Hommage à Yves Maris

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Vous trouverez ci-dessous, les textes qui furent lus lors de cet hommage.

Olympe et Barthélémy Maris, ses enfants, lisent la dernière publication de Yves, présentée dans sa lettre mensuelle :

L’écharde dans la chair

 

Chers amis,
Dans sa correspondance aux Corinthiens, Paul fustige ceux qui se glorifient d’élévations fantasques, de visions et de révélations fabuleuses. Il craint la mystification et ne dira rien de son propre enlèvement « au troisième ciel », ni, bien sûr, des « paroles indicibles » qu’il a entendues. Il ne se vante que de ses faiblesses, de « cet ange de Satan » qui lui a été donné « pour le souffleter ». L’affection du corps le brise et le retient trop souvent à l’étape. Il avoue qu’il a fait appel au Seigneur pour éloigner de lui le démon de la maladie et n’a jamais obtenu qu’une réponse : « Ma grâce te suffit ; oui, parfaite est ma puissance dans la faiblesse. »

Rares ceux d’entre nous qui ne ressentent « une écharde dans [la] chair » quand les années de vie s’ajoutent. Dans la tradition juive, héritée par les judéo-chrétiens, toute maladie est un châtiment de Dieu. Plus le lien avec le péché est évident, plus la maladie devient honteuse. Elle ne disparaît que lorsque le péché est pardonné. Pour cette raison, nous dissimulons souvent nos propres affections et notre relation aux malades reste ambiguë. Vous m’autoriserez à prendre l’exemple de Paul pour dire ma propre faiblesse et les démons qui me hantent.

Je n’avais guère plus de trente ans lorsqu’un noisetier aux bourgeons éclatés, tout étincelant de rosée, me dit de façon évidente : « C’est ton dernier printemps ! » Le message était si clair que je courus chez un radiologue, sans savoir que chercher. De fil en aiguille l’on découvrit un anévrisme de la partie horizontale de l’artère aorte sur le point de rompre. L’opération, cœur arrêté, double circulation extra corporelle et hibernation profonde du cerveau, était si délicate qu’un seul chirurgien en France offrait alors une garantie de succès. L’année qui suivit l’intervention, de fortes angoisses montaient de mon inconscient, jusqu’au rêve cathartique où je vis de l’intérieur le flot sanguin revenir brutalement dans l’artère et ressentis la chaleur de vie envahir mon corps. Les angoisses cessèrent et je goûtai bientôt au bonheur de franchir les petits cols pyrénéens à bicyclette.

Vingt-et-un ans plus tard, alors que la progression du mal était régulièrement suivie, cardiologues et radiologues jugèrent qu’il était temps de consolider la partie descendante de l’artère en glissant une prothèse de bonne taille à l’intérieur. Bien que l’intervention fût incomparablement plus légère que la précédente, de longs mois de récupération furent nécessaires pour que la circulation sanguine se réorganisât et que le traumatisme cardiaque s’effaçât. Trois ans passèrent et la décision de refaire la partie initiale de l’aorte s’imposa. S’agissant d’une seconde opération, la difficulté était accrue. Les chirurgiens eurent à vaincre une longue hémorragie et à réparer l’usure de la première prothèse, avant de réimplanter les coronaires et de remplacer la valve aortique. Une opération de sept heures. Je gardai au réveil comme le souvenir d’être allé à l’extrême limite de l’existence, d’avoir vu les rives du néant et admiré sans effroi, avec fascination, les eaux noires du Styx. Je fus très étonné de revenir dans le continuum de la vie, porteur du sentiment que la mort est d’une grande simplicité.

