chapitres de Luc sont désormais considérés comme des interpolations ajoutées tardivement. Jean et Marc font apparaître Jésus à l’âge de trente ans, à Capharnaüm où Jean le baptiste officie. L’évangile de Luc présente avec force détails la naissance et l’enfance de Jésus, mais cette partie est très controversée quant à son origine et Marcion l’avait même carrément supprimée et déclarée fausse, sans compter que le troisième chapitre de Luc présente l’arrivée de Jésus d’une façon qui pourrait fort bien constituer l’entame de l’ouvrage. Enfin, l’enfance de Jésus est très étonnante dans la relation qui en est faite. Matthieu n’en dit rien et passe directement du retour d’Égypte à l’épisode du baptême. Marc l’ignore totalement ainsi que Jean. Luc — dans ses deux premiers chapitres controversés — est le seul à la détailler. Or, à deux reprises, l’Enfant Jésus surprend ses semblables. La première fois, lors de la présentation au temple, Syméon et surtout Anne la prophétesse font connaître le destin de l’enfant, mais rien ne semble découler de ces annonces en public. Ensuite, à douze ans, il stupéfie les maîtres assemblés dans le temple sans que personne ne s’intéresse davantage à cet enfant si plein de connaissances et de sagesse. Et, pendant les dix-huit ans qui suivent, Jésus retombe dans l’anonymat le plus parfait. Un autre point semble accréditer la thèse de la falsification des deux premiers versets, c’est le fait qu’au verset 3-23, l’Évangile semble présenter Jésus pour la première fois comme fils de Joseph. Pourtant cela est déjà largement précisé dans les deux premiers versets ! Pour autant comme prétendre que Jésus n’aurait pas existé sans s’interroger sur les mentions relatives à sa mère, ses frères et ses sœurs[15], qui semblent être clairement acceptées, y compris par Flavius Josèphe ? Certes, les tenants d’un Jésus fils unique rappellent que les mentions sur son enfance le montrent seul enfant de Joseph et Marie. Cependant, l’enfance de Jésus est plus que douteuse, comme je viens de le dire. Ils évoquent aussi l’épisode de la croix où Jésus confie Marie à Jean et non à ses frères, ce qui est inconcevable pour l’époque. Certes, mais Jésus n’at-il pas passé son temps à dire et faire des choses inconcevables pour son époque ? Pour ce qui est de Marie, nous verrons plus loin comment il est possible de comprendre sa situation.

Mais importe-t-il à un croyant de définir qui était Jésus ? Je n’en suis pas certain. En fait définir Jésus est une façon de reproduire le schéma ancestral de la fixation historique mondaine d’un élément fondateur de façon à construire son historicité et à enclencher le compteur d’une validation temporelle censée remplacer la qualité argumentaire : « Mon point de vue est le bon, car il est ancien et s’appuie sur un élément tangible ». 
La litanie incessante de la filiation apostolique, à laquelle les Cathares eux-mêmes se sont laissés prendre, n’est rien d’autre qu’une évolution de ce concept : « Mon point de vue est le meilleur, car, non seulement il s’appuie sur quelque chose d’ancien et de fixé dans le temps, mais il est parvenu jusqu’à nous par une succession de transmetteurs humains, forcément indiscutablement honnêtes, ce qui garanti la fiabilité du contenu ». Il suffit de jouer à transmettre une histoire au sein d’un groupe et à observer les déformations qu’elle subit en passant de l’un à l’autre pour comprendre ce que ce point de vue a de futile.

La volonté de disposer d’un Jésus historique serait donc davantage un outil de validation d’une thèse que la volonté de recherche d’une antériorité fiable ? Certes, mais pas plus que la volonté d’affirmer un Jésus mythique.
 Oui, l’« histoire » de Jésus ressemble de fort près à celle de bien des héros mythiques, mais cela ne garantit pas pour autant cette thèse. Le caractère mythique peut très bien avoir été construit a posteriori pour « habiller » un personnage jugé trop falot pour la mission à laquelle on le destinait. Le Jésus mythique, désincarné et hors du temps n’est pas forcément plus crédible que le Jésus historique et ancré dans le temps. Mais d’autres ont aussi imaginé une sorte de Jésus allégorique dont les aventures seraient en fait survenues en d’autres lieux et d’autres temps ; une sorte de fusion des deux autres thèses. Et, bien entendu, ceux que ces travaux « capillo-tractés » épuisent proposent la voie simpliste de l’inexistence de Jésus.

Les religions monothéistes ne sont pas basées officiellement sur des figures mythiques et les religions mythiques n’ont jamais atteint la diffusion des religions monothéistes me semble-t-il. Est-ce sur ce constat que la construction d’un Jésus historique s’est basée ? C’est possible. Pour permettre au plus grand nombre d’adhérer à un choix spirituel il est plus efficace d’en faire une vérité historique que d’en rester au domaine des concepts et de la philosophie qui sont généralement le domaine électif de certaines « élites » intellectuelles. Mais ce qui est vrai à une époque historique donnée, doit-il le demeurer en tout temps ? Pas forcément. D’ailleurs l’important n’est pas l’adhésion la plus large possible, mais bien plutôt l’adhésion la plus solide possible. Or, la solidité de l’adhésion tient plus, à mon avis, à la qualité de l’argumentaire qu’à la quantité de personnes qui s’en réclament.
 Dans un monde où l’instruction se développe, où le droit à la critique s’étend, où la réflexion personnelle se valorise, les constructions affirmatives hasardeuses conduisent davantage au rejet et au scepticisme qu’à la recherche d’une connaissance saine.

