8 – Église cathare

Le libre arbitre

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Le libre arbitre

De tout temps, les hommes ont cherché des explications logiques à la présence du mal dans un univers qu’ils pensaient créé par Dieu, image parfaite du Bien. Il ne faut pas être très affuté pour voir combien ce monde est mauvais, imparfait et corruptible, trois qualificatifs à l’opposé de l’idée que l’on se fait de Dieu.

Pour dédouaner Dieu de la responsabilité d’un tel fiasco, les judéo-chrétiens ont proposé que Dieu supportât le Mal dans ce monde au principe du respect du libre arbitre de l’homme. En fait, ce n’est pas Dieu qui est responsable de l’état du monde, mais l’homme en raison de sa faute originelle, librement choisie par lui alors que Dieu lui avait offert un monde parfait représenté par le Jardin d’Éden.

C’est donc en application de son libre arbitre que l’homme avait fait le choix du mal au lieu de continuer à vivre dans le bien.

Voilà un point de doctrine qui oppose souverainement les chrétiens authentiques cathares et les judéo-chrétiens catholiques, orthodoxes et réformés dans toutes leurs composantes.

L’explication qui va suivre peut paraître difficile à assimiler de prime abord, mais vous pouvez y revenir à votre guise pour prendre le temps de bien la comprendre si nécessaire. C’est fondamental, car c’est ce qui oppose la vision cosmogonique cathare de celle judéo-chrétienne et surtout, c’est ce qui justifie la venue du messager divin en ce monde, en charge de nous secouer les puces pour que nous apprenions à voir les choses en face.

Qu’est-ce que le libre arbitre ?

Dieu ne connaît pas le Mal et il n’a aucun pouvoir sur lui

Tout d’abord posons-nous la raison de l’invention de ce concept bizarre de libre arbitre. Comme je l’ai déjà expliqué, la justification du Mal en ce monde pose problème si l’on considère que Dieu l’a créé. En effet, le constat du Mal en ce monde interroge sur le comportement de Dieu.

De par son statut divin, il ne peut que ce qu’il veut et veut tout ce qu’il peut ; c’est le concept de l’omnipotence.

De même, il ne peut rien ignorer du devenir de ce qu’il crée ; c’est le concept de l’omniscience.

Et comme il est tout amour, il ne peut en aucune façon vouloir ni pouvoir le Mal. Donc ce qui émane de Lui est de même substance et est soumis à la même règle philosophique liée à son état de principe (cf. Aristote).

Commençons par bien expliquer le sens des mots. Le libre arbitre est la « faculté de se déterminer sans autre cause que la volonté, hors de toute sollicitation ou contrainte extérieure », ce qui veut dire : avoir la capacité de prendre une décision sans la moindre contrainte, d’agir donc en pleine volonté et conscience.

Le libre arbitre est une invention du principe corrupteur

Donc, d’où peut bien venir le Mal ?

C’est là que les judéo-chrétiens, fortement influencés par la Torah à laquelle ils sont si fortement attachés, ont imaginé exonérer Dieu de toute responsabilité, et d’en faire peser la faute sur l’homme. En fait l’homme aurait désobéi à Dieu — on se demande bien comment cela est possible sans que Dieu n’ait commis une erreur dans sa création — et se serait retourné contre son créateur en exprimant des sentiments (l’envie, la haine, etc.) qui auraient logiquement dû lui être totalement étrangers. Il semble y avoir là de fortes incohérences.

Que l’on considère que les esprits sont tombés dans la matière par accident ou furent victimes d’un enlèvement de force, ainsi que le pensent les cathares dyarchiens ou que l’on pense qu’ils ont succombé volontairement à la tentation de l’envoyé du mauvais principe, selon l’avis des cathares monarchiens, ils ne peuvent l’avoir fait par libre arbitre.

Ce que nous savons désormais de l’homme nous confirme que l’esprit-saint, consubstantiel à Dieu — tombé dans la matière —, est contraint dans sa prison mondaine ; il n’a donc pas de libre arbitre. En effet, il est soumis à une contrainte extérieure, dont il n’a pas toujours conscience, mais qui est néanmoins bien réelle. Ne dit-on pas que la plus sûre des prisons est celle dont le prisonnier ignore qu’il y est enfermé ?

Ses choix sont liés à de nombreux facteurs sur lesquels il n’a pas de maîtrise, à supposer qu’il en ait conscience et ses décisions sont influencées par le fait qu’il n’en connaît ni les tenants ni les aboutissants alors même que son intellect croit le contraire.

Mais que dire des esprits avant qu’ils ne chutent ? Avaient-ils un libre arbitre ? Nous l’avons dit, le Bien ignore le Mal, car il n’a pas de Mal en lui. Tout au plus peut-il constater l’action du Mal et ses effets, comme nous le voyons dans l’étude de la parabole du bon grain et de l’ivraie. Les esprits divins sont circonscrits dans le domaine du Bien, ce qui fait qu’ils ne connaissent que le Bien, n’ont d’autre référentiel que celui du Bien et ne sont pas en mesure d’envisager autre chose que le Bien. En effet, comme l’explique fort bien Jean de Lugio dans son traité[1], Dieu n’a créé que des êtres ignorants tout du Mal, donc incapables de le préférer au Bien qu’ils connaissent de toute éternité.

L’évêque cathare stigmatise l’argument catholique de l’époque selon lequel si Dieu avait fait ses anges parfaits dans le Bien, il n’aurait pas pu disposer du moyen de les juger sur leurs actes, afin de les récompenser ou les punir. Nous sommes là dans un délire anthropomorphique total. Dieu n’est pas notre censeur ni notre bourreau ; il est notre principe et, de ce fait, il ne juge pas puisque de lui ne peut émaner que sa substance parfaite. En outre, comment apprécier un père aimant qui soumettrait sa progéniture au mal pour mieux la punir si elle y cédait ?

C’est l’incarnation dans ce monde imparfait qui introduit les notions de contraires. Si l’homme commet le mal c’est à cause de son état d’esprit-saint affaibli dans une incarnation imparfaite dont il ne sait pas se détacher, fût-ce momentanément. Il n’agit donc pas par libre arbitre, car il n’est pas libre et, s’il n’était pas affaibli, il agirait en esprit-saint demeuré ferme auprès du bon principe, donc en Bien.

