Interrogatio Johannis – 5

dédicace

Interrogatio Johannis (ou la Cène secrète de Jean)

Ce texte est antérieur au Catharisme latin et ne constitue donc pas, à proprement parler, un texte cathare. C’est donc un apocryphe mais, comme il fut très utilisé par les Cathares, dits mitigés, de Bulgarie et d’Italie, il mérite d’être étudié ici.
Il semble qu’il était en possession de l’évêque patarin Nazaire. Son origine semble se perdre dans la nuit des temps chrétiens mais sa version latine date du XIIIe siècle. Il s’agit d’un faux évangile racontant une discussion entre Jean et Jésus au cours d’une Cène se déroulant dans les cieux et dont la version terrestre, racontée dans les évangiles, serait une représentation temporelle.
Le présent document est une traduction de René Nelli publié dans le recueil « Écritures cathares » publié par les éditions du Rocher dans une édition actualisée et augmentée par Anne Brenon en 1995. Pour respecter le droit des auteurs je ne vous livrerai ni la préface, ni les notices que vous trouverez dans le livre. J’espère qu’en ne publiant que la traduction je ne causerai aucun tort à personne et je permettrai à tous d’accéder à cet ouvrage essentiel à la compréhension de la doctrine cathare.

Version de Carcassonne – 5

11. « Alors Sathanas sera lié avec toute sa milice[1] et il sera mis dans ce lac de feu. Et le Fils de Dieu se promènera, avec ses élus, sur le firmament, et il enfermera le Diable en le liant de fortes chaînes indestructibles. Les pécheurs[2], pleurant et se lamentant, diront : “ Absorbe-nous, terre, et cache-nous en toi[3]! ” Et alors les Justes brilleront comme un soleil dans le royaume de leur Père[4]. Et (le Fils de Dieu) les conduira[5] devant le trône du Père [fol. 34, recto] invisible et lui dira[6]: “ Me voici avec les enfants que tu m’as donnés[7] ; Père juste, le monde ne t’a point connu, mais moi, je t’ai connu en vérité, car c’est toi qui m’as envoyé[8]. ” Et alors le Père répondra à son Fils par ces mots : “ Mon Fils bien aimé, assieds-toi à ma droite jusqu’à ce que je mette à tes pieds, comme un escabeau[9], tes ennemis qui m’ont nié et ont dit : Nous sommes les dieux et hormis nous il n’y a pas d’autres dieux ; qui ont mis à mort tes prophètes et persécuté tes Justes. C’est toi maintenant qui les as persécutés[10] dans les ténèbres extérieures, là où il y aura des pleurs et des grincements de dents[11]. ” »
Et alors le Fils de Dieu s’assiéra à la droite du Père et le Père gouvernera ses anges et régira (ses élus). Il les placera dans les chœurs des anges, les vêtira[12] de vêtements incorruptibles, leur donnera des couronnes immarcescibles et des sièges immuables. Et Dieu sera au milieu[13] d’eux. Ils n’auront plus ni[14] faim ni soif ; le soleil ne les frappera pas, ni aucune brûlante chaleur. Et Dieu bannira [fol. 34, verso] toute larme de leurs yeux. Et (le Fils) régnera avec son Père saint et son règne n’aura pas de fin dans les siècles des siècles.
C’est là le « secret » des hérétiques de Concorezzo[15] apporté de Bulgarie[16] à Nazaire[17], leur évêque. Il est plein d’erreurs[18] [fol. 35, recto].

Mon analyse :
Ce final n’a rien de surprenant, mais on y trouve néanmoins quelques points intéressants. Une fois retournés au Père les justes se mettent à briller comme un soleil. Cela veut dire qu’ils retrouveront leur éclat antérieur. L’incarnation refroidit cette flamme divine et la Consolation la réchauffe (symbole des flammes). Le Père est toujours invisible de tous, y compris les Justes de retour. Cela confirme que le dieu qui se donne à voir n’est pas le Père. La phrase qui suit, prêtée aux ennemis : « Nous sommes les dieux et hormis nous il n’y a pas d’autres dieux », confirme ce que nous trouvons dans la Torah : « Si un prophète ou un faiseur de rêves se lève au milieu de toi et t’annonce un signe ou un prodige, et qu’il y ait accomplissement du signe ou du prodige dont il t’a parlé tout en t’invitant à suivre d’autres dieux, des dieux que tu ne connais pas, et à les servir,… » Iahvé passe son temps à exiger d’être reconnu comme seul Dieu parce qu’il sait ne pas être Dieu. L’affirmation de son identité est une marque de doute.

[1] Doat : malitia. B : militia.
[2] Doat : cum peccatoribus. B : tune peccatores.
[3] Doat : et operi nos in te. B : morte : cache-nous en nous faisant mourir : les pécheurs souhaitent l’impossible anéantissement.
[4] Matth., XIII, 43.
[5] Doat : educet. B : deducet.
[6] Il faut ajouter : dicens.
[7] Doat : dédit. Corr : dedisti. D : quos dédit mihi Pater. B : q.d.m. Deus.
[8] Jean, XVII, 25.
[9] Matth., XXII, 44 ; Marc, XII, 36 ; Luc, XX, 43. Psaume CIX, 1-2.
[10] On attendrait plutôt : qui les persécuteras.
[11] Matth., XIII, 42 et XXII, 13.
[12] Doat : et induet eos. B : ut induat eos.
[13] Doat : in medio eorum. B supprime eorum.
[14] Doat : nec. B : neque.
[15] Concoretio.
[16] Bulgazia.
[17] Nazario. — Apporté de Bulgarie à Nazaire ou par Nazaire ([a] Nazario) ? Le Nazaire, « évêque patarin d’Italie », aurait fait le voyage de Bulgarie pour s’assurer de la véritable orthodoxie cathare, d’après A. Dondaine, Liber de auobus principiis, p. 16 et note 8 (p. 17).
[18] Ces deux dernières lignes résument l’opinion des inquisiteurs de Carcassonne sur la Cène secrète : ils la jugeaient, évidemment, « pleine d’erreurs ».