La construction mythique est certes mieux adaptée, car elle valorise l’interlocuteur par l’approche mystique qui donne à l’individu l’agréable impression d’être admis dans un cercle restreint d’initiés. En outre le recours au mystère est souvent un outil pratique pour gommer les aspérités d’une doctrine mal ficelée. Pour autant elle n’est pas moins critiquable et ne provoque pas moins de rejet de ceux qui se sentent, soit exclus, soit bernés.
 Du coup on peut se demander si la volonté d’imposer Jésus — quelle que soit la forme proposée — n’est pas contre-productive et néfaste.
 Pour répondre à cela, il me semble utile de revenir aux fondamentaux. 
Qu’est-ce qui fonde le Christianisme ; est-ce le messager ou le message ?

Pour ma part il me paraît impossible d’avancer une hypothèse sûre sur l’existence de Jésus. Je retiendrais volontiers celle qui veut qu’un Jésus ait existé, qu’il ait mené une vie marquée par des pratiques remarquables, comme des guérisons « miraculeuses » à l’instar de celles attribuées aux juifs de la secte des Thérapeutes (serviteurs de Dieu), souvent comparés aux Esséniens. Ces « médecins de l’âme » correspondraient assez à l’idée que l’on pouvait se faire à l’époque des prophètes chassant les démons des corps envoutés. Ensuite, les choses sont plus compliquées. Ce Jésus fut-il un agitateur politique anti-romains ou même anti-pharisiens, ce qui aurait conduit à son exécution ? L’envoyé de Dieu, Christ, s’est-il confondu avec lui physiquement à compter du 15 de Tibère (adombration) ou bien s’agit-il d’une fusion a posterioriréalisée dès Paul de Tarse qui unit les deux termes dans ses lettres ? Cette fusion, chez Paul, relève vraisemblablement d’une volonté judéo-chrétienne de s’approprier les écrits de l’apôtre en gommant tout ce qu’ils contiennent de possiblement hérétique.

Quid des connexions entre Jésus et le Christ ?

Vu ce que je viens de dire de Jésus, je pense que vous comprenez bien que mon point de vue est presque identique en ce qui concerne le Christ.
 Je ferai cependant une petite précision.
 Si Jésus est à mon point de vue un outil destiné à véhiculer le message vers les hommes, le Christ est une forme désincarnée du message, une fusion entre message et messager.
 Jésus s’exprime dans les Évangiles pour informer les hommes et leur donner les éléments de compréhension du message alors que Christ s’adresse directement à l’Esprit qui agit en nous. Il est la forme ésotérique là où Jésus est la forme exotérique.
 Mais une fois encore ce n’est pas le vecteur qu’il faut regarder, mais ce qu’il porte, faute de quoi, comme l’imbécile du dicton, nous risquons de regarder le doigt du sage au lieu de la lune qu’il nous désigne.

Il faut nous extraire de considérations qui ont occupé à plein temps des générations de chrétiens et d’athées, qui se sont perdus en conjectures, hypothèses, exégèses et supputations au lieu de se concentrer sur l’essentiel.
 En fait l’existence du Jésus historique risque fort de rester à l’état d’hypothèse tant les éléments qui la contredisent s’avèrent puissants et difficiles à démonter, et celle du Jésus mythique se heurte à sa propre inconsistance. Pourquoi certains cherchent-ils à construire un Jésus mythique quand le message se suffit à lui-même ? En effet, cette construction mythique permet à ceux qui n’ont pas compris le message d’élaborer des concepts souvent fumeux grâce auxquels ils se donnent le sentiment d’appartenir à une élite intellectuelle en mesure d’accéder au salut.

Pour autant, il ne faut pas jeter aux orties les études et les travaux sur les constructions de Jésus, car elles sont utiles pour comprendre la psychologie de ceux qui nous ont transmis à leur tour le message. Et de cette compréhension peut dépendre la façon dont nous le lirons, l’analyserons et le comprendrons à notre tour.
 Tout au moins jusqu’au moment où il se révélera à notre esprit éveillé, réglant de ce fait tous les problèmes liés aux intermédiaires. Difficile de répondre et, en fait, peu importe. Il ne faut pas confondre le message et celui à qui on en attribue la mission. Christ est message et messager, comme pourraient le suggérer les variantes appliquées à sa dénomination dans de nombreux textes, et notamment dans les trois rituels cathares qui sont parvenus jusqu’à nous. Jésus ne devient qu’un support mondain, une image tangible pour des esprits mondains à l’imagination forcément limitée (comme l’est la nôtre). N’oublions pas également que les premiers témoignages vien­dront environ trente ans plus tard, c’est-à-dire à une période où — compte tenu de la longévité moyenne — les principaux témoins auront disparu et où le principe d’une fusion entre un personnage historique et un concept mythique était plus facile.

Éric Delmas le 4 mars 2013.

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