La liberté de faire le bien et le mal dans cette création n’est donc pas libre arbitre vis-à-vis de Dieu, mais péripétie dans un espace limité dans le temps. Les bons esprits n’ont donc pu, à aucun moment faire le choix du Mal et dans notre incarnation nous sommes forcés au mal d’autant plus que notre esprit est amoindri dans sa capacité à exprimer le Bien. C’est un peu comme une souris de laboratoire, mise contre son gré dans un labyrinthe, et qui se déplace sans savoir ce qui l’attend, selon le chemin qu’elle choisira. Elle ne peut être tenue pour responsable des conséquences de ses choix de déplacement. De même, ni Dieu ni l’esprit-saint prisonnier ne peuvent être tenus pour responsables du Mal.

En fait, la théorie du libre arbitre n’est qu’un emplâtre destiné à masquer la gangrène d’un concept intenable selon lequel Dieu serait créateur du Bien et du Mal. Elle est également parfaitement malhonnête, car elle permet de rabaisser l’homme et de le maintenir sous la coupe de « directeurs de conscience » qui peuvent ainsi lui imposer leurs quatre volontés. C’est enfin, un crime envers les femmes qui sont fustigées de tout temps au motif qu’elles seraient « l’antre du diable » et qui justifie encore aujourd’hui de leur dénier des droits pleins et égaux à ceux des hommes.

Ce que nous apprend la doctrine cathare c’est que, ni Dieu ni nous ne sommes responsables du mal que nous commettons dans ce monde, ce qui ne veut pas dire qu’une fois informé de cet état nous devions nous vautrer dans le stupre et la fornication, comme disaient les anciens.

Ce qui importe est de dévoiler la supercherie du Mal et de son démiurge afin d’accéder à l’éveil qui nous révèlera ces mensonges et nous permettra d’agir dans le sens de notre nature. La connaissance acquise par l’étude nous permet de démystifier les textes trompeurs commis par des hommes sous l’influence du démiurge. Une fois correctement assimilée, elle nous permettra de nous trouver dans un état réceptif à l’éveil qui nous révèlera comment cheminer vers le principe parfait pour, comme le fils prodigue, assumer notre erreur et agir afin de mériter notre salut. Cela peut se faire à titre individuel, en se rattachant ou pas à une spiritualité ou bien collectivement au sein d’une ecclésia partageant la même spiritualité.

En cela le catharisme propose une voie, certes ardue et exigeante, mais nous pensons qu’elle est la plus droite vers le but que nous visons. Il ne vous reste qu’à prendre vos responsabilités et à suivre votre chemin qui se fera seul ou accompagné.

Avec ma profonde Bienveillance.

Guilhem de Carcassonne.


[1] Jean de Lugio, Traité du libre arbitre, dans Livre des deux principes chap. 3 dans Écritures cathares de René Nelli – édition du Rocher 1959 (version initiale). Ré-édition augmentée du Rituel de Dublin, annotée par Anne Brenon – même éditeur.

Cosmogonie cathare – 2

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Cosmogonie cathare – 2

Prêche publié du 13 mars 2022, par Guilhem de Carcassonne

Tentative d’explication cosmogonique moderne

La seconde ou grande perturbation

Le but de cette approche cosmogonique est d’expliquer comment — sans que Dieu ne soit impliqué —, l’homme est à la fois présent dans un univers clairement malin et imparfait, ce qui inclut également le corps humain et à la fois convaincu d’être étranger au Mal et issu du Bien dans la part intime de son être.

Pour cela, elle s’appuie sur des textes variés qu’elle lit et interprète à la lumière des connaissances de son époque. C’est pourquoi la présentation médiévale doit être amendée en accord avec les connaissances modernes, sans que cela ne nécessite la moindre atténuation de la vision cathare ni même des visions pagano-chrétiennes antérieures.

Après que le démiurge — émanation du principe du Mal —, se soit vu confier la charge d’établir une création à la gloire de son principe, il va devoir agir contre la nature de ce néant d’Être qui s’oppose à la stabilisation de tout ce qui découle du Mal. Pour éviter à cette création basée sur le « rien », il va utiliser le subterfuge d’intégration de force d’une part de l’émanation divine dotée, elle, de l’Être.

Pour rendre plus intelligible cette méthode, j’utilise habituellement une forme de parabole : imaginons qu’un individu veuille construire un château de sable, mais qu’il ne dispose que de sable parfaitement sec. Avant même d’avoir dépassé la base de l’édifice, celui-ci se désagrègera, car les grains de sable, parfaitement dissociés les uns des autres, ne resteront pas en place. Si le constructeur prend de l’eau dans la mer voisine, il pourra donner au sable la cohésion indispensable à la réussite de son projet.

Il existe plusieurs présentations cosmogoniques pour expliquer à la fois la chute des âmes spirituelles dans les corps mondains, et pour comprendre l’apparente apathie divine.

Dans l’esprit des auteurs et des cathares médiévaux, la seconde perturbation fut imaginée, selon les cas, comme antérieure concomitante ou postérieure à la première. En se référant à la Genèse, ils furent aussi amenés à imaginer que les deux créations qui y sont relatées de façon très différente se sont déroulées dans l’espace spirituel divin pour la première (Gen. 1, 26), et dans l’espace mondain pour la seconde (Gen. 2, 7).

L’argument le plus courant est que Lucifer-Satan attira les esprits-saints par la ruse en leur faisant croire qu’il pourrait leur donner ce que Dieu ne pouvait pas leur promettre.

On trouve cela dans le texte qui contient en première partie la prière des croyants (Père saint), suivi d’un anathème envers les Juifs, lié au rejet des chrétiens juifs hors des synagogues après la chute de Jérusalem en 70. Voici la partie du texte qui nous intéresse :

[…] « quand Lucifer les en a tirés sous le prétexte trompeur que Dieu ne leur a permis que le bien, et que le diable, parce qu’il était très faux, leur permettrait le bien et le mal, et dit qu’il leur donnerait des femmes qu’ils aimeraient beaucoup, qui leur donnerait le commandement des uns sur les autres, et qu’il y en aurait qui seraient Rois, Comtes ou Empereurs, et qu’avec un oiseau ils pourraient en prendre un autre et avec une bête et une autre bête. Tous ceux qui lui seraient soumis descendraient en bas et auraient le pouvoir de faire le mal et le bien comme Dieu en haut ; il leur valait beaucoup mieux (disait le diable) être en bas où ils pourraient faire le mal et le bien, qu’en haut où Dieu ne leur permettait que le bien. Et alors ils montèrent sur un ciel de verre et autant s’y élevèrent, autant tombèrent et périrent ; et Dieu descendit du ciel avec 12 apôtres, et il s’adombra en Sainte-Marie. »

On le voit, ce qui ressort c’est la capacité du choix et l’octroi d’un pouvoir sur les hommes et les animaux. Dans un monde où le croit disposer du libre arbitre et où le pouvoir mène le monde, il n’y a rien d’étonnant que les auteurs aient choisi ces thèmes à même d’attirer l’intérêt des auditeurs.

