René Nelli

Le concept de Néant dans le catharisme

3-1-Doctrine cathare
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Le concept de Néant dans le catharisme

Je viens de découvrir un livre essentiel et incontournable de René Nelli: «La philosophie du catharisme, le dualisme radical au treizième siècle» qui m’a donné envie d’étudier ce passionnant et inépuisable sujet qu’est le concept du Néant.

En m’appuyant sur les réflexions de cet auteur, et à l’aide des deux œuvres essentielles du catharisme parvenues jusqu’à nous, «Le Traité cathare anonyme» [1] et «Le Livre des deux Principes» [2] je vais essayer d’approcher au plus près ce concept philosophique du Néant tel que nos ancêtres cathares l’ont développé et enrichi du début du XIIIème siècle  jusqu’au début du XIVème  et tenter de mettre en valeur son originalité dans le paysage religieux de cette époque.  

Comment définir le Néant ? 

Il est certain pour R. Nelli que les docteurs cathares du XIIIème siècle connaissaient bien les travaux de Saint Augustin sur le sujet, et il me paraît inévitable d’en faire un court résumé, sans perdre  de vue que la philosophie du Saint (354 – 430)  avait pris sa source dans  les pensées  de Platon, Aristote et Socrate. 

Le Néant ou Nihil selon Saint Augustin.

Il faut distinguer tout d’abord avec Augustin le Néant absolu (le Mal) du néant relatif (le péché). Le Néant absolu que représente le Mal sur le plan métaphysique n’est pas pour autant un principe éternel: il n’est rien du tout. Dans les âmes sataniques ou humaines, il n’est que privation, perte de Bien. On retrouve cette théorie dans le «Liber contra Manicheos» de Durand de Huesca. [3]

Si pour les cathares aussi le Mal est privation du Bien, il est en outre un principe éternel démuni de l’Être.

Le mot Nihil signifie parfois aussi chez Saint-Augustin le «non-être» ou néant relatif, en fait une sorte de «moins-être». Le Mal, qui pour néant qu’il soit dans l’Absolu (ou encore Nihilum: le Néant), n’en est pas moins pour Augustin quelque chose dans la créature pécheresse qui le fait. De même que le Diable, le péché, les pécheurs, les idoles  on le verra dans les « Soliloques Apocryphes»,  sont qualifiés de Nihil.  

Ce Nihil n’est donc pas le Néant Absolu, mais un «quasi-nihil» selon l’expression même d’Augustin. Il correspond à l’état ontique de la créature qui, à la suite du péché et de la corruption, a subi une diminution de l’être, une dégradation de son essence.

Pour les auteurs des « Soliloques Apocryphes»

Liber Soliloquiorum animae ad Deum ou « Soliloques Apocryphes» est un ensemble de textes d’abord attribués à Augustin mais probablement écrits par plusieurs docteurs catholiques influents. Composés pour la plupart au XIIIème siècle, ces textes furent néanmoins peu répandus avant le XIVème siècle.

L’influence de l’Évangile selon Jean y est importante. En effet , se trouvent en ajout désignées comme nihil, l’ensemble des choses «diminuées» qui n’ont pas été créées par le Verbe (Jean. 1,3); à savoir les Ténèbres, l’Erreur, la Mort, la corruption et toutes les privations et négations qui existent mais qui ne sont pas; c’est le nihil negativum chosifié.

En opposant le Nihil à l’Être et le Néant relatif à la plénitude ontique, ces textes laissent donc entrevoir deux natures antagonistes, deux réalités, d’où leur qualificatif d’apocryphes dans une religion moniste [5]. Il est probable que certains ministres cathares aient eu connaissance de ces écrits, mais rien n’est prouvé.

Le chapitre V des Soliloques intitulé: «Qu’est-ce que devenir néant?» est très intéressant pour sa claire explication du Néant relatif. 

«Mes iniquités m’ont conduit au néant, parce que tu es le Verbe et que je n’étais pas avec toi par qui toutes choses ont été faites et sans qui rien n’a été fait[…] Et c’est pourquoi sans toi je suis devenu un néant.»

Cette interprétation judéo-chrétienne a  le mérite de  nous expliquer le Néant relatif : Corrompu, l’être tend au néant sans s’anéantir réellement. On verra plus tard que si les cathares médiévaux étaient d’accord sur cette définition du Néant relatif, ils ne l’étaient plus du tout sur la cause de cet état corrompu.

On peut lire encore dans ce même chapitre:

Le Verbe de Dieu nous dit: «Je suis la voie, la Vérité et la Vie.» Ainsi ,être séparé du Verbe, c’est être éloigné de la voie, de la Vérité et de la Vie: c’est n’ être que néant.» 

