Interrogatio Johannis-2

Interrogatio Johannis (ou la Cène secrète de Jean)

Ce texte est antérieur au Catharisme latin et ne constitue donc pas, à proprement parler, un texte cathare. C’est donc un apocryphe mais, comme il fut très utilisé par les Cathares, dits mitigés, de Bulgarie et d’Italie, il mérite d’être étudié ici.
Il semble qu’il était en possession de l’évêque patarin Nazaire. Son origine semble se perdre dans la nuit des temps chrétiens mais sa version latine