Moneta de Crémone, polémiste catholique, rapporte que certains cathares disaient que le diable s’était transfiguré en ange de lumière pour mieux tromper les anges du bon principe.

Dans un des interrogatoires devant Jacques Fournier et l’inquisiteur de Pamiers, il est précisé que le diable resta bloqué trente-deux ans à la porte du paradis avant que le portier attendri le laisse entrer. De même, il précise que Dieu voyant l’« hémorragie » d’anges déchus posa son pied sur le trou du plafond de verre. À ceux qui étaient déjà tombés, il dit : « Allez maintenant, pour le moment ! ». Le gendre de Peire Autier précisa que c’est Dieu lui-même qui fit tomber les anges corrompus dans le trou.

Que dire de cette présentation cosmogonique ? Bien entendu, il faut dépasser le caractère puéril de certaines narrations, mais elles nous donnent cependant des éléments d’appréciation.

Les cathares considèrent que les esprits-saints — émanations divines —, ont été arrachés contre leur gré de leur séjour spirituel pour être intégrés de force dans la matière créée (ou manipulée pour les monarchiens) par le démiurge malin. Qu’il s’agisse de ruse ou de violence, cette chute est donc une agression. Alors, pourquoi Dieu ne fait-il rien pour la contrer ? La réponse tient à la nature du principe du Bien. Il n’a pas de Mal à opposer au Mal, mais surtout il maîtrise l’Être et sait donc que l’éternité ramènera la situation chaotique actuelle à son état antérieur. Cela est rappelé dans la citation : « Si le Mal est vainqueur dans le temps, le Bien est vainqueur dans l’éternité. » L’idée phare est que l’univers est une création du démiurge malin, appelé satan[1] ou diable, mais qu’elle ne peut se maintenir sans intégrer une part de l’Être qui est l’apanage du Bien. L’enfermement des esprits-saints permet donc d’assurer une relative pérennité de cette création imparfaite, même si la nature du Mal le pousse à néantiser cette création en ne pouvant pas s’opposer à la fuite régulière des esprits-saints qui retournent au Père quand les conditions de leur salut sont réunies.

Cela suppose que les êtres humains existaient déjà avant l’infusion des esprits-saints, ce qui ne s’oppose pas aux connaissances scientifiques sur l’origine de l’homme. Par contre, ce moment où l’animal humain se voit doté d’un esprit-saint spirituel pourrait correspondre à l’instant où les Homo sapiens et Homo neanderthalensis ont découvert la spiritualité, comme je l’explique dans un document que j’ai publié voici quelque temps[2].

Le mélange entre corps humain d’origine maligne et esprit-saint spirituel ne peut créer d’osmose ou de fusion, mais un mélange instable qui se dissocie dès que la part spirituelle s’éveille à la connaissance de son état en entame son cheminement vers le salut.

Il y a une question majeure que n’ont pas résolue les cathares médiévaux que nous ne pouvons pas éviter : comment est organisé l’équilibre entre le nombre d’esprits-saints tombés dans la matière et le nombre de corps humains disponibles ?

En effet, il existe trois théories religieuses à ce sujet. La théorie traducianiste considère que l’âme se reproduit comme le corps humain et que l’enfant hérite ainsi d’une âme transmise par ses parents ou plutôt par son père, car selon l’Ancient Testament, Dieu n’a insufflé l’esprit que dans Adam. La théorie créationniste qui s’est développée dans le judéo-christianisme considère que Dieu dote chaque enfant conçu d’une âme qu’il crée pour lui. C’est la raison de l’opposition à l’avortement puisque l’âme apparaît avec les deux premières cellules qui fusionnent. La théorie cathare est celle que j’appelle de l’incarnation globale. Chaque part spirituelle tombée fut introduite dans une prison charnelle et ce nombre ne peut varier que par la fuite de certains esprits-saints qui finissent par retourner au Père, comme cela sera le cas de tous.

Le défaut de la cuirasse de cette théorie est que le nombre d’humains sur terre évolue sans cesse, globalement par augmentation, mais ponctuellement par diminution. De là nous ne pouvons envisager que deux cas : soit tous les humains ne renferment pas un esprit-saint, ce qui pourrait expliquer la méchanceté viscérale de certains, soit la terre n’est pas la seule planète habitée d’une vie intelligente constituée d’un mélange entre part mondaine et part spirituelle. Personnellement, c’est cette dernière hypothèse qui me convient le mieux.

Les esprits saints particuliers

Les cathares médiévaux avaient développé dans leur cosmogonie une attention particulière pour trois cas particuliers : Jésus, Marie et Jean le disciple. Je vais vous les présenter succinctement et y ajouterai un quatrième cas plus personnel. En effet, ils considéraient que l’Esprit unique était la seule émanation divine, ils voyaient cependant que pouvait s’en dégager ponctuellement une parcelle qui assurait une fonction spécifique. De façon surprenante ils n’avaient pas développé l’étude du Saint-Esprit paraclet qui est pourtant essentiel dans le soutien aux esprits saints tombés dans la matière dans l’objectif de leur salut.

Jésus

Le point fondamental qui est commun à toutes les approches cathares et bogomiles au Moyen Âge est que Jésus ne s’est pas incarné, mais qu’il est passé à travers Marie sans rien lui prendre de sa nature humaine. C’est ce que les cathares nommaient l’adombrement.

Les interrogatoires de l’Inquisition de Pamiers, dirigés par l’évêque catholique Jacques Fournier — futur pape en Avignon sous le nom de Benoît XII —, mettent en avant une version très riche et imagée de la façon dont Jésus fut choisi pour porter la parole divine aux humains. Permettez-moi de vous en donner un résumé.

Arnaud Sicre d’Ax explique que, voyant son royaume se vider des parts spirituelles qui étaient tombées par le « trou » fait dans le dernier ciel par le diable, Dieu décida d’envoyer un messager. À cette fin, il écrivit pendant quarante ans un livre qui contenait tout ce que cet envoyé devrait subir pour accomplir sa mission. Il y précisait que la récompense de celui qui accepterait la mission serait d’être appelé Fils de Dieu.

