La révolution immobile

Introduction

Le monde dans lequel nous vivons est dirigé par un grand principe physico-chimique, le déséquilibre. Mais ce déséquilibre est le plus souvent si ténu qu’il affecte un état d’équilibre.
On s’en rend compte en observant la nature. Si les prédateurs semblent avoir la position privilégiée de part leur férocité et leurs armes sur leurs victimes naturelles, ils sont en fait tenus perpétuellement en échec par deux phénomènes qui s’alternent l’un l’autre, la fécondité des proies associée à des mécanismes de défense non violents comme le camouflage et la raréfaction qui entraîne la disparition des prédateurs surnuméraires.
Dans le domaine de l’infiniment petit, là où la lutte serait le plus souvent désastreuse, c’est le compromis qui garantit la pérennité. Si les cellules ne se montent pas les unes sur les autres c’est en raison d’un phénomène qui interdit à la fois de laisser du vide entre deux cellules et qui empêche chacune d’empiéter sur l’espace de l’autre. On appelle cela l’inhibition de contact.
Ces déséquilibres qui s’inhibent les uns les autres, donnant une fausse apparence d’équilibre, voire d’harmonie, sont les garants d’un fonctionnement durable sauf si un accident vient à se produire qui perturbe brusquement le système, rompant cet équilibre et laissant libre cours à la rapacité qui est la nature de chaque élément. Ce peut être l’importation d’une espèce prolifique ou porteuse d’un germe inconnu comme les lapins en Australie ou la perte d’une fonction protectrice comme la perte de l’inhibition de contact qui va laisser proliférer des cellules au détriment de celles qui ont conservé cette compétence, provoquant ainsi la maladie de la suprématie des cellules “folles” : le cancer.
Mais les changements se font petit à petit, par adaptation à une modification lente car les modifications rapides provoquent plutôt l’extinction.

La haine de l’équilibre

Bien que membre de la nature, l’être humain semble vouloir fonctionner de façon totalement autonome. Chez lui, l’équilibre est inacceptable. Plus le déséquilibre est marqué, plus la société humaine est stable.
Aussi loin que l’on remonte on constate que les sociétés humaines se sont construites sur des déséquilibres permanents et que celles qui ont perduré le mieux étaient généralement les plus inégalitaires.
Les sociétés dirigées par un individu qui s’imposait par la force (dictateur) ou par un groupe restreint (oligarchie), souvent dominé lui-même par une tête réduite (dictateur, hiérarque, cacique, etc.), sont stables sous certaines conditions alors que les systèmes égalitaires ont toujours eu du mal à se maintenir.
D’ailleurs, l’idée d’égalité est si belle dans les mots qu’elle sert souvent d’argument à ceux qui veulent s’en passer et qui s’en servent pour justifier leur autocratie. Les démocraties et républiques populaires, nationales, sociales ou reliées à des groupuscules populaires (soviet, etc.) ont souvent pris la place de dictatures sans jamais céder au risque de l’égalitarisme.
La mise en place des pouvoirs totalitaires se fait selon divers modes en fonction des situations.

Suprématie physique
Le plus fort prend la place du plus faible et élimine sa progéniture pour favoriser la sienne. Ce système est le plus naturel dans le sens où on l’observe aussi bien chez les animaux que chez certains humains (empereurs romains par exemple).

Dictature
L’élimination violente de toute opposition et la mise en place d’une terreur permanente inhibe durablement les possibilités de réaction, notamment si les élites susceptibles de cristalliser la révolte sont supprimées. Elle se termine souvent selon le mode précédent et un nouveau dictateur prend la place du précédent. Si malgré tout une élite réussit à éliminer le dictateur, elle peut profiter de la vacance du pouvoir ou de l’incompétence du remplaçant, pour favoriser l’instauration d’un nouveau système autocratique.

Royauté
Ce système est une astuce destinée à faire mieux supporter l’autocratie en la reliant à une volonté supérieure. Le roi est dit investi par Dieu, donc toute atteinte à sa personne est en fait une atteinte à la divinité. En fait, comme le démontre René Girard1, il s’agit plutôt d’une forme complexe de l’usage de la victime émissaire. Cette astuce permet de faire perdurer le système au-delà de la mort du titulaire et de créer un système héréditaire.

Démocratie
En quoi la démocratie peut-elle être taxée du titre de système totalitaire ? En fait, elle est le système politique totalitaire le plus acceptable ; « La démocratie est le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres. » disait Winston Churchill. Alors que son idéal « La démocratie, c’est le gouvernement de tous, pour tous, par tous. » (Theodore Parker 1850) est clairement impossible à réussir, elle se révèle être en fait la dictature d’une majorité sur une minorité.
L’idéal serait un système où chaque membre du groupe pourrait voir triompher ses choix prorata temporis de sa représentativité. En voyant cela avec humour c’est un peu le système instauré par Pénélope, la femme d’Ulysse, dans l‘Iliade d’Homère. En l’absence de son mari et devant l’insistance des prétendants au trône d’Ithaque, elle proposa d’épouser l’un d’entre-eux (et d’en faire ipso facto le nouveau roi) quand elle aurait terminé sa tapisserie. Or, si le jour elle assemblait bien sa tapisserie, ce qui était le vœu des prétendants, la nuit elle la défaisait, ce qui était le vœu de ceux qui voulaient attendre le retour d’Ulysse.

La révolution est-elle un changement ?

