Interrogatio Johannis – 4

Interrogatio Johannis (ou la Cène secrète de Jean)

Ce texte est antérieur au Catharisme latin et ne constitue donc pas, à proprement parler, un texte cathare. C’est donc un apocryphe mais, comme il fut très utilisé par les Cathares, dits mitigés, de Bulgarie et d’Italie, il mérite d’être étudié ici.
Il semble qu’il était en possession de l’évêque patarin Nazaire. Son origine semble se perdre dans la nuit des temps chrétiens mais sa version latine date du XIIIe siècle. Il s’agit d’un faux évangile racontant une discussion entre Jean et Jésus au cours d’une Cène se déroulant dans les cieux et dont la version terrestre, racontée dans les évangiles, serait une représentation temporelle.
Le présent document est une traduction de René Nelli publié dans le recueil « Écritures cathares » publié par les éditions du Rocher dans une édition actualisée et augmentée par Anne Brenon en 1995. Pour respecter le droit des auteurs je ne vous livrerai ni la préface, ni les notices que vous trouverez dans le livre. J’espère qu’en ne publiant que la traduction je ne causerai aucun tort à personne et je permettrai à tous d’accéder à cet ouvrage essentiel à la compréhension de la doctrine cathare.

Version de Carcassonne – 4

9. Et à nouveau, moi, Jean, je demandai au Seigneur : « Peut-on être sauvé par le baptême de Jean sans ton baptême[1]? » Et le Seigneur me[2] répondit : « Si je ne l’ai baptisé (par l’esprit) pour la rémission de ses péchés, nul homme, par le seul baptême de l’eau, ne peut voir le royaume des cieux, car c’est moi qui suis le pain de vie descendant du septième ciel[3] [fol. 31, verso]. Et ceux[4] qui mangent ma chair et boivent mon sang, ceux-là (seuls) sont appelés fils de Dieu. »
Et je demandai au Seigneur : « Que faut-il entendre par tes paroles : mangent ma chair et boivent mon sang[5] ?… »
Et le Seigneur[6] me dit : « Avant que le Diable n’eût été chassé avec toute sa milice, de la Gloire du Père, lorsqu’ils priaient, ils glorifiaient, en effet, le Père en disant dans leurs prières : “ Notre Père qui êtes aux cieux ”, et ainsi tous leurs cantiques montaient devant le trône du Père. Mais depuis leur chute, ils ne peuvent plus glorifier Dieu au moyen de cette prière. »
Et je demandai au Seigneur : « Comment se fait-il que tous reçoivent le baptême de Jean et que tous ne reçoivent pas le tien ? » Et le Seigneur me fit cette réponse[7] : « Parce que leurs œuvres sont mauvaises et qu’ils ne parviennent pas à la lumière. Les disciples de Jean prennent maris et prennent femmes[8], mais mes disciples ne se marient pas et ils sont comme les anges [fol. 32, recto] de Dieu dans le ciel[9]. »
Je dis alors (moi, Jean) : « Si c’est donc[10] un péché de connaître la femme[11], il ne faut pas que l’homme se marie[12]. » Le Seigneur me répondit : « Tous ne comprennent pas le sens de cette parole, à moins qu’il leur ait été donné (en grâce) de la comprendre : il y a des eunuques qui sont sortis tels du ventre de leur mère, il y en a que les hommes ont fait eunuques[13] et il y en a qui se sont fait eunuques eux-mêmes (en renonçant au mariage), pour le royaume des cieux. Qui peut comprendre ceci le comprenne[14] ! »

Mon analyse :
On retrouve dans ce chapitre la notion de la prééminence du baptême spirituel sur celui donné par l’eau. Certes, c’est un concept cathare mais nous savons que certains Cathares ayant renoncé à leur foi, furent admis dans des monastères sans être de nouveau baptisés, car les Catholiques recevaient comme valable leur baptême d’esprit. L’autre point notable est la mention de l’éveil évoqué comme le fait d’atteindre la lumière. Seul le baptême d’esprit donne cet accès.