Les esprits-saints, demeurés auprès de lui, lurent le livre dans l’espoir de pouvoir accomplir la mission. Ils furent tellement effrayés qu’aucun d’entre eux ne se proposa pour la mission. Sur l’insistance du Père, un des esprits, nommé Jean se proposa et alla lire le livre. À peine eut-il lu quatre ou cinq pages qu’il s’évanouit pendant trois jours et trois nuits. À son réveil il pleura abondamment, mais pour respecter sa parole, il accepta la mission. Il descendit du ciel et apparut dans la crèche à Bethléem aux côtés de Marie dont la grossesse fut un artifice et qui n’a jamais accouché de lui. (Déposition d’Arnaud Sicre d’Ax, Registre d’Inquisition de Jacques Fournier, tome 3, pp. 770-771).

Au-delà de la naïveté de ce récit, il faut en tirer quelques informations.

Jésus n’est pas le véritable nom de celui qui est l’envoyé de Dieu. Cela permet de comprendre que les chrétiens, depuis les origines, changent de patronyme lors de leur baptême (Consolation pour les cathares).

Une partie des esprits-saints demeurés fermes auprès de Dieu peut se voir assigner une mission sans remettre en cause le caractère uniforme de l’Esprit unique.

Le terme Fils de Dieu ne désigne pas une filiation, comme nous l’imaginons sur terre, mais une récompense pour une importante mission.

Celui qui accepte la mission est d’abord victime d’un « coma » de trois jours et trois nuits que les cathares ont peut-être voulu mettre en parallèle du jeûne cathare absolu, l’endura[3], que suit le nouveau consolé pendant la même durée dès la fin de sa Consolation.

Enfin, Jésus n’est pas né de la vierge Marie, dont la grossesse fut feinte à son insu, mais il est apparu sous la forme d’un enfant à ses côtés lui donnant à croire qu’elle l’avait enfanté. Il n’a donc jamais revêtu un corps humain et est resté un pur esprit.

Pour ma part, ce récit est à mon avis une façon de tenter de donner du sens à la légende de Jésus dont nous savons qu’elle fut construite tardivement et dont plusieurs éléments furent forgés afin de remplacer le culte de Mithra qui restait très ancré dans la population romaine des premiers siècles. L’absence de preuve de l’existence d’un homme nommé Jésus en dehors du cercle chrétien, la naïve interpolation d’un texte de Flavius Josèphe pour faire croire à son existence, le refus de Paul de se rendre auprès des disciples du premier siècle après son baptême et les nombreuses incohérences retrouvées dans les textes néotestamentaires, me conduisent à considérer que Jésus est soit une personne qui s’est présentée ou qui fut présentée comme l’envoyé de Dieu (à la façon de Muhammad, Moïse, etc.), soit un mythe construit a posteriori pour donner du corps à la prédication chrétienne. Mais je vous en parlerai sans doute une autre fois.

Marie, mère de Jésus

Selon certains cathares, la vierge Marie aurait été en fait un esprit-saint envoyé avec Jésus et chargé de lui donner le moyen de sa mission. Cela permettrait de justifier l’épisode de la grossesse et de la naissance, mais cela est difficile à faire coïncider avec l’épisode des noces de Cana où elle est rudoyée par Jésus quand elle lui demande d’agir et de risquer de se révéler.

Jean le disciple

Jean le disciple préféré aurait été lui aussi envoyé pour soutenir Jésus. Cette lecture cathare peut s’expliquer à mon avis par le contenu de l’évangile attribué à ce disciple, mais dont certains chercheurs pensent qu’il est en fait d’Apollos d’Alexandrie, qui est clairement opposé à la tradition juive.

Les anges gardiens

Permettez-moi de conclure en proposant une hypothèse que les cathares n’ont jamais émise.

Quand je pense à ceux qui ont quitté ce monde et dont nous sommes fondés à croire qu’ils ont été en mesure de bénéficier du salut par la grâce divine, j’imagine que leur expérience en ce monde pourrait justifier qu’ils soient envoyés auprès de ceux d’entre nous qui cheminent à leur tour sur la voie de justice et de vérité. Leur rôle serait alors de nous inspirer pour nous aider dans ce dur cheminement qui est de plus en plus difficile au fur et à mesure que nous avançons.

[1] On distingue le principe du Mal appelé Satan de son émanation maline appelée diable ou satan. Il est aussi désigné sous le nom de Lucifer lorsqu’il agit dans l’empyrée divin.

[2] https://www.catharisme.eu/cath-auj/2-2-cm-cm/cosmologie-du-melange/

[3] L’endura est un jeûne absolu de tout aliment et de tout liquide, d’une durée de trois jours et trois nuits (soit 72 heures minimum).

Ascèse et simplicité (2)

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Ascèse et simplicité (2)

Prêche du 09 janvier 2022 par Guilhem de Carcassonne

Si la rigueur morale impressionne, la rigueur pratique peut parfois effrayer.

En effet, vue de l’extérieur, elle semble s’apparenter à une pulsion suicidaire. Cette conception tient à une double méconnaissance : la capacité du corps humain à supporter des privations sans en souffrir et les abus dont nous sommes devenus coutumiers à l’aune du dérèglement entre les besoins et les apports liés à la sédentarisation et à la mécanisation.

L’ascèse comportementale, une morale pratique

Si j’en crois la définition du Petit Robert, le terme « morale » peut très bien s’adapter à une action pratique. En effet, elle stipule : « Science du bien et du mal : théorie de l’action humaine en tant qu’elle est soumise au devoir et a pour but le bien. »

D’un point de vue strictement littéraire et encyclopédique, il s’agit d’une technique de discipline du corps en vue d’une libération spirituelle. Les cathares avaient développé ce concept.

Si le terme « morale » est souvent employé dans un sens rigoriste, la mise en pratique (praxis) doit être vue comme un apprentissage conduisant à des actions qui demandent un peu de rigueur, mais dont l’apprentissage a largement amoindri la sévérité apparente.

La pratique ascétique

Elle est directement liée aux deux fondamentaux : la non-violence et l’humilité.

Comme l’ascèse morale, elle vise à préparer notre corps à se retirer du monde qui le domine habituellement. Cela touche aussi bien à l’aspect physique qu’à l’entretien du corps, sans oublier nos relations physiques aux autres.

L’habillement

La spécificité de l’habillement cathare repose sur deux points : les matériaux et les couleurs.

