Bogomil

Le slovo de Cosmas : une erreur historique ?

5-1-Histoire du catharisme
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Le slovo de Cosmas : une erreur historique ?

Le slovo (discours) de Cosmas le prêtre est présenté par les historiens comme le premier document fiable permettant de dater l’origine du catharisme. Ce choix a influencé des générations de chercheurs. Mais, est-il fiable ou n’est-ce qu’une erreur historique de plus ?
Le christianisme ne s’est implanté qu’au 9e siècle parmi les slaves de Bulgarie et la conversion générale fut obtenue par les moines Cyrille et Méthode en 862, lorsqu’ils parvinrent à baptiser le tsar Bogoris (Boris 1er le baptiseur)[1]. Des querelles entre le patriarche grec et le pape de Rome, au sujet de ces régions, durèrent plusieurs siècles et favorisèrent des difficultés dans l’expansion du catholicisme et, plus tard, de l’orthodoxie dans ces régions. En outre, les pauliciens exilés plus ou moins volontaires, sous Constantin V — deuxième empereur Isaurien —, rebaptisé Copronyme (au nom de merde) suite au concile de 787 qui condamna définitivement l’iconoclasme[2], prêchèrent ces peuples pour les gagner à leur religion dès 868.

Qu’est-ce que le catharisme ?

De façon générale, les historiens officiels, comme les autres scientifiques, manifestent une extrême méfiance à l’égard de tout ce qui pourrait ressembler à une opinion religieuse.
Concernant l’histoire d’une religion, cela les conduit souvent à des positions délicates voire aberrantes.

La première question qui s’est posée concernait la nature du catharisme :

  • était-ce une religion externe au christianisme (païenne) ?
  • était-ce une forme de syncrétisme associé au christianisme ?
  • était-ce un christianisme ?

Difficile de nier un apparentement avec le christianisme, comme l’ont fait les premiers chrétiens de Jérusalem et de Rome avec le gnosticisme où étaient mélangées, par les judéo-chrétiens, les spiritualités chrétiennes divergentes et les spiritualités païennes. En effet, les cathares se sont toujours réclamés du christianisme le plus authentique.

La solution adoptée par l’Église catholique romaine, et reprise par l’Église orthodoxe de Constantinople, du Moyen Âge à nos jours, fut de le traiter de manichéisme, en raison d’éléments doctrinaux considérés comme dithéistes, mais surtout parce qu’Augustin d’Hippone[3] avait rédigé une contestation argumentée du manichéisme et qu’il n’en existait pas contre le catharisme.

Depuis le milieu du 20e siècle, et notamment avec Jean Duvernoy[4], le caractère strictement chrétien du catharisme a été validé.
Il est considéré comme une forme archaïque du christianisme, c’est-à-dire un christianisme qui serait resté très proche de celui du premier siècle.

Origine chronologique

Le texte le plus ancien, qui a été retrouvé et étudié[5], situe l’origine de ce mouvement religieux vers les années 969 – 972.
Sa principale référence historique est la proximité immédiate du règne du tsar Pierre de Bulgarie ( ?/mai 929-janvier 967), mais elle n’est pas la seule.
Vers la fin des années 940, le patriarche Théophylacte de Constantinople (patriarche de 933 à 956), fils de Romain 1er Lécapène et de Théodora[6], oncle de la femme de l’empereur Pierre 1er, avait été alerté par ce dernier sur une hérésie contre laquelle il fulmina des formules d’abjuration qui ne mentionnaient pas directement le pope Bogomil, contrairement au slovo de Cosmas[7]. Il le qualifiait de manichéisme mâtiné de paulicianisme.
La référence chronologique à Jean l’Exarque (né vers 890), cité comme n’exerçant plus est possible, car il a exercé sous le règne du tsar Syméon 1er le grand (864/893-927).
J. Trifonov[8], a émis l’hypothèse de Jean d’Ohrid, connu sous le nom de Jean le prêtre, aurait été exarque, ce qui repousserait l’origine du bogomilisme au début du 11e siècle.
Mais la suppression du patriarcat bulgare en 972, qui entraîna de fait celle de la fonction d’exarque, plaide plutôt en faveur du premier Jean, même s’il aurait été âgé de plus de 80 ans à l’époque du slovo.
Les références à la guerre, sans doute liée aux interventions russes, petchenègues, magyars et croates qui favorisèrent l’annexion grecque d’une partie de la Bulgarie par Jean 1er Tzimiskès en 971 (après une courte trêve entre Boris 2 et Nicéphore Phocas en 967), permettent aux historiens de situer la rédaction du document sous le règne de l’empereur Boris 2 de Bulgarie (± 931/969-977).

