Christ et la passion

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Si la période de Pâques est pour les judéo-chrétiens le moment clé de l’année liturgique, c’est qu’il s’agit de la période sur laquelle repose toute leur théologie du Dieu fait homme pour souffrir en rédemption des péchés que l’humanité traîne derrière elle depuis la faute originelle d’Adam et Ève.
Cette approche sacrificielle n’est pas celle des cathares. Pour eux, Christ ne s’est pas fait homme mais a revêtu une apparence d’homme et s’il a souffert sur la croix, ce n’est pas comme nous l’entendons. Contrairement à ce que pensent quelques auteurs, le catharisme fait sienne la théorie du docétisme[1] C’est donc une pierre d’achoppement double qui se révèle à nous. Si Jésus a souffert sur la croix, il serait logique de penser qu’il pouvait ressentir la souffrance physique, sinon il n’a pas souffert et l’épisode de la crucifixion apparaît comme une comédie.

Christ et Jésus, identité ou diversité ?

Comme je l’ai largement développé dans mon livre, le débat sur la réalité de Jésus est loin d’être épuisé et personne ne peut, à ce jour, apporter une preuve indiscutable à l’appui de l’une ou l’autre thèse. De même, la lecture des évangiles et des Actes des apôtres, donne à penser, tour à tour, à la réalité objective et à l’immanence de Jésus. En effet, il boit et mange avec les uns et les autres, on peut le toucher, le violenter, ce qui appuie la thèse de la réalité physique. Mais on observe qu’il peut s’enfuir d’une pièce fermée, qu’il marche sur les eaux, qu’il peut se transfigurer, qu’il sort d’un tombeau fermé après sa mort et qu’il parcourt de grandes distances en un temps très bref, ce qui est à l’appui de la thèse d’une apparition.
Mais nous commettons systématiquement la même erreur ; celle de considérer les choses à l’aune de notre faible capacité imaginative et sur la base de phénomènes strictement mondains. En effet, à l’époque où nous sommes souvent ébahis devant les exploits des illusionnistes qui ne cachent pas le côté factice de leurs démonstrations, comment ne pas envisager qu’une entité supra humaine soit capable de réaliser des prodiges bien plus grands ?
Dans l’apocryphe chrétien appelé l’Ascension d’Isaïe[2], le prophète relate la descente du Seigneur (Christ) à travers les sept cieux. En fait, s’il conserve son apparence initiale en passant du septième ciel au sixième, Christ change d’état dans l’étage inférieur afin d’acquérir l’apparence des anges du cinquième ciel. Cette kénose[3] se poursuit jusqu’au premier ciel et même dans le firmament qui est présenté comme le lieu de résidence du prince de ce monde (le démiurge). Ce texte semble bien confirmer que pour les cathares, particulièrement les albigeois et au moins une partie des bogomiles, Christ a changé d’apparence lors de sa descente pour ne pas révéler sa mission. Pour ce qui est de sa naissance, Isaïe explique qu’en fait Marie fut trouvée grosse dès que ses fiançailles furent prononcées et à peine deux mois plus tard elle découvrit dans son lit l’enfant Jésus sans avoir ressenti les affres de l’accouchement, ainsi qu’en attestent les témoins qui n’ont pas vu non plus de sage-femme venir l’assister. Ce texte, un peu naïf, nous explique un point de vue fort clair, Jésus est l’apparence de Christ, l’envoyé de Dieu, qui ne pouvait perdre son statut divin sans tomber sous la coupe du Mal auquel il ne pouvait opposer aucune violence pour se défendre.
Cette approche permet donc de régler le problème de la situation de Jésus en ce monde. Il est une apparence crédible car le pouvoir de Christ lui permet de passer inaperçu dans les mondes où il se trouve. Ensuite, savoir si les faits relatés et attribués à Jésus sont réels, comme je l’explique dans mon livre, peut être sérieusement mis en doute si on les voit tels qu’ils nous sont présentés. Mais les cathares étaient déjà clairs de ce point de vue puisqu’ils considéraient que les miracles n’étaient pas matériels mais spirituels.

La passion réalité ou fiction ?