Concernant les matériaux, l’usage médiéval touchait aux produits animaux (peaux, soies, laine, poils, etc.) et aux produits d’origine agricole (lin, chanvre) pour les tissus et à la nacre, l’os voire au bois pour les moyens de fermeture.

Aujourd’hui notre choix est plus facile et plus large. Si nous éliminons les peaux et la laine, il nous reste le lin, le coton et tous les matériaux issus de la chimie du pétrole, sans oublier des produits naturels inconnus sans doute pour cet usage à l’époque (bambou, liège, etc.). Pour les fermetures, le métal et le plastique permettent aujourd’hui de couvrir les besoins.

Comme nous le savons, la couleur noire n’a pu être techniquement fixée qu’à partir du XVe siècle. Pourtant les cathares s’habillaient de noir en usant de teintures, souvent de mauvaise qualité et de durée brève. La noix de gale n’était pas utilisée en raison de son prix. La cendre l’était et donnait une teinte plus anthracite que noire. Comment expliquer ce choix ? Au Moyen Âge le noir était la marque de l’humilité et c’est sans doute là qu’il faut chercher l’explication des efforts fournis pour un résultat aussi mince. Aujourd’hui, le noir est facile à obtenir et la science nous prouve qu’il s’agit d’une couleur qui témoigne d’une volonté de détachement du monde puisqu’elle résulte d’une absence totale de réflexion de la lumière sur le support. En laissant passer tout le spectre lumineux, le noir n’agit pas sur la part lumineuse de ce monde. Les textes de l’Inquisition parlent aussi de la couleur verte ou bleue des vêtements des Bons Chrétiens qui ainsi se faisaient moins remarquer. J’ai donc validé le choix initial des cathares dont la justification est double et ne porte que du noir.

Autre point important ; il faut se doter de ce qui est utile et s’abstenir du superflu ou de ce qui est ostentatoire. Ne pas gâcher son temps et son argent dans des domaines futiles.

L’alimentation

L’alimentation est très importante, car elle repose sur les moyens d’approvisionnement et sur les connaissances scientifiques.

Au Moyen Âge, l’Amérique étant encore inconnue, les nombreux produits qu’elle nous a donnés sont absents des régimes alimentaires. Les apports sont liés à l’agriculture et à l’élevage pour l’essentiel ; à la chasse et à la pêche de façon plus limitée en raison des apanages féodaux qui en réservaient l’usage aux nobles.

L’alimentation des populations était donc limitée à l’agriculture qui produisait beaucoup plus de légumineuses que nous n’en consommons aujourd’hui. Les haricots et les fèves constituaient d’excellents apports caloriques et protéiniques. Aujourd’hui nous pouvons y adjoindre, outre les produits d’origine américaine (pomme de terre, tomates, quinoa, etc.) les produits issus du soja (tofu, tempeh, etc.).

La science médiévale limitait le titre d’animal à des formes de vies se reproduisant par copulation et respirant à l’air libre). C’est pourquoi les poissons étaient considérés comme des algues dont les spores apparaissaient spontanément dans l’eau et dont la respiration oxygénée était inconnue. Aujourd’hui nos connaissances nous conduisent logiquement à rejeter ces produits dont l’origine animale ne fait aucun doute. Quant aux produits relevant des fruits de mer et des crustacés, si leur origine diabolique — également attribuée à la plupart des reptiles —, est écartée, leur statut animal les interdit également.

Fort heureusement, il ne manque pas de produits originaux ou transformés accessibles et en développement depuis la montée en puissance du véganisme.

La possession

Aujourd’hui comme au Moyen Âge, l’homme se positionne dans le corps social en fonction de ce qu’il possède et non en fonction de ce qu’il peut apporter de positif à la société. Il n’est pas difficile de le remarquer de nos jours en comparant la rémunération des métiers essentiels à la vie de la société (soignants, employés à l’hygiène et à la propreté, transporteurs, personnes en charge de la fourniture et de la production alimentaire, etc.). L’argent produit de l’argent et ceux qui en possèdent le plus en reçoivent encore, comme dans la parabole des talents, pendant que ceux qui en ont peu sont encore plus privé de ce peu qu’ils ont.

Mais posséder est un leurre, car la possession crée le sentiment de supériorité et la peur de perdre. En effet, la disproportion entre ceux qui possèdent et font savoir que la possession donne, non seulement le pouvoir, mais aussi un sens à la vie, crée chez ceux qui ont moins qu’eux le désir mimétique de s’approprier leur bien, fut-il acquis honnêtement. Dès lors, conserver ce que l’on possède oblige à se concentrer quasi uniquement sur cette problématique d’éviter de perdre ce que l’on a, voire d’acquérir davantage pour avoir plus de pouvoir et croire être mieux protégé. De possédant on devient vite possédé à son tour.

Le bon chemin est donc d’adapter sa vie à une pauvreté choisie qui nous libère ainsi des affres de la possession. Mais il faut essayer d’éviter la misère qui crée un asservissement inverse de celles et ceux qui doivent alors se battre au quotidien pour survivre.

Se déposséder de son superflu au bénéfice de ceux qui n’ont pas assez, soit directement, soit en donnant à des œuvres qui se chargeront de répartir ce superflu au mieux des besoins nécessite de conserver le fondamental d’humilité, ce qui interdit d’en faire étalage ou de créer des œuvres cathares.

Si nous sommes attirés par le catharisme, nous devons non seulement nous déposséder de notre superflu au profit de ceux qui sont dans la misère, au nom du principe d’humilité, mais aussi réduire nos besoins essentiels au nom du principe de non-violence, car la planète étant en difficulté, maintenir notre consommation revient à valider les activités étatiques de prise de pouvoir dans des pays étrangers, notamment en Afrique, pour assouvir les besoin du pays qui relance une nouvelle forme de colonisation.

Réduire ses besoins, ne conserver que le nécessaire, arrêter de détruire la planète par des choix inadéquats seront les moyens de retarder l’échéance apocalyptique qui se profile devant nous.

La méditation et la ritualité

Au-delà de nos actions dans ce monde que je viens de détailler, il faut aussi préserver du temps pour la ritualité. Contrairement à d’autres christianismes qui délaissent cela à l’unique activité des religieux, le catharisme rappelle que le cheminement est individuel et que l’on ne peut pas demander à un chrétien consolé de cheminer à votre place.