Nature doctrinale

Ce texte est loin de répondre de façon claire à toutes les questions historiques.
Déjà, on peut s’étonner que des historiens, si frileux envers les textes issus des religieux, se basent ainsi sur un texte issu d’un religieux, qui plus est opposant notoire à la personne citée.
Le personnage évoqué ne s’appelait sans doute pas Bogomil, car il était courant, voire systématique (chez les pauliciens notamment) de choisir un nom évocateur lors du baptême ou de la prise d’une fonction religieuse. Or Bogomil peut se traduire par « ami de Dieu » ou « que Dieu a en sa pitié ». Cosmas détourne malicieusement cette traduction en : « indigne de la pitié de Dieu ». Si l’on se base sur le slavon, langue de l’époque, terme « ami » semble tout à fait recevable.
Le terme bogomile fut aussi, semble-t-il, celui d’un mouvement social contestataire, non religieux à l’origine. Il est né à l’occasion de l’instauration du féodalisme de la fin du 9e siècle au début du 10e d’après Dimitre Anguélov[9]. Auparavant, la société paysanne disposait de plus de liberté.
Cet historien fait clairement le lien entre bogomilisme et paulicianisme qu’il relie au manichéisme et ce dernier au marcionisme et au gnosticisme. On voit ce genre de rapprochement chez d’autres historiens, pourtant aucun n’a vraiment cherché à approfondir cette apparente filiation.

La recherche officielle se heurte à la faiblesse documentaire due, pour la plus grande part, à la répression conjointe menée par les autorité ecclésiastiques et politiques, notamment au sein de l’empire byzantin.
Les documents disponibles (Théophylacte, Synodikon de l’orthodoxie[10]) se limitent en général à des listes d’anathèmes.
Le Slovo de Cosmas est le plus complet et le plus ancien de ceux qui citent Bogomil.

Aucun document ne semble exister qui permettrait d’effectuer une recherche ascendante dans le temps.
La suprématie bulgare d’un côté (notamment Syméon le grand) et byzantine de l’autre (notamment depuis la victoire définitive des iconodoules), a relégué les hérésies à de simples mentions stéréotypées.
Cela explique que les historiens se contentent et s’accrochent à ce texte.

De fait les théories judéo-chrétiennes monopolisent l’espace obligeant les autres voies à la clandestinité et à l’absence de mentions textuelles, ce qui influence la lecture des historiens.
Le bogomilisme est pourtant une réalité impossible à nier.
Son origine couvre au minimum la charnière entre le 10e et le 11e siècle, avec une possible antériorité au début du 10e siècle (intervention de Naum cité par Anguélov).

Le slovo parle de la région paulicienne de Philippopolis (au sud de Preslav), mais une zone Sud-Ouest est également clairement identifiée comme regroupant des bogomiles (voir carte ci-dessous).
Le bogomilisme se réclame d’un christianisme qu’il maîtrise, contrairement aux croyances slaves et bulgares païennes.
Sa réfutation du judéo-christianisme va de pair avec une analyse comparative du monde et de la mission christique qui justifie une doctrine chrétienne différente, mais cependant parfaitement cohérente.
Son succès est indéniable au vu de son implantation en Bulgarie médiévale qui couvre cinq évêchés qui se confirmeront dans les siècles suivants.

Cette carte de la Bulgarie à l’époque de Syméon (10e siècle), nous la montre beaucoup plus grande qu’aujourd’hui frontière en jaune).

La capitale Preslav était relativement proche de Philippopolis (soulignée en vert), ville des arméniens pauliciens, ce qui explique la proximité doctrinale avec les bogomiles.
Les bogomiles ont surtout agi à distance de la capitale dans le Sud-Ouest, à proximité d’Okhrida (entourée en rouge) où ils furent en butte avec le catholique Naum, disciple de Clément, dont la trace demeure dans le nom de la ville St Naoum (soulignée en rouge). Mais ce Naum est mort en 910, ce qui accrédite l’idée d’une antériorité de plus de 50 ans du bogomilisme par rapport à la date de parution du slovo.