Ce que l’on peut  comprendre comme: c’est n’être qu’un reste d’être dans un étant défaillant. Ce concept sera développé et étayé par la philosophie cathare.

Le Nihil cathare: le concept de Néant est indissociable du concept de l’être.

C’est dans le chapitre XIII du «Traité cathare anonyme» que  nous est démontré que le  Néant n’est pas un rien physique.

  1. La déficience ontique, ou, néantisation  de l’être.

 Pour Barthélémy de Carcassonne ( à qui on attribue ce Traité) le péché ne diminue pas seulement la valeur morale du pécheur; il affecte ontologiquement son essence.

Nous savons que pour les penseurs cathares, par définition la création matérielle est nihil car corruptible et transitoire. Elle sort du Néant pour aller au Néant. Les choses, les êtres de chair, créés par le Diable donc corrompus par le Mal peuvent être qualifiés de Nihil puisqu’ils ne sont pas au niveau de l’Être. 

Si pour les cathares comme pour les catholiques, la néantisation de l’âme par le péché ne saurait être totale,  la raison qui définit   cet état n’est pas la même. Pour Augustin et les catholiques, la néantisation ne peut être totale parce que «Dieu ne veut pas anéantir sa créature». Pour les cathares, la néantisation totale est impossible, car le principe du Mal étant éternel, bien que tendant vers le Néant, il ne peut s’abolir lui-même.

Autre différence de taille: Si selon l’Augustinisme la néantisation de l’être se fait par le péché sous l’action du Mal, selon le Catharisme la néantisation a lieu de toute éternité dans la création maligne.

    b. Le Nihil comme Néant privé d’Amour.    

L’auteur du «Traité cathare», dans ce même chapitre, cite tout d’abord Paul: (1C 13, 1-4)

«Quand je parlerais en langues, celle des hommes et celle des anges,
S’il me manque l’amour, je suis un métal qui résonne, une cymbale retentissante.
Quand j’aurais le don de prophétie, la connaissance de tous les mystères et de toute la science,
Quand j’aurais la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes,
S’il me manque l’amour, je ne suis rien

«Je ne suis rien», explique Barthélémy, signifie «Je suis néant». Cette nourriture spirituelle est le pain supersubstantiel de l’oraison dominicale, ou encore le  pouvoir de vouloir connaître le Bien de la prière du croyant:

«Donnez-nous de connaître ce que tu connais et d’aimer ce que tu aimes.».

Enfin,  c’est aussi cet Amour selon Jean (première Épître. 4,16):

«Et nous, nous connaissons, pour y avoir cru, l’amour que Dieu manifeste au milieu de nous.
Dieu est amour: qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui.» 

Pour l’auteur du Traité, les créatures qui ne participent pas à cet Amour sont Nihil parce qu’elles ne sont pas dans l’Amour de Dieu puisque conclut-il: «E sens Lui es fait nient.» (nient = néant)

    c. Le Nihil Absolu: principe du Mal.

L’interprétation cathare du verset (1,3) de Jean est peut-être bien le symbole le plus parlant de ce Néant Absolu. La traduction occitane du Nouveau Testament ou Bible de Lyon [4] donne comme lecture: 

«Totas causas son faitas per Lui
E senes Lui es fait nien
t.»

Ce qui, littéralement donne en français: «Toutes choses ont été faites par Lui, et sans Lui a été fait le néant». Cette interprétation que l’on retrouve, un siècle plus tard, dans le registre de l’inquisition de l’évêque Fournier n’a d’ailleurs pas changé d’un iota. En effet dans le célèbre dialogue entre la catholique Arnaud Tesseire et le cathare Pierre Authié, au premier qui avait ainsi cité Jean: «Tout (omnia) a été fait par Lui et sans Lui rien (nihil) n’a été fait.», le second rétorqua: «Non! Toutes choses ont été faites par Lui (omni per ipsum facta sunt), mais aussi: toutes choses ont été faites sans Lui — en dehors de Lui — (omnia eran facta sine eo). Ce qui signifie, pour le cathare, que «sans Lui a été fait le Rien, c’est-à-dire l’ensemble des choses mauvaises» (omnia mala). Pierre Autier met ici en opposition, selon la doctrine même de Barthélémy, les deux principes ,et, les choses qui découlent  respectivement de chacun d’eux: les choses bonnes émanant du Bien (omnia bona ) et les choses mauvaises ( omnia mala) qui elles viennent du Mal.

Est ici exposé clairement , dans sa forme parachevée, le concept cathare du Néant.