Certes, leur ritualité est approfondie et riche et il est évident que chaque sympathisant ou croyant cathare n’a pas la possibilité de se détacher du monde autant qu’eux. Pour autant, chacun doit s’organiser pour libérer du temps consacré à une forme de ritualité adaptée. Chacun doit consacrer des temps de vie à la ritualité en prenant sur le temps que le monde laisse libre.

Cette ritualité doit être le support d’une méditation active accompagnée de la prière des croyants : Le père saint.

La méditation est l’occasion de faire le point sur son parcours de sympathisant et de croyant ; d’y rechercher les points qui peuvent être améliorés et ceux qui doivent être proscrits. Tout le monde n’aura pas l’occasion de se retirer en maison cathare pour faire son noviciat. Il faut donc, dans ce monde, tout mettre en œuvre pour tenter de se mettre dans les meilleures conditions possibles pour faire son salut le moment venu.

La pratique ascétique dans l’espace social

L’étude et la connaissance

La conviction que la connaissance est le premier pas du cheminement cathare doit accompagner tout sympathisant et être fortement ancré dans la pensée de tout croyant. Cette connaissance s’acquiert par l’étude et la méditation. Suivre une catéchèse, s’informer des données que le catharisme d’aujourd’hui a remis à l’honneur, adapter sa vie quotidienne pour suivre au mieux les préceptes de la règle de justice et de vérité, sont les points importants de l’acquisition de cette connaissance.

Là où les croyants allaient s’informer auprès des Bons Chrétiens, à l’occasion de prêches parfois dangereux en période de croisade et d’Inquisition, les sympathisants et les croyants d’aujourd’hui doivent le faire en utilisant tous les outils que nous donne la technologie moderne : forums, visioconférences, rencontres, etc.

Les rapports sociaux et l’altérité

Si autrefois, l’Église cathare était reconnue et intégrée dans l’espace social, aujourd’hui nous avons tout à reconstruire. Cependant, que ce soit à titre individuel ou à titre collectif, nous devons respecter les obligations de non-violence et d’humilité.

Comme nous l’avons vu dans le prêche précédent, notre implication dans les rapports sociaux doit rester humble et modeste. Nous devons être là pour ceux que nous pouvons aider et demeurer neutre et bienveillants envers ceux pour qui nous ne pouvons rien ou qui ne souhaitent pas notre aide.

Dans nos relations ecclésiales nous devons mettre en avant l’importance de l’altérité et ce dès le stade de sympathisant. En effet, si l’altérité est essentielle à tous les niveaux de notre avancement, elle l’est encore plus quand nous sommes fragiles parce qu’encore hésitants sur la route à suivre. Le sympathisant et le croyant cathare doivent comprendre qu’ils ne doivent pas s’isoler, au risque de ne plus être en mesure de cheminer dans la voie cathare.

Les consolés et les novices auront une altérité plus réduite, car il est nécessaire de conserver des rapports qui maintiennent une certaine égalité d’avancement entre les membres au risque que l’un n’arrête de progresser en n’étant plus qu’une sorte de guide pour l’autre.

Guilhem de Carcassonne

Ascèse et simplicité – 1

8-4-Église cathare - cultes publics
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Ascèse et simplicité (1)

Prêche du 12 décembre 2021 par Guilhem de Carcassonne

Parmi les éléments doctrinaux cathares qui impressionnent le plus les personnes qui découvrent cette religion figure, sans nul doute, l’ascèse.

En effet, vue de l’extérieur, l’ascèse est considérée comme une privation, assortie de contraintes qui confinent à des sacrifices. Cette vision tient au fait que les observateurs ignorent un fait essentiel dont ils sont dépourvus : l’engagement spirituel qui inverse le paradigme animal — qui domine toutes les espèces —, au profit d’un paradigme spirituel qui éloigne tout ce qui est mondain au profit d’une large ouverture spirituelle.

Il ne peut y avoir privation que s’il persiste de l’envie et du désir. L’engagement cathare doit être compris comme une forme d’éducation, tant spirituelle que charnelle. Cette éducation concerne en premier lieu la part mondaine de notre être qui est habituée à tout régir et à imposer sa loi, qui vise à la survie et à la domination. Cette éducation va utiliser les règles d’abstinence pour formater le corps et l’intellect — qui sont de nature mondaine —, au paradigme spirituel, qui inverse les rôles et les primautés. Le corps va devenir le support, inerte et obéissant, de l’esprit saint qu’il renferme, pour que ce dernier puisse se déployer du mieux possible, en vue de son évasion, qu’il prépare avec l’aide du paraclet, et qu’il réussira par la grâce du principe du Bien.

Il devient dès lors évident que ce qui apparaît, du point de vue du paradigme mondain comme une privation, est en fait, du point de vue du paradigme spirituel une élévation.

L’ascèse pousse à la simplicité, puisque cette dernière devient la conséquence de l’ascèse. Elles sont à la fois doctrinales dans leur formulation et leurs motivations, tout en relevant de la praxis dans leur mise en œuvre. De même, elles relèvent des deux fondamentaux que nous avons déjà étudiés, eux-mêmes strictement dépendants du commandement christique de Bienveillance.

L’ascèse doctrinale, une morale intellectuelle

D’un point de vue strictement littéraire et encyclopédique, il s’agit d’une technique de discipline psychologique en vue d’une libération spirituelle. Bien entendu, les cathares avaient approfondi ce concept.

Aucun des auteurs que j’ai consultés n’a semblé en avoir saisi toute la dimension. Dans son ouvrage : La vie quotidienne des cathares du Languedoc au XIIIe siècle[1], René Nelli règle en quelques lignes le sujet et conserve l’approche sacrificielle liée au judéo-christianisme. Jean Duvernoy, dans sa somme en deux volumes : Le catharisme[2], nous détaille très bien les différents éléments de l’abstinence, mais conserve, lui aussi, un regard extérieur imprégné de judéo-christianisme. Michel Roquebert, malgré un ouvrage dédié à l’approche religieuse du catharisme : La religion cathare, le Bien, le Mal et le Salut dans l’hérésie médiévale[3], n’aborde jamais les éléments doctrinaux et la praxis des cathares, préférant se cantonner à des considérations théologiques, très intéressantes mais détachées du fond de cette religion. Anne Brenon, même si elle en a donné une image précise et détaillée dans le second tome de son ouvrage : Dissidence chrétienne dans l’Europe médiévale – Le choix hérétique[4], n’aborde pas la profondeur de ces pratiques ascétiques. S’il est un auteur qui semble s’être approché un peu plus de la profondeur de l’ascèse cathare, c’est sans doute Philippe Roy, dans : Les cathares. Histoire et spiritualité [5], qui nous rappelle combien cette pratique importante était avant tout un choix personnel et spirituel et non une démarche sacrificielle ou punitive.