Entre-temps, voici une douzaine d’années, alors que je rédigeais ma thèse sur Paul, je me sentis brutalement aspiré corps et âme dans un trou noir sans fond. L’impression fut si violente que j’allai dire à mon médecin que j’avais une maladie grave, cachée, qu’il devait trouver. Il m’examina avec soin, me palpa ici et là, jusqu’à découvrir un nodule sur la tyroïde. Je me souviens de la mine de circonstance du chirurgien qui s’assit sur mon lit, après l’opération, et m’annonça que j’avais un cancer. Il devait m’opérer une seconde fois. Décidément, mon corps était habité d’une foule de démons ! Mes épreuves me font dire qu’une maladie nécessite une forte concentration pour être maîtrisée et finalement vaincue. Toute distraction est une erreur. Je rentrai chez moi un soir où la neige abondante isolait la maison. J’allais être seul avec mon démon, ce qui ne me déplaisait guère. Peu après, je passai par la médecine nucléaire et le mal s’effaça subitement. Puisqu’il est entendu que mon corps est faible, je n’ajouterai pas le récit de terribles coliques hépatiques qui me valurent l’expérience de l’héroïne et une opération banale.

Je viens d’être atteint d’une sévère pleurésie, probablement due à un long hiver humide et enneigé. Cette affection de trop m’a relié à l’aveu de faiblesse de l’apôtre. C’est la raison de ma lettre. Hospitalisé d’urgence pour une insuffisance respiratoire, j’ai passé cinq semaines au fond d’un lit sans presque un mouvement ni du corps ni de l’âme. Pris dans cette sorte de contemplation que la maladie favorise, j’aperçus tout à coup le démon hors de mon corps. Avoir été vu le rendait vulnérable. Il était transparent, sans forme, revêtu d’un tissu arlequin fané, armé d’un glaive et d’un bouclier rond. Je sortis de moi-même dans le même appareil. Nous nous heurtâmes, fer contre fer, puis, je saisis une fine lance et lui arrachai le cœur que je fichai au sol, telle une sèche crachant son encre. Les médecins étaient encore dubitatifs, mais je sus que j’allais vers la guérison.

A ceux qui se glorifient d’avoir une belle âme dans un corps sain, au point de s’entretenir chaque jour avec les anges, Paul réplique que la faiblesse du corps accroît la grâce : « Je prendrai encore plus de plaisir à me vanter de mes faiblesses pour que la puissance du Christ m’abrite. » La pensée cathare entend le paradoxe. Je vous prie d’accepter ces lignes comme un témoignage à l’adresse de ceux qui souffrent dans leur chair et pourraient douter de la grâce.

Éric Delmas, ami partageant la même spiritualité, lit un texte issu de la thèse de philosophie de Yves « En quête de Paul » :

Jésus a montré que le temps messianique refermait immédiatement la loi. Le rachat est proposé. Il annule le péché. Il refuse le jugement. La grâce du Christ  ne s’inscrit pas dans la légalité, telle une remise de peine que le droit énoncerait. Ceux qui se fient à Jésus perçoivent le paradoxe de son exécution comme un langage initiatique, pour une autre justification possible que la loi ne connaît point. En la confiance que Paul met en Jésus réside la clé du mystère.

La liberté paulinienne ne s’accommode d’aucune règle qui entrave la libre détermination de l’homme spirituel. Il n’est de rapport à Dieu que par l’esprit. Nul ne saurait surveiller la liberté de l’autre. En « l’esprit de vie », le converti met toute son espérance. Il le perçoit comme la puissance de la vie éternelle. La recherche de la pureté du souffle divin constitue l’œuvre de sa vie nouvelle. Il lui appartient de personnaliser et d’actualiser cet esprit en lui donnant vie. Alors que l’homme psychique ne sait requérir en ses prières que la satisfaction de sa « convoitise » (ses requêtes liées au monde destructible sont vaines au regard de Dieu), l’homme spirituel, lui, ne peut prier qu’en esprit. Il n’attend nulle bénédiction en son lieu de chute. Il ne peut espérer pour lui-même qu’une plus grande perfection de sa spiritualité et les fruits qu’elle donne. Or, quand l’esprit parle à l’esprit, il ne communique rien, il ne demande mie. Il se reconnaît en sa propre unité. C’est pourquoi, Paul n’a d’autre prière à enseigner que l’imitation de l’homme parfait qui fait vivre l’esprit du Christ et le réalise en ses actes.