Quand on observe l’évolution historique du monde, les changements se font par diverses voies, parmi lesquelles la révolution occupe une place prépondérante tant que l’ensemble du peuple n’est pas associé au choix du régime en place. Et, de temps en temps, quand un nombre suffisant de personnes est insatisfait des résultats, une révolution limitée vient rebattre les cartes, c’est ce qu’on appelle un coup d’État.
Mais la révolution occasionne-t-elle vraiment un changement significatif ?
Souvent on observe que le changement semble ramener tout le monde au même point. La royauté est remplacé par une dictature qui n’est plus soutenue par la divinité. Ainsi nous avons vu la révolution française remplacer la royauté par une oligarchie dont l’instabilité permanente fit le lit de l’Empire. Le tsarisme le fut par une oligarchie populaire ouvrière et paysanne (socialisme soviétique), l’empire chinois disparut dans un brouhaha qui laissa les mains libres à des tentatives oligarchiques régionales (les seigneurs de la guerre) et la tentative de démocratie de Sun Yat Sen fut noyée dans deux démocraties populaires, communiste (Mao) d’une part et nationaliste (Tchang Kaï-Chek) de l’autre dont les visées dictatoriales étaient évidentes.
La révolution s’attaque aussi aux régimes démocratiques quand ils s’avèrent affaiblis. Ainsi Franco, Pinochet, Tito et Khomeiny n’ont fait que récupérer à leur profit des états incapables de s’organiser par eux-mêmes ou dont les dirigeants avaient été lâchés et se retrouvaient en position de faiblesse.
Finalement, c’est peut-être pour cela que l’on parle de révolution. Car la révolution consiste pour un corps à faire un tour complet autour de son axe de rotation afin de revenir à la position initiale.

Alors pourquoi tant d’efforts ?
En fait, le plus souvent on observe qu’un excès tend à provoquer, lors d’une révolution, un excès inverse, lui-même combattu jusqu’à sa chute au cours d’une nouvelle révolution ou de façon moins violente, pour aboutir petit à petit à un système où l’excès des pratiques s’estompe au profit d’un système fortement instable mais dont les modifications sont à la fois non violentes et impliquent l’ensemble de la population : la démocratie.
Tout se résume à ceci, plus un système est autoritaire, plus il est stable et plus sa suppression nécessitera un événement violent et brutal, comme une révolution, pour aboutir au long terme à un système moins autoritaire, donc moins stable mais dont les modifications seront plus douces même si elles persistent à générer systématiquement une forte insatisfaction.
En effet, les démocraties que nous voyons comme des systèmes presque idéaux, ne sont que des pis-aller où une courte majorité de votants (en fait une minorité par rapport à l’ensemble de la population concernée) impose ses vues au reste de la société et dans lequel, très rapidement, une forte majorité (incluant en grande partie ceux qui l’ont validé par leur vote) se déclare en opposition avec les choix de ceux qui ont été mis en position de pouvoir. La seule chose qui évite les réactions violente est l’existence d’une pluralité de groupes susceptibles d’accéder au pouvoir et qui comptent bien profiter de l’alternance électorale.

D’une certaine façon, la démocratie est une forme de révolution permanente, si rapide que personne n’en perçoit plus le mouvement, et si peu visible dans les faits que très rapidement tout le monde est persuadé que rien n’a bougé et que l’action entreprise n’avait rien à voir avec l’objectif visé.
Un peu comme ces personnes qui vont dans une salle de sport courir sur des tapis roulant ou pédaler sur des vélos d’appartement, non pas pour se déplacer — ce qui est la fonction première de ces actions — mais pour maigrir comme le font aussi celles qui décident de manger pour maigrir alors que le jeûne pourrait sembler être un meilleur choix.
Le seul danger de ces révolutions immobiles est qu’elles engendrent la lassitude et l’insatisfaction des uns, ce qui peut favoriser l’envie de revenir à un système autocratique pour d’autres.

Conclusion

Au total, quand on observe des soubresauts politiques et sociaux dans un pays, ne devrions-nous pas modérer notre enthousiasme ?
Ce monde étant imparfait et naturellement porté au Mal, les révolutions ne sont pas forcément l’annonce d’un mieux (le Bien étant impossible), mais simplement le risque d’un autre mal parfois pire que le précédent. Oui, mais parfois ce changement va offrir aux peuples opprimés un répit de quelques années ou décennies ou une apparence de bonheur va pouvoir se faire jour.
En fait nous ne savons pas et nous ne pouvons pas savoir si l’élimination d’un roi, d’un dictateur ou de quelque autocrate donnera lieu au chaos (comme dans les Balkans), à l’émergence d’un nouveau régime autoritaire (comme en Iran), ou si le répit sera suffisamment long pour laisser croire que tout va bien.
En fait, la meilleure des dictature est celle qui, comme chez nous, sait se faire oublier et dont les dirigeants sont invisibles. Nous sommes sous la dictature de l’argent-roi et de la pieuvre boursière, mais les roitelets que nous parvenons à identifier et à éliminer (JMM, Madoff, etc.) suffisent à nous faire croire à notre liberté.
On nous a fait peur avec le totalitarisme déshumanisé de 19842, alors que nous sommes pieds et poings liés aux mains de la dictature la plus insidieuse qui soit, le capitalisme libéral, qui sait nous tenir en nous forçant à fabriquer nous-mêmes les entraves qui nous lient.

C’est pourquoi, si le croyant cathare se satisfait de voir des peuples heureux d’avoir retrouvé leur liberté, il ne se fait aucune illusion, ni sur la réalité de cette liberté, ni sur la suite des événements, et encore moins sur la situation réelle de l’humanité qui est doublement prisonnière, de ses propres pièges et du démiurge.
1. Des choses cachées depuis la fondation du monde
2. Livre de fiction de George Orwell