Du Néant à la Création

Le concept de la Création, dans ces deux systèmes de pensée  est encore une fois totalement différent.
On se rappellera très vite que pour le système moniste [5] des catholiques, Dieu n’a pas créé le monde de sa substance mais du Néant. 

La Genèse, chapitres  1 et 2 de l’Ancien Testament, présente par ailleurs deux versions différentes  sur la création de l’être humain:  (2,7-21-22)

«Alors Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant.»[…] Alors Yahvé Dieu fit tomber une torpeur sur l’homme, qui s’endormit. Il prit une de ses côtes et referma la chair à sa place. Puis, de la côte qu’il avait tiré de l’homme, Yahvé Dieu façonna une femme …» 

Mais, on peut lire aussi (1, 26-27):

Dieu dit: «Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance […] Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa.» 

Cette création ex-nihilo avait vraiment de quoi faire cogiter bien des penseurs et on peut, sans effort, comprendre qu’elle eût pu aussi dès le départ rebuter, même choquer bien des personnes, y compris dans le cercle même des premiers croyants. Elle est, en tout cas, totalement inconcevable pour des esprits qui distinguent par principe une “création” bonne d’une mauvaise,  émanant de deux principes éternels totalement opposés.  

Dans le système de pensée dualiste , Dieu  est le Dieu d’Amour, de Lui ne peut émaner que les choses bonnes alors que les choses mauvaises sont affaire du Diable, étant entendu que d’un même principe ne peut émaner que sa propre substance (cf. Aristote).

Nous pouvons trouver  les prémisses de cette opposition fondamentale dans le Traité cathare anonyme ,quand après s’être appuyé sur les Écritures comme avaient coutume de le faire les prédicateurs cathares avant leurs démonstrations, Barthélémy en citant l’Apocalypse (14,7) et (4,11) différencie déjà  — cf. analyse de Guilhem, à lire sur le site — la création matérielle, symbolisée par l’Ange de l’Apocalypse à la création spirituelle représentée par les douze vieillards.

Le terme de « création» n’est d’ailleurs pas   approprié  au système de pensée   cathare. Ses penseurs lui ont préféré le terme de «façon». Les deux principes ne sont pas créateurs mais  «facteurs». Nous savons que d’après la cosmogonie cathare les être humains contiennent en eux des fragments de la substance divine. Il n’y a pas création  donc  mais «émanation» de la substance divine. Ces émanations (nos esprits saints prisonniers) restent reliées à leur principe aussi éloignées soient-elles de leur source, à l’instar de l’allégorie bien connue du  soleil et de ses rayons. 

Quant aux entités mauvaises, pour Jean de Lugio, ce sont des «modes» du mauvais principe. Éternel  dans son principe, le Mal ( comme le Bien) se trouve consubstantiel et coéternel à ses propres émanations. 

Pour en revenir au terme de «façon», il m’est impensable  de ne pas dire un mot sur  le lyrisme  caché dans la cosmogonie lugienne, malheureusement si peu évoquée par Rainier Sacconi. Pour Jean de Lugio, Dieu a deux manières de «faire»:

  • Dieu peut faire passer les êtres du Bien au mieux: il  peut ajouter du Bien aux essences de celles qui sont déjà très bonnes et les rendre capables d’“agir”. C’est ainsi, selon Jean de Lugio, qu’il a rendu Christ parfait et a neutralisé tout ce qui aurait pu le corrompre; de même a-t-il préservé  les bons anges afin que ces derniers puissent aider les esprits saints à se libérer. 
  • Dieu peut changer le mal en bien: les âmes bonnes tombées dans le mal, peuvent être transformées, éclairées, rachetées par les réincarnations (transmigrations). Ici encore, il s’agit de perfectionnement ontique.         

La double acception du terme «omnia» (Tout) comme “fil conducteur”. 

La distinction fondamentale est clairement exprimée dans le chapitre XII du Traité Cathare Anonyme. 

«Tout» ne signifie pas que les choses éternelles, bonnes et spirituelles, mais quelquefois aussi seulement les mauvaises et les péchés.» 

     a. Quand «tout» ne signifie que les choses bonnes: nous pouvons nous appuyer sur Jean (12,32) 

«Pour moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi  tous les hommes .» 