La mort de Jésus sur la croix pose un problème historique. Si elle avait eu lieu comme cela nous est conté, on ne comprend pas l’absence de rapport dans au moins un des documents que les auteurs latins ont fait de cette période. Si Jésus a été crucifié par ordre de Pilate dans un cadre moins formel, il est possible que cette exécution soit passée inaperçue. Mais du côté juif nous avons un autre problème. En effet, comme je le rapporte le sanhédrin parle bien de l’exécution d’un juif nommé Jésus, coupable de blasphème, ce qui est exactement la situation que nous connaissons. Par contre, cette exécution fut réalisée par les juifs sans passer par les romains, comme le prévoyaient les arrangements entre autorités juive et romaine, et donc le châtiment fut conforme à la loi juive, c’est-à-dire que ce jésus fut lapidé, comme le sera Étienne un peu plus tard, pour la même accusation.
Mais, du point de vue judéo-chrétien, si Jésus a été lapidé par les juifs pour blasphème, le côté sacrificiel perd beaucoup de son intérêt, alors que s’il a été crucifié par les romains après le procès bâclé que l’on nous révèle, et dans une évidente injustice, le caractère sacrificiel devient prépondérant.
Par contre, pour les cathares, peu importe la manière dont il est tué car ce qui compte c’est qu’il le soit en vertu des prescriptions de la loi juive, c’est-à-dire en démontrant que cette loi est juste du point de vue juif, donc mosaïque, mais inique du point de vue spirituel puisque Jésus étant le fils de Dieu, la loi prétendument dictée par Dieu n’aurait jamais dû le condamner.
Reste la question de la passion proprement dite, c’est-à-dire de la souffrance de Jésus sur la croix. Tout ou presque fut écrit sur le sujet pour essayer de faire coller l’idée que Jésus n’est pas mort sur la croix avec le récit de la passion. Entre le fait que Jésus a vraiment souffert dans sa chair et qu’il fut ressuscité et celui que Jésus fut remplacé au dernier moment par Simon de Cyrène ou par un des larrons pour s’enfuir en France avec Marie-Madeleine, plusieurs hypothèses ont existé.
Si nous en revenons au principe du docétisme de la kénose, nous considérons donc que Jésus n’était pas doté d’un corps humain. On peut donc penser que si la crucifixion fut réelle il n’en a pas logiquement ressenti les effets comme l’ont ressenti les deux larrons. Et encore, cette approche est très humaine car nous ne savons pas jusqu’à quel point son apparence d’homme fut proche ou pas de la réalité humaine. Mais on peut aussi envisager une autre forme de souffrance. En sa qualité de messager de Dieu, venu révéler aux hommes leur appartenance à la sphère divine, sa mise à mort fut une souffrance morale envers ceux qui montraient leur éloignement du message qu’il venait leur apporter. Or, la souffrance morale est parfois vécue par les hommes comme pire que la souffrance physique. Donc, on le voit, sans trancher aucunement entre la réalité de la crucifixion et son caractère purement allégorique, la réalité de la passion est acceptable, même si elle est interprétée différemment par les judéo-chrétiens et les cathares.

Pâques symbole cathare ou simple péripétie ?

Nous le savons, le récit de la passion fut la première tradition orale transmise au sein des communautés chrétiennes et l’épisode de la résurrection était initialement simplement annoncé mais pas décrit ni détaillé.
Compte tenu de la portée symbolique de la passion pour les judéo-chrétiens on comprend aisément que cette période de Pâques soit pour eux le point central de leur religion. En effet, en prenant sur lui les péchés du monde et en mourant sur la croix pour les expier, Jésus exonère les hommes de la faute originelle et leur ouvre toutes grandes les portes du paradis. C’est bien pratique car il suffit dès lors de faire sienne cette approche pour accéder au salut.
Pour les cathares les choses sont moins claires. La passion est la révélation de la supercherie de la loi mosaïque quand elle se dit inspirée par Dieu, mais la résurrection est un non événement puisque Christ n’étant pas incarné, le caractère phénoménal de l’opération y perd beaucoup de son côté exceptionnel. En fait, Pâques pour les cathares signe la fin du carême de la désolation, c’est-à-dire d’une période au cours de laquelle le message de Christ semble échouer, y compris pour la plupart de ses disciples, et il faut l’événement de la résurrection pour redonner à ces individus, complètement englués dans leur mondanité, un semblant de confiance et de foi. Certes, les cathares considèrent cette résurrection comme le démonstration que ce qui relève de l’espace spirituel est inaliénable et ne peut donc être détruit par ce qui relève du pouvoir mondain, donc malin. En fait, l’attitude des hommes, disciples y compris, donne plutôt aux cathares le message qu’il faut être humble et bienveillant dans un monde aussi empreint de mal.
Mais si l’on veut placer l’année liturgique cathare dans la même dynamique que celle des judéo-chrétien, ce n’est plus Pâques qui doit être la référence de l’ouverture vers le salut, donc la date majeure à retenir, mais bien au contraire c’est Pentecôte qu’il faut célébrer car le salut pour les cathares passe par le baptême d’esprit et non par le sacrifice de Jésus.

[1] Docétisme (n. m.) : Tiré du verbe Grec dokeô qui signifie sembler/paraître. Il renvoie l’idée que se faisaient les tenants de l’incarnation du Christ sur ceux qui ne partageaient par leur avis. Pour eux donc, le Christ ne fut pas un homme mais seulement une apparence d’homme. Un docète est le tenant de ce genre d’idée.

[2] Ce texte, considéré comme un apocryphe chrétien du IIe siècle, fut écrit en grec mais c’est sa version éthiopienne qui nous est parvenue complète. Les cathares albigeois utilisaient une traduction latine alors que les bogomiles en avaient une en vieux bulgare. Le chapitre cité est lisible ici.

[3] Kénose (n. f.) : du grec kenos (vide, dépouillé). C’est le fait pour le Fils, qui demeure Dieu, d’avoir abandonné ses attributs divins pour revêtir son statut humain. La kénose est donc une marque d’humiliation individuelle d’un état supérieur vers un état inférieur et, par extension, une marque permanente de refus de hiérarchie.

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