Communication de M. Michel Roquebert

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Le grand historien de la croisade et le philosophe du Catharisme que nous connaissons tous, fait circuler cette lettre destinée à faire le point sur la « Nouvelle histoire », comme il l’appelle et que nous connaissons aussi sous le nom de « déconstructionnisme historique ».
Puisqu’il le propose, je me permets de la diffuser ici.

Résumons.

Gregory PEGG :
« Les vastes territoires situés entre Garonne et Rhône, connus alors sous le nom de Provincia(“Province” plutôt que “Provence”, en référence à l’ancienne province ecclésiastique de Narbonne), présentaient des caractères très différents de ceux de la France du Nord, tant du point de vue du régime de possession des terres, de la place des femmes, des manières de combattre ou des patrimoines de l’Eglise que de la position, difficile, des petits nobles ou encore des valeurs, des codes sociaux et de l’art de vivre. C’est cette différence dans son ensemble, au moment où était en cours un processus d’unification culturelle et religieuse de la Chrétienté latine, qui fut identifiée comme contestataire et hérétique par les papes après 1145. » (L’Histoire, n° 430, décembre 2016, p. 52-53).

Quelle magnifique définition de ce que l’on appelle depuis longtemps, tout simplement,  la civilisation occitane du Moyen Age ! Elle montre que M. Pegg a remarquablement saisi, et a su exprimer en un beau raccourci, les marqueurs de la « différence » qui a toujours défini cette civilisation.  Il est dommage qu’il n’ait pas participé (moi j’y étais, et je ne l’y ai pas vu) au colloque de Toulouse des 9, 10 et 11 septembre 1963 : il se serait régalé à écouter la communication de Pèire Pessemesse : « D’unis critèris de civilisacion tocant l’Occitania medievala », voire celle de Robert Lafont : « Las ideologias dins la part anonima de la Cançon de la Crosada ». Ayons au passage une pensée émue pour Pessemesse et Lafont, précurseurs, sans le savoir bien entendu, de la magistrale découverte de Gregory Pegg : la société de la « cortezia ».

Admirons maintenant la cohérence de la pensée de M. Pegg. La « cortezia » était incarnée, à ses yeux, par les « bons hommes » et les « bonnes femmes » qui, au XIIe siècle « n’étaient pas encore hérétiques ». C’est quand l’Église s’aperçut qu’ils l’étaient qu’elle décida les brûler, ce qu’elle fit allègrement au XIIIe. A moins que ce ne soit l’inverse :  c’est pour les brûler qu’elle décida de les dire hérétiques. (Cf.  la présentation, par M. Pegg, de la communication qu’il fera cet été au colloque de Fanjeaux). Sans doute parce que les brûler au nom des valeurs qu’ils incarnaient , cela aurait été très mal accepté par  l’opinion publique et  les médias de l’époque (sermons du dimanche, colporteurs, etc.), tandis que les supplicier au nom des erreurs qu’ils été censés professer et enseigner…

Donc, si je comprends bien Gregory Pegg,
1) Le pays occitan était au Moyen Age très différent de la France du Nord, et même, semble-t-il penser, de tout le  reste  de l’Europe catholique, puisque c’est la seule culture que le Saint-Siège ait décidé d’éradiquer, car ledit Saint-Siège avait mis en route « un processus d’unification culturelle et religieuse de la Chrétienté latine ».
2) M.Pegg inventorie les marqueurs de cette différence, qui ont fait cette différence si différente qu’après 1145, donc après la mission de Bernard de Clairvaux, les papes on vu dans cette différence une contestation si contestataire qu’ils l’ont taxée d’hérésie :

  •         – le régime de possession des terres.
  •         – la place des femmes
  •         – les manières de combattre
  •         – les patrimoines de l’Eglise
  •         – la position difficile des petits nobles
  •         – les valeurs
  •         – les codes sociaux
  •         – l’art de vivre