Il n’est point d’œuvre de Dieu hors des fruits de l’esprit. Ceux-ci ne s’épanouissent nullement dans « la mer poissonneuse, la terre et les fleuves, l’orifice des sources pérennes, les créations prévues au profit de la vie, les pluies qui font venir à la fois la moisson des guérets et les arbres, la vigne et l’olivier ». N’oublions jamais le cri de foi paulinien : « Qui me délivrera du corps de cette mort ! » ; c’est à dire, de la condition terrestre. La douceur de la vie divine n’est pas dans le fruit de la terre, mais dans « le fruit de l’esprit », dont l’homme de foi recueille déjà les prémices ici-bas. Ils sont « amour, joie, paix, générosité, prévenance, bonté, fidélité ».

La loi de l’esprit est, en l’homme spirituel, révélée en sa conscience, dite par sa bouche. Nulle part ailleurs elle n’est à rechercher. L’homme n’a aucune loi à apprendre par cœur, il n’a qu’à écouter la parole de Dieu qui est en lui : La loi qu’Il a gravée dans son cœur.

 

L’esprit de discernement donne à l’homme le choix de sa liberté. La libération que propose le Christ est une libération absolue. Il ne libère pas l’homme de la loi de Moïse afin de l’enfermer en une loi nouvelle. Aucune loi extérieure ne peut satisfaire l’appel libérateur de l’esprit. Le converti n’est pas racheté à titre d’esclave, mais à titre d’homme libre.

La sœur de Yves lit un texte issu de l’évangile de Jean (Jn III 1-21) :

Entretien de Jésus avec Nicodème

Or il y avait parmi les pharisiens un chef des Juifs du nom de Nicodème ; celui-ci vint le trouver de nuit, et lui dit: Rabbi, nous savons que tu es un maître venu de la part de Dieu ; car personne ne peut produire les signes que, toi tu produis, si Dieu n’est avec lui.
Jésus lui répondit: Amen, amen, je te le dis, si quelqu’un ne naît pas de nouveau, il ne peut voir le règne de Dieu.

Nicodème lui demanda : Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il entrer une seconde fois dans le ventre de sa mère pour naître ?
Jésus lui répondit : Amen, amen, je te le dis, si quelqu’un ne naît pas d’eau et d’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est Esprit. Ne t’étonne pas que je t’aie dit : Il faut que vous naissiez de nouveau – d’en haut. Le vent souffle où il veut ; tu l’entends, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi de quiconque est né de l’Esprit.

Nicodème reprit : Comment cela peut-il advenir ? Jésus lui répondit : C’est toi qui est maître en Israël, et tu ne sais pas cela !
Amen, amen, je te le dis, nous disons ce que nous savons, et nous témoignons de ce que nous avons vu ; et vous ne recevez pas notre témoignage. Si vous ne croyez pas alorsd je vous ai parlé des choses terrestres, comment croirez-vous si je vous parle des choses célestes ? Personne n’est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme.
Et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut de même, que le Fils de l’homme soit élevé, pour que quiconque croit ait en lui la vie éternelle. Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, pour que quiconque met sa foi en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. Dieu, en effet, n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que par lui le monde soit sauvé. Celui qui met sa foi en lui n’est pas jugé ; mais celui qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il n’a pas mis sa foi dans le nom du Fils unique de Dieu. Et voici le jugement : la lumière est venue dans le monde, et les humains ont aimé les ténèbres plus que la lumière, parce que leurs oeuvres étaient mauvaises. Car quiconque pratique le mal déteste la lumière ; celui-là ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient dévoilées ; mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, pour qu’il soient manifeste que ses œuvres ont été accomplies en Dieu.

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