L’ascèse chez les cathares est donc une discipline à la fois morale et physique, portée par une démarche spirituelle.

L’ascèse morale

Sur le plan moral elle touche aux deux fondamentaux. En effet, on peut classer ses applications en deux catégories : celles qui cherchent à ne faire violence à personne et celles qui cherchent à développer l’humilité en nous.

Essayons de les lister. L’ascèse morale consiste à se retirer du monde et donc à ne plus participer à ses luttes de pouvoir. Le refus de juger les personnes, le refus d’affirmer quoi que ce soit, le refus de prêter serment, le refus de mentir. Forcément cela ouvre la porte à ceux qui veulent au contraire exercer leur pouvoir et affirmer leur vérité. Mais, pour les cathares ce n’est pas grave, car c’est en suivant leur règle avec fermeté et constance qu’ils démontrent la validité de leur foi, quand d’autres triturent les textes et modifient les règles dans le sens d’un allègement de leurs difficultés, plutôt que de se mettre en état d’en atteindre le niveau. En effet, celui qui cherche à réduire les obligations d’une règle ment deux fois : d’abord en prétextant qu’on ne peut pas la suivre aujourd’hui, alors qu’elle était pratiquée en d’autres temps, et en affirmant qu’on peut la modifier, même si l’on n’a pas d’argument doctrinal à lui opposer. On peut, par contre, la modifier si elle s’appuie sur des éléments de la connaissance générale qui ont évolués au fil des siècles, mais c’est en général en la développant et non en la restreignant.

Le refus de juger

Contrairement à beaucoup, le cathare ne considère pas que son engagement spirituel le rend meilleur ou plus clairvoyant que les autres. Au contraire, il prend conscience de sa fragilité dans un monde qui cherche à lui faire croire qu’il dispose du libre-arbitre alors que c’est faux. Par conséquent, il s’interdit de porter un jugement sur la personne de qui que ce soit. Quand il constate des problèmes dans l’expression des autres, il les relève et argumente contre ces propos ; le cas échéant il peut montrer que les propos sont contraires à la connaissance que nous avons, grâce au catharisme, en utilisant les publications contrôlées ou en proposant des sources à l’appui de ses dires. Critiquer un propos n’est pas juger une personne. Par contre, catégoriser une personne pour dénigrer son propos est interdit. Si le cathare se trouve confronté à cela il ne peut que le faire remarquer et se retirer de la discussion.

Dans un autre domaine, le cathare ne veut pas prendre parti. Il ne participe pas aux votes pour désigner des représentants puisqu’il reconnaît ne pas avoir les compétences pour juger entre tel ou tel candidat. De même, s’il soutient ceux qui souffrent, il ne se positionne pas en représentant des autres, ni en cherchant à obtenir un mandat électif politique, ni en prenant des responsabilités de représentation professionnelle. S’il s’investit dans une activité sans retentissement sur la vie des gens, comme dans le cadre d’une association, il veille à ne pas être le seul à décider.

Le refus d’affirmer quoi que ce soit

Dans la droite ligne du point précédent, le cathare refuse de se mettre en situation d’avoir à affirmer ce qui est vrai et ce qui est faux. Il peut donner son opinion, non sans préciser par des circonlocutions appropriées, que ce n’est qu’un point de vue relevant d’une impression qui ne prétend pas être la vérité. Ce point est très important, car dans notre monde nombreux sont ceux qui, au contraire, s’expriment à la va-vite au risque de se retrouver dans l’impasse de leur empressement. Un vieux dicton nous demandait de tourner sept fois la langue dans la bouche avant d’affirmer quoi que ce soit et le Président américain, Abraham Lincoln, avait eu cette remarque délicieuse : « Mieux vaut se taire au risque de passer pour un imbécile, que de s’exprimer à tout prix et de ne plus laisser le moindre doute sur ce point. ».

Cet élément, directement lié au fondamental de l’humilité, pose également un problème vis-à-vis des autres. En effet, la tentation était forte pour les sympathisants et les croyants d’interroger le Bon-Chrétien disponible sur tout et sur rien. Or, ce dernier n’avait pas forcément la connaissance et la compétence pour répondre. Et si l’on insistait, il courait le risque de se mettre en faute sur ce point en disant quelque chose d’inexact ou qu’il n’avait pas pu vérifier. C’est pourquoi, les cathares insistaient sur le fait que les croyants devaient éviter de presser de question leur interlocuteur et attendre qu’il les ait dirigés vers un prédicateur plus à même de leur répondre.

Le refus de prêter serment

Comme toujours, la doctrine cathare et la règle de justice et de vérité qui en découle, s’appuient sur l’exemple de Christ. Ce dernier prohibe clairement le serment, comme cela est dit dans l’Évangile selon Matthieu : « Et moi je vous dis de ne pas jurer du tout, ni par le ciel, parce qu’il est le trône de Dieu, ni par la terre, parce qu’elle est le marchepied de ses pieds, ni par Jérusalem, parce qu’elle est la ville du grand roi. Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux en rendre blanc ou noir un seul cheveu. Que votre parole soit : oui oui, non non ; le surplus est du mauvais. » (34-37). C’est encore un niveau supplémentaire par rapport à la loi mosaïque, qui est incomplète, puisqu’elle se limite à interdire le parjure.

Cependant, nos sociétés ont instauré une justice dite populaire, qui fait intervenir des jurés désignés d’office par tirage au sort. Il est impossible de se mettre hors de portée puisque le tirage se fait sur les listes électorales où chacun est obligé par la loi de s’inscrire dès sa majorité. Donc, si un cathare se trouve contraint par la loi de se présenter devant une instance qui va lui demander de prêter serment, il doit expliquer qu’il ne peut le faire, mais qu’il veut bien collaborer dans les limites de sa foi et de ses compétences. Si on lui demande de prendre parti malgré ses explications, il doit alors prévenir qu’il prendra la décision la moins pénalisante pour la personne concernée, ce qui peut être considéré comme une entrave par l’autorité qui veut le forcer à agir. Dans le meilleur des cas il sera récusé, au pire il pourra subir une condamnation aussi injuste que contraire à la Constitution qui reconnaît la liberté de conscience.