3) On notera  que les marqueurs précités dont « l’ensemble a été identifié comme contestataire et hérétique par les papes après 1145 » ne s’appliquent au fait religieux que d’une façon tout à fait marginale et très floue, puisqu’il ne s’agit que des patrimoines de l’Église, sans que M. Pegg nous précise, fût-ce de façon rapide et sommaire, si différence il y avait, en quoi elle était « contestataire ». Aucun marqueur de différence entre le pays occitan et le reste de la Chrétienté ne concerne le dogme, la  liturgie, la morale, etc. de l’Eglise catholique romaine, ni son organisation interne ni le mode de vie de son clergé, autrement dit aucun marqueur ne se rapporte à quoi que ce soit qui ait un lien structurel avec le fait religieux en tant que tel.
4) Au total donc, le pays occitan est différent, donc contestataire, et par conséquent accusé d’hérésie par l’Église,  pour une foule de raisons  dont  Gregory Pegg a dressé un tableau qui exclut toute raison spécifiquement religieuse… Le pays occitan a donc attiré sur lui les foudres du Saint-Siège et a vu déferler sur lui des milliers de gens qui avaient pris la croix sous les bannières de la militia Christi, fait la Guerre Sainte,  et brûlé « cum ingenti gaudio » des centaines de gens en chantant le  Veni Creator,  alors qu’aucun motif religieux ne justifiait un tel engagement. Le pays occitan, si différent de tout le reste de la Chrétienté latine, était donc, par rapport à elle, contestataire et hérétique en tout, sauf, justement, en matière religieuse, contrairement à ce que nous donnent à croire toutes les sources écrites qui sont parvenues jusqu’à nous.  Comme les historiens antérieurs à la « nouvelle histoire » se sont laissés abuser par les sources historiques et la pure fiction qu’elles véhiculaient, les croisés de Simon de Montfort, et Simon de Montfort lui-même, sont tombés dans le piège tendu par l’Église : ils ont cru se battre contre le Mal absolu, contre des sbires de Satan qui  niaient l’humanité du Christ et bien d’autres vérités révélées, alors qu’en fait le Saint-Siège les envoyait se faire tuer pour combattre et abattre Cortezia,  Paratge, Joy, Pretz, Merces, Caritatz, Mezura, Dreitura, Rason, et autres monstruosités qui ne cadraient pas avec le projet d’unification culturelle à grande échelle décidé par le Saint-Siège. Mais comment le dire aux gens du Nord ? Le leur aurait-on dit, combien auraient pris les armes contre de pures abstractions ? Ils ne connaissaient ni ces choses ni ces mots !…
5) Les papes ont donc génialement anticipé le glissement de sens du mot « hérésie ». On croyait jusqu’ici qu’au Moyen Age il s’appliquait uniquement à toute contestation portant sur le fait religieux dominant , en l’occurrence sur le dogme, la morale, l’organisation, les moeurs, etc.  de l’Église catholique romaine. Croyance erronée : il s’appliquait déjà, comme aujourd’hui, à toute opinion ou pratique témoignant de contestation , dissidence ou divergence par rapport à une infinité de modèles n’ayant aucun rapport avec le fait religieux. Exemple : C’est une hérésie de servir du bourgogne rouge avec du poisson. Innocent III, lui, pensait certainement que c ‘était une hérésie d’écrire par exemple à une femme,  comme Peire Vidal, « Vous êtes l’arbre et la branche où mûrit le fruit de la joie… » .
6) Il serait donc intéressant de relever dans tous les écrits antihérétiques des XIIe et XIIIe siècles, ainsi que dans les quelques 6 000 interrogatoires de l’Inquisition qui nous ont été conservés et  dans toutes les sentences des inquisiteurs, tous les développements, toutes les questions et tous les attendus de jugements qui se rapportent à l’hérésie telle que définie par M. Pegg, c ‘est-à-dire à autre chose que le fait religieux : la manière de combattre, la place de la femme, la difficile position des petits nobles, le régime de possession des terres, etc. Malheureusement, le hasard a voulu que les interrogatoires des troubadours, par exemple,  et les sentences les envoyant au bûcher pour leur écriture heretica poetica, ne nous aient pas été conservés. Il est très regrettable que seule nous soit parvenue la vaste littérature de fiction visiblement destinée à induire en erreur les générations futures, en leur donnant l’illusion que les malheurs imposés au Languedoc tout au long du XIIIe siècle, loin d’avoir été le génocide culturel que la « nouvelle histoire » découvre aujourd’hui avec épouvante, n’avaient pour mobile que l’ambition, infiniment plus modeste,  d’éliminer par le feu quelques suppôts du diable et de  sauver les âmes de leurs protecteurs, fauteurs et complices en  ramenant ceux-ci dans le droit chemin de la vraie foi par la vertu de l’errance pérégrinatoire ou de la  méditation carcérale. Il fallait cacher aux générations futures comme on l’avait caché aux croisés du XIIIe siècle que  « la Croisade des Albigeois a bien été l’instigatrice du génocide en Occident grâce à l’établissement d’un lien entre salut divin et meurtre de masse ».( Cf. Gregory Pegg, A most Holy War, Oxford University Press, 2008, p. 188-191, trad.  en ligne de Patrick Hutchinson).