Le bogomilisme fera l’objet de nombreuses réactions de l’empire d’Orient, dès la prise de pouvoir de la régente Irène, après la mort de Constantin V, qui annula les dispositions iconoclastes des deux premiers empereurs isauriens et surtout sous la domination de l’impératrice Théodora qui rétablit définitivement le culte des images (842). Au long de ces années de luttes doctrinales internes et contre les pauliciens à l’Est, ces derniers, définitivement défaits à Téphriké (sous le tsar Basile 1er), vinrent grossir les rangs de leurs prédécesseurs à Philippopolis et renforcèrent de fait l’importance de leur apostolat envers les Bulgares.
D’autres persécutions eurent lieu plus tard, et notamment sous Alexis 1er Comnène[11], contre les bogomiles, mais les soutiens des responsables politiques et militaires des Balkans leur permirent de se maintenir.

Les rapports entre bogomilisme et catharisme sont évidents et la venue de Nicétas à Saint Félix Caraman, en Occitanie, au 12e siècle le confirme.
Les cathares considèrent les bogomiles comme leurs anciens, c’est-à-dire des frères dans la foi, antérieurement organisés. Rien n’indique cependant une paternité directe, contrairement aux dires des historiens.
Les bogomiles sont clairement liés aux pauliciens, tant géographiquement que doctrinalement.
Les autres « filiations » plus anciennes et datées de la période païenne, sont plus douteuses (massaliens) et le manichéisme n’est qu’un argument facile en raison des réfutations disponibles (Augustin d’Hippone).


[1] Histoire et doctrine des cathares, Charles Schmidt – Harriet (Bayonne) 1983 – Première édition : Histoire et doctrine de la secte des cathares ou albigeois – J. Cherbuliez (Paris – Genève) 1849.
[2] Byzance, Auguste Bailly – Arthème Fayard (Paris) 1941.
[3] Contre Faustus, Augustin d’Hippone. Traité polémique contre les écrits de l’évêque manichéen Fauste, écrit après la mort de ce dernier et qui sert de référence contre le manichéisme. Lire l’analyse de Michel Sourisse dans Imaginaire & Inconscient : Saint augustin et le problème du mal : la polémique anti-manichéenne.
[4] L’histoire des cathares – Le catharisme t. 2 : Jean Duvernoy – Privat (Toulouse) 1979.
[5] Le traité contre les bogomiles de Cosmas le prêtre : traduction et étude par Henri-Charles Puech et André Vaillant – Librairie Droz (Paris) 1945.
[6] Louis Bréhier, Le monde byzantin, vol. I : Vie et mort de Byzance, Albin Michel, 1969 (1re éd. 1946).
[7] Козма пресвитеръ болгарскй писатель Х вька : M. G. Popruženko (Sofia) 1936. Édition originale ayant servi pour la traduction.
[8] Бесыдата на Козма Пресвитера и иейниятъ авторъ (trad. approx. : Conversation entre Cosmas le presbytre et le fou…) (Sofia) 1923.
[9] Le bogomilisme en Bulgarie : Dimitre Anguélov – Naouka i Izkoustvo (Sofia- Bulgarie) 1969 et Privat (Toulouse) 1972.
[10] Synodikon de l’orthodoxie : traduction de Jean Gouillard – Travaux et Mémoires 2 – E. de Broccard (Paris) 1967.
[11] Alexiade : Anne Comnène fin 11e et début 12e siècles – traduction Bernard Leib – Les Belles Lettres (Paris) 2006