Nous savons bien que Christ élevé au-dessus de la terre, n’a attiré à lui ni  toutes les choses, ni tous les hommes qui sont dans ce monde. Ce qui prouve, d’après Barthélémy, que «tout» ne désigne que les   choses bonnes et spirituelles selon Jean (1,3-4), c’est qu’il ajoute aussitôt après «Ce qui a été fait par Lui était la vie»

    b. Quand «tout» ne signifie que les choses temporelles, mauvaises , tous les maux et les péchés, Barthélémy trouve autant d’illustrations dans l’A. T. que dans le N. T. Il cite tour à tour:

L’Ecclésiaste(1,2):

«Vanité des vanités, tout est vanité.», et aussi (1,14): «J’ai regardé toutes les œuvres qui se font sous le soleil: eh bien, tout est vanité et poursuite de vent!», et encore (3,20): «Tout s’en va vers un même lieu: tout vient de la poussière, tout s’en retourne à la poussière.» 

Paul, dont la lettre aux Philippiens résonne de ces mêmes accents: (3,7-8):   

«Or toutes ces choses qui étaient pour moi des gains, je les ai considérées comme une perte à cause du Christ. Mais oui, je considère que tout est perte en regard de ce bien suprême qu’est la connaissance de Jésus Christ mon Seigneur.»   

En outre, on touche du doigt, ici, l’inversion des valeurs dont parle Guilhem pour définir l’entrée dans la foi cathare. 

Un dualisme absolu inégalitaire qui oppose l’Être au Néant.

Le principe du Mal, ou mauvais principe,  bien qu’éternel, est inférieur au principe du Bien, puisqu’il est finalement vaincu par ce dernier. Si Jean de Lugio, à l’instar de Saint- Augustin, attribue au Mal les Ténèbres, la Mort, l’Erreur et le Mensonge, il parachève la définition de ce Mal dans son système des deux principes   en démontrant  le caractère faux et mensonger de ses manifestations (vana et transitoria) dans le temps et la matière, caractère qui l’entraîne irrémédiablement vers sa fin inéluctable. Et pour finir, si dans le catholicisme c’est la Toute -puissance de Dieu qui empêche le Diable (qu’il a créé) de se confondre avec le Néant Absolu, dans le catharisme c’est la coexistence de l’Être et du Néant qui fait que le Diable ne peut ni s’anéantir ni anéantir toute chose, puisque éternel dans son principe.

 Dans un système spirituel préexistant opposant le Bien au Mal, la matière à l’Esprit, l’innovation du dualisme cathare a bien été d’inclure une nouvelle dimension, quintessence de sa spiritualité et de sa philosophie: l’ opposition de l’Être au Néant.

On comprend alors la remarque de René Nelli quand il affirme que la modernité de la théorie cathare du Nihil, est  toujours difficilement réfutable pour ses adversaires d’aujourd’hui comme d’hier.

Dans cet univers dualiste des deux principes, tout(e) croyant(e) peut puiser son espoir et sa force dans la représentation de ce  néant relatif  (le monde vain et transitoire ou nature néantisée) véritable ennemi de l’Être .Il suffit simplement  de ne pas oublier  que ce n’est qu’à travers l’Être (présent dans la part des esprits saints volés)  que le Diable et tous ses sbires  cherchent à atteindre le Néant Absolu sans y parvenir totalement. Le cheminement spirituel  cathare est donc de faire grandir, dans la constance et la règle de justice et de  vérité, la lumière de cette part de l’Esprit qui est en chacun de nous.

Chantal Benne.


Notes 

-1. Traité cathare anonyme. Texte généralement attribué à Barthélémy de Carcassonne, chrétien dyarchien, retrouvé dans le «Liber contra Manicheos», de Durand de Huesca. À lire sur le site (menu Église cathare de France→ Textes cathares). 

-2. Le Livre des deux principes. Œuvre philosophique et théologique de Jean de Lugio, issue d’un manuscrit de la fin du XIIIème siècle; c’est un assemblage de différentes pièces issues d’un ouvrage qu’aurait possédé Rainier Sacconi, ouvrage qui aurait été constitué de quelques 300 feuillets. À lire sur le site (même menu que ci-dessus) avec une analyse cathare d’aujourd’hui.

-3. Liber contra Manicheos. Œuvre de Durand de Huesca, vaudois converti au catholicisme (1160-1224) 

-4. Nouveau Testament occitan de Lyon, écrit à la fin du XIIIème siècle (lecture incontournable sur le site)

-5. Système moniste: système philosophique qui considère l’ensemble des choses comme réductible à l’unité, soit au point de vue de leur substance, soit au point de vue des lois (logiques, physiques) par lesquelles elles sont régies, soit au point de vue moral. Le catholicisme est un monisme religieux (Dieu créateur du ciel et de la terre…) en opposition au dualisme (comme le catharisme qui reconnaît deux principes opposés).

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