 À nous de méditer maintenant sur cette nouvelle méthode, celle de la nouvelle histoire,  qui consiste :

  1. à disqualifier a priori  la preuve, donc à ne rien en déduire, si ce  n’est le contraire de qu’elle semble dire.
  2. à  forger une thèse que l’on pose, non comme hypothèse, mais comme une vérité objective, si cohérente qu’elle semble être une conclusion déduite des sources alors qu’elle n’est qu’un pur a priori.
  3. à s’efforcer de couler dans ce moule préfabriqué (la non-existence de l’hérésie, si ce n’est comme simple effet du discours clérical)     tout le donné historique, y compris les sources, même si elle résistent comme un chat qu’on veut faire entrer dans une boite à chaussures, ce qui est le cas des sources inquisitoriales.

Cette méthode semble découler d’une curieuse manipulation du langage.
Le socle en est la thèse initiale, tout à fait judicieuse, de Robert Moore, selon laquelle tout pouvoir, surtout s’il est absolu, doit, pour se maintenir et/ou se renforcer, inventer une dissidence à persécuter. Ce modèle de « société de persécution » est parfaitement illustré par les procès de Moscou ordonnés par le pouvoir soviétique dans les années 1930. Lors du colloque qu’il avait présidé à Rennes-les-Bains en 1993, Robert Moore avait remarquablement développé sa thèse, qui m’avait d’autant plus intéressée que, travaillant, au travers des sources inquisitoriales, sur la résistance à la persécution, j’avais, dans ma propre communication et dans la discussion qui s’en était suivie, avancé l’idée que la « société de persécution » avait suscité en retour, par croisement des réseaux d’action et des réseaux de solidarité, une véritable « société de résistance » dont le modèle pouvait lui aussi se retrouver de siècle en siècle.

Mais par la suite la thèse que « tout pouvoir invente nécessairement une dissidence à persécuter » s’est renversée en « toute dissidence est nécessairement inventée par le pouvoir persécuteur ».
D’où le crédo de l’école déconstructionniste : « l’hérésie est un pur produit du discours clérical ».

Robert Moore lui-même semble adhérer aujourd’hui à ce renversement rhétorique, dont il serait intéressant de revoir de près les premières formulations : Jean-Louis Biget  ? Julien Théry ?

Le bon sens voudrait, je pense, qu’on essaie d’opérer un tri entre les dissidences réelles et les dissidences vraisemblablement fictives. Ce n’est pas parce que les procès de Moscou étaient des impostures que ceux de l’Inquisition l’étaient aussi.

Moi qui avais 17 ans à la fin de la guerre, et qui ai connu dans ma propre famille des collaborateurs (dont l’un  a été frappé d’Indignité nationale à la Libération) et des maquisards (dont l’un fusillé et un autre grièvement blessé), engagés à des degrés divers dans la Collaboration ou dans la Résistance, je crains que la « nouvelle histoire » n’écrive un jour que la Résistance était un pur produit du discours collaborationniste…

Pardonnez le caractère rapide, très informel et désordonné de ces réflexions.

Bien à vous

Michel Roquebert

P.S. A diffuser, transférer, mettre en ligne, etc. au gré de chacun.

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