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La diffusion du catharisme

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LA DIFFUSION DU CATHARISME

L’histoire du catharisme, et notamment son mode de diffusion dans ce qui est aujourd’hui la France, semble avoir fait l’objet d’un traitement plus que superficiel par les historiens. La plupart d’entre eux s’est contenté d’évoquer une diffusion de la pensée bogomile par le biais des voies naturelles de communication que sont les routes commerciales entre l’Orient et l’Occident, qui traversent les Balkans.
Cette hypothèse, tout à fait vraisemblable, a l’avantage d’éviter de s’interroger sur d’autres phénomènes et sur des incohérences de dates. En effet, si l’on en croit les historiens, le bogomilisme débuterait à la fin du 10e siècle puisque l’on dispose du discours (slovo) du pope (prêtre) Cosmas, daté des environs de 967, dans lequel il décrit cet « hérétique » Bogomil et anathémise sa doctrine.
Sauf que ce document, que rien ne vient corroborer clairement, contient l’information capitale selon laquelle ce mouvement hérétique aurait déjà mis en place cinq évêchés. Difficile donc de considérer qu’il est tout débutant à cette date.
La diffusion par la voie commerciale semble avérée en cela que l’on retrouve les mêmes conceptions du côté de Cologne quelques décennies plus tard. On peut donc imaginer que des bogomiles gyrovagues auraient pu se déplacer et transmettre leur vision doctrinale dans un pays que la réforme grégorienne semblait avoir rendu moins uniforme du point de vue doctrinal, comme semble en attester certains groupes franchement « réformateurs », mais pas totalement hérétiques, comme ceux qui côtoient les bogomiles de Cologne ou comme l’histoire du paysan Leutard.
Cette réforme, qui semble avoir donné des espoirs de renouveau théologique, paraît avoir favorisé l’émergence de courants de pensée doctrinale parallèles ou même carrément différents chez les clercs. Ces derniers avaient les moyens d’accéder à des écrits transportés par d’autres clercs, de les lire, d’y réfléchir et de les transmettre à leur tour. L’affaire des chanoines d’Orléans qui, en 1022, se mettent à enseigner une théorie très proche de celle des futurs cathares peut en attester.
Si l’on fait une comparaison modeste avec notre époque, on constate que nombre de personnes s’intéressant à la spiritualité sont amenées à s’interroger sur le sens à donner à leur approche spirituelle. En effet, chez les chrétiens d’origine, la lecture des textes officiels peut donner des raisons de douter de la valeur de leur contenu. Combien de catholiques en sont venus à rejeter certains dogmes et à se concocter une approche spirituelle très personnelle ? Il n’est donc pas impossible de penser que cela a pu se produire en d’autres temps, surtout si l’annonce de la réforme grégorienne a pu laisser croire que le temps des réformes théologiques était venu.
Enfin, une troisième voie mérite d’être explorée. Je reconnais que je crois être le seul que cela ait intéressé, mais je pense qu’il faut néanmoins se pencher sur elle.
Lors de la première croisade, les chevaliers du Nord, Godefroy de Bouillon et Bohémond de Normandie notamment, semblaient autant animés par le désir de « libérer » les lieux saints aux mains des musulmans, que par le désir de s’approprier des territoires sur lesquels ils pourraient régner. Cela paraît être moins présent à l’esprit de Raimond IV de Saint-Gilles, le comte de Toulouse. L’empereur Alexis Comnène, qui voyait arriver ces troupes, qui prétendaient expulser les musulmans, considérait que ces territoires étaient sa propriété momentanément spoliée par ces Arabes. Il se méfiait donc fortement de cette « aide providentielle » sur laquelle il ne se faisait aucune illusion . C’est pourquoi il exigea que les chevaliers lui prêtent un serment d’allégeance.
Si les chevaliers du Nord ne se firent pas prier, sans pour autant envisager de respecter ce serment, Raimond de son côté refusa. En effet, la psychologie occitane, dominée par le Paratge, lui donnait deux caractéristiques particulières : l’attachement à l’engagement pris de libérer gracieusement les terres « souillées » et la valeur indiscutable de sa parole qu’un serment secondaire ne pourrait qu’amoindrir. Ce caractère si particulier retarda son départ de Constantinople et l’amena à fréquenter plus longuement l’empereur Alexis. Ce dernier qui avait prêté des troupes aux chevaliers, tant pour renforcer leur maigre équipage, que pour avoir des hommes à lui en leur sein, afin de mieux les surveiller et les contrer si nécessaire, semble avoir été sensible à cette psychologie occitane.
Il est donc raisonnable de penser que la mentalité orientale ait été plus proche de celle des Occitans et a pu donner lieu à des liens amicaux plus clairs entre les soldats de comte et ceux prêtés par l’empereur, parmi lesquels se trouvaient forcément des pauliciens, depuis leur défaite finale de 872.
Ces troupes revinrent en Occitanie prématurément au début du 11e siècle, après la mort du comte, afin de soutenir son fils cadet resté à Toulouse avec une maigre armée. Que les pauliciens aient pu choisir de suivre le mouvement afin d’échapper à l’empereur qui les tenait forcément en défiance, vu leur approche doctrinale et au regard des longues confrontations antérieures, n’a rien de surprenant.
Voici donc trois hypothèses de développement du catharisme en France. Il n’est pas question d’en privilégier une sur les autres ; elles ont très bien pu être concomitantes tout en s’ignorant l’une l’autre, quitte à se rejoindre quelques décennies plus tard en Occitanie. Cela expliquerait des données chronologiques apparemment peu compatibles.
On peut même imaginer que la « rencontre » des successeurs des bogomiles provenant de la diffusion issue du Nord, par les voies commerciales, avec les successeurs des pauliciens venus avec l’armée du comte Raimond IV, ait pu conduire ces groupes, relativement disparates, à chercher une validation de leur organisation en faisant venir Nicetas à Saint-Félix Caraman en 1167.

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