10. Et j’interrogeai alors le Seigneur sur le jour du Jugement : « Quel sera le signe de ta venue ?» Il me répondit : « Ce sera lorsque le nombre des Justes sera consommé (rempli) selon[15] (en rapport avec ?) le nombre des Justes couronnés tombés du ciel[16]. Alors Satan sera délivré et sortira de sa prison[17], en proie à une grande colère, et il fera la guerre aux Justes, et ceux-ci crieront vers le Seigneur Dieu[18] d’une grande voix. Et aussitôt le Seigneur ordonnera[19] à son ange de sonner la trompette. La voix de l’archange, dans la trompette, sera entendue depuis le ciel [fol. 32, verso] jusqu’aux enfers[20]. Et alors le soleil s’obscurcira et la lune[21] ne donnera plus sa lumière ; les étoiles tomberont et les quatre vents seront arrachés à leurs fondements[22], et ils feront trembler la terre et la mer et, en même temps[23], les montagnes et les collines. Aussitôt le ciel tremblera et le soleil s’obscurcira qui (ne) luira que jusqu’à[24] la quatrième heure[25]. Alors apparaîtra le signe du Fils de l’Homme[26], et avec lui tous les saints anges, et il placera son siège sur les nuées et il siégera sur le trône de sa majesté[27], avec les douze apôtres assis sur les douze sièges de sa gloire. Et les livres seront ouverts et il jugera tout l’univers (selon) la foi qu’il avait prêchée[28]. Et alors le Fils de l’Homme enverra ses anges pour qu’ils rassemblent ses élus, des quatre vents[29] et du sommet des deux jusqu’à leurs extrémités, et pour qu’ils les fassent venir[30] (devant lui). Alors aussi le Fils de l’Homme enverra les mauvais démons pour qu’ils amènent toutes les nations devant lui, et il leur dira : Venez ici, vous qui [fol. 33, recto] disiez : “ Nous avons bien mangé et bu et nous avons joui des biens de ce monde-ci[31]. ” Après quoi, on les reconduira[32], et aussitôt toutes les nations se tiendront devant le tribunal, pleines d’effroi. Et les livres de Vie seront ouverts et ils découvriront (les pensées ? de) toutes les nations[33] et leur impiété[34]. Et (le Seigneur) glorifiera les Justes dans leur patience et leurs bonnes œuvres : à ceux qui auront suivi les prescriptions angéliques appartiendront la gloire, l’honneur et l’incorruptibilité ; ceux qui auront obéi injustement (au démon), la colère, l’indignation, les tourments et l’angoisse, s’empareront d’eux[35]. Le Fils de l’Homme retirera alors ses élus du milieu des pécheurs et il leur dira : “ Venez, vous qui êtes les bénis de mon Père ; possédez le royaume qui a été préparé pour vous depuis l’organisation du monde.[36]” Aux pécheurs il dira ensuite : “ Allez loin de moi, maudits, au feu éternel qui a été préparé pour le Diable et pour ses anges[37]. ” Et tous les autres, voyant que le temps est arrivé de la séparation ultime[38], précipiteront les pécheurs dans l’enfer, sur l’ordre du Père invisible. Alors les âmes (spiritus) sortiront[39] de la prison des non-croyants[40] et alors aussi [fol. 33, verso] ma voix sera entendue et il n’y aura plus qu’un seul bercail et un seul pasteur. Et il sortira[41] des profondeurs de la terre une obscurité ténébreuse[42] qui est la ténèbre[43] de la géhenne du feu, et elle consumera tout l’univers depuis les abîmes de la terre jusqu’à l’air du firmament. Et le Seigneur sera (régnera) du firmament aux enfers de la terre[44]. Si profond est le lac de feu où habiteront les pécheurs que la pierre que soulèverait un homme de trente ans et qu’il laisserait tomber en bas, en atteindrait à peine le fond au bout de trois ans[45].

Mon analyse :
Cette partie est fortement inspirée de l’Apocalypse de Jean. Au tout début, je note le point intéressant de la consommation des Justes tombés, que je pourrais rapprocher de l’idée que ce monde finira quand tous les esprits saints tombés dans cette prison mondaine seront retournés au principe parfait.