Le refus de mentir

Ce point est commun à beaucoup de milieux, religieux ou non. Chez les cathares, en application de la parole christique qui ne fixe aucune exception à ce critère, il est plus étendu que dans d’autres milieux. Ainsi, la société civile interdit le mensonge dans certains cas : sous serment, quand il engage une autre personne, etc. Mais elle l’autorise pour se protéger ou dans un cadre familial, pour protéger un proche. Les religions judéo-chrétiennes sont plus exigeantes : elles interdisent tous les mensonges dont nous avons connaissance, qu’ils soient volontaires, actifs ou passifs (par omission). Les cathares interdisaient tous les mensonges également et y ajoutaient ceux dont ils n’avaient pas conscience au moment où ils étaient commis. C’est pour cela qu’ils évitaient d’exprimer des propos trop affirmatifs, préférant les circonlocutions évasives.

Ce point ne relève pas du fondamental d’humilité, mais de celui de non-violence puisque le mensonge porte tort à celui qui en subit les conséquences.

L’ascèse sociale

Le retrait du monde

Comme je l’ai dit, les cathares ne cherchaient pas à paraître en société. Les points précédents montrent qu’à l’évidence ils ne pouvaient pas se mettre en avant ni répondre favorablement aux demandes pressantes des croyants qui voulaient en faire des exemples moraux, comme on le voit souvent dans les dépositions devant l’Inquisition.

Ils vivaient leur vie cénobitique selon leur règle, mais quand ils devaient se mêler au monde, ils le faisaient en respectant les règles de ce dernier. Quand ils craignaient qu’un choix les entraîne à devoir respecter des règles sociales contraires à leur règle morale, ils se tenaient à l’écart, y compris à leur détriment. Nous connaissons le cas de l’animal pris au piège qui est relaté dans la règle du Nouveau Testament occitan de Lyon. Dans un cas, le cathare passe sans intervenir face à l’animal trouvé dans le piège. Cela peut choquer qu’il choisisse de ne pas intervenir. En fait, deux cas peuvent l’expliquer : l’animal est déjà mort et le libérer ne changerait rien ou bien le cathare n’a pas la possibilité d’indemniser le chasseur. Dès lors, il reste en dehors de la société des hommes et n’intervient pas.

Les bases philosophiques

Cela fait penser un peu aux philosophes qui refusaient d’intervenir quand ils estimaient cela contraire à leurs conceptions philosophiques. On raconte notamment l’histoire de Pyrrhon d’Élée[6], philosophe cynique, dont le maître, Anaxarque, était tombé dans une mare et qui le laissa ainsi sans rien faire. Sujet aux reproches de la population, Pyrrhon fut défendu par son maître qui loua son indifférence au monde. Les Stoïciens, disciples de Zénon appelés ainsi en référence au Portique où il philosophait, étaient aussi détachés du monde, comme le montre cette anecdote. Épictète[7], esclave romain d’origine phrygienne, fut torturé par son maître dans sa jeunesse. Celui-ci lui tordait la jambe au point que l’esclave lui dit : « Tu vas me casser la jambe. » ; son maître ne l’écoutant pas, la jambe se brisa et le sage dit alors : « Je te l’avais bien dit ! ». Quoique de condition modeste, Épictète fut considéré par l’empereur Marc Aurèle comme son maître en philosophie. À bien des égards il philosophait comme les cathares. On retrouve dans le livre que je vous conseille en note, de nombreuses remarques qu’appliquaient ou que n’auraient pas reniés les cathares. Il n’est pas cité par Diogène Laërce, sans doute mort plusieurs siècles plus tôt.

L’ataraxie bienveillante

Le cathare vit dans un espace particulier où le monde interfère peu avec lui, en temps normal. Cet état de détachement s’appelle l’ataraxie, la paix des sens ! Cependant, quand ils étaient au contact des croyants, et plus encore à celui d’autres personnes, ils ne laissaient pas paraître cet état et le cachaient derrière leur bienveillance.

Nous avons l’exemple des cathares se délectant ostensiblement devant les croyants d’un plat que ceux-ci venaient de leur offrir. Bien entendu, que leurs sens n’étaient pas totalement abolis, mais pour autant peu leur important que la nourriture soit mangeable ou excellente. Mais pour manifester leur sensibilité à l’effort du croyant, ils agissaient avec Bienveillance pour qu’il soit satisfait sans pour autant mentir.

Cela est important à comprendre, car nous avons trop peu de témoignages de revêtus pour saisir le détail de leur psychologie sociale. Comme de logique ils étaient plutôt centrés sur leur spiritualité que sur leur place dans ce monde. Et quand nous lisons les témoignages de croyants, de sympathisants, voire de témoins désireux de se dédouaner vis-à-vis de l’Inquisition, notre lecture est viciée par la compréhension forcément réduite qu’en avaient ces personnes ; compréhension également pervertie par notre empreinte mondaine.

Si j’emploie ce terme d’ataraxie bienveillante — presque un oxymore —, c’est qu’elle reflète les deux versants de l’état de Bon-Chrétien en ce monde : une part spirituelle détachée de tout et une part mondaine empreinte de cet Amour auquel nous convie Christ.

Cela explique que les relations sociales des cathares étaient parfois incompréhensibles du commun des mortels qui en ont fait un compte rendu, forcément erroné, lors de leur interrogatoire. Par exemple, quand Pierre Authier[8], avant de se rendre en Italie pour y suivre son noviciat avec son frère Guilhem, régla ses affaires en vendant ses biens ou en les répartissant entre sa femme, sa maitresse et ses enfants, il n’hésita pas à vendre à perte car le profit n’était plus pour lui un objectif.

Je traiterai de l’ascèse dans la praxis dans un prochain prêche.

Guilhem de Carcassonne

[1] La vie quotidienne des cathares du Languedoc au XIIIe siècle – Éditions Hachette 1969

[2] La religion des cathares, t. 1 Le catharisme – Éditions Privat 1976

[3] La religion cathare, le Bien, le Mal et le Salut dans l’hérésie médiévale – Éditions Perrin 2001

[4] Le choix hérétique, t. 2 Dissidence chrétienne dans l’Europe médiévale – Éditions La louve 2006

[5] Les cathares. Histoire et spiritualité – Éditions Dervy 1993

[6] Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, Diogène Laërce – Éditions Flammarion 1965

[7] Épictète, Gabriel Germain – Éditions du Seuil 1964

[8] Peire Autier Le dernier des cathares, Anne Brenon – Éditions Perrin 2006

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8-1-Église cathare - généralités
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