[1] Act., XIX, 1-6.
[2] Doat : ei. B supprime ei, qu’il faut, en effet, supprimer ou corriger en mihi.
[3] Jean, VI, 33-35. Noter l’addition : septième (ciel).
[4] Doat : ut qui manducant. B corrige avec raison en et qui.
[5] Il y a ici une lacune. La paragraphe suivant ne répond pas à la question posée, mais à une autre qui devait être — approximativement — celle-ci : Pourquoi ne peut-on plus dire le Pater sans avoir d’abord reçu une sorte d’initiation ? Les simples croyants, en effet, ne devaient pas dire le Pater Noster (item audivit a dicto haeretico quod nullus debebat dicere Pater Noster, quae est sancta oratio, nisi esset haereticus vestitus, quia, ut dicit ille qui dictam ora-tionem dixerat, ex tune non debebat mentiri, nec facere aliquod peccatum vel malum… Dœllinger, n, p. 199). « Les anges priaient et louaient Dieu avant leur chute. Ce n’est pas avant qu’ils soient revenus au ciel qu’ils obtiendront le droit de dire le Pater Noster » (Söderberg, op. cit., p. 219). Le paragraphe qui manque devait interpréter les paroles divines : « Manger ma chair et boire mon sang » dans un sens purement spirituel pour qu’elles ne pussent point être prises dans le sens eucharistique romain.
[6] Doat : Diabolus ; c’est une erreur du copiste. B : Dominus.
[7] Doat : et respondens dixit quia. B : respondens Dominus.
[8] Doat : traduntur ad nuptias. B : ducuntur.
[9] Doat : in coelis. B : coelo.
[10] Doat : jam. B : enim.
[11] Doat : muliere. B : cum muliere (si telle est la condition de l’homme à l’égard de la femme).
[12] Doat : non expedit hominem nubere. B : homini.
[13] Enuchi (sic) quos enuchisaverunt.
[14] Matth., XIX, 10.
[15] Doat : secundum. B : scilicet.
[16] Cf.Apoc.,VI, 11.
[17] Apoc., XX, 7.
[18] Doat : Dominum Deum. B : dominum.
[19] Doat : praecipiet. B : praecepit
[20] Doat : usque. B : versus.
[21] Doat : lumen. B : luna.
[22] « Solventur de fundamentis suis » (libérés de leurs fondements), cf. Matth., XXIV, 29 et 31.
[23] Doat : similiter. B : simul.
[24] Doat : usque. B : versus.
[25] « Il était alors environ la sixième heure du jour, et toute la terre tut couverte de ténèbres jusqu’à la neuvième heure » (Luc, XXIII, 44-45).
[26] Matth., XXIV, 30.
[27] Matth., XXV, 31.
[28] Et fidem quant praedicaverat.
[29] Des quatre coins du monde. Cf. Matth., XXIV, 31.
[30] Et deducent eos quaerere.
[31] Doat : quae sunt hic. B : receptimus quaestum hujus modi (hujus mundi ?) nous avons reçu une récompense, un gain, du même genre ou : la récompense méritée par ce monde-ci ?
[32] Doat : Et post haec iterum vidimus (?), sens peu satisfaisant, lacune ? — B corrige en inducuntur. « Après qu’ils sont à nouveau conduits » (vers Dieu ?).
[33] Doat : gratis. B : génies.
[34] Doat : in praedicatione sua. B : et manifestabunt omnes gentes impietatem suam. On peut comprendre, en suivant Doat, « et ils (les livres) découvriront (la foi) de toutes les nations et la publieront ». M. D. Roche traduit : « Les livres de vie seront ouverts et leur proclamation dévoilera tous les peuples » (Études manichéennes et cathares, p. 222).
[35] Texte douteux et traduction approximative.
[36] Matth., XXV, 34.
[37] Matth., XXV, 41.
[38] Celle qui isolera, pour l’éternité, le monde du bien du monde du mal. Doat : videntes novissima abscissione. Il faut sans doute corriger : novissimam abscissionem (« voyant (assistant à) la dernière séparation »). Le texte de la version de vienne est plus clair : videbunt novissimam abscissionem : « tous verront alors l’ultime séparation ».
[39] Doat : exibunt. B : exient.
[40] Matth., XXVII, 52, 53. S’agit-il ici des justes qui sont morts avant la venue de Jésus-Christ ?
[41] Doat : exibit. B : exiet.
[42] Doat : tenebrosumque. B : tenebrosum quod.
[43] Doat : tenebra. B : tenebrosum.
[44] Doat : ab inferioribus terrae. B : supprime terrae.
[45] M. à m. : Comme un homme de trente ans soulèverait une pierre et la laisserait tomber vers le bas, à peine au bout de trois ans atteindrait-elle le fond : aussi grande est la profondeur du lac de feu où habitent les pécheurs. Cette comparaison figure dans une Apocalypse apocryphe dont Tischendorf a publié le texte grec : oson dunatai aner triakonta etès, etc. (C. Tischendorf, Apocalypses apocryphae, Lipsiae, 1866, pp. 87, 88). Et également dans une version bulgare (d’origine bogomile), publiée par J. Inavov, Écrits et légendes bogomiles, Sophia, 1925, p. 71. L’homme de trente ans, dans ce « cliché », désigne l’homme « dans la force de l’âge ». Peut-être symbolise-t-il aussi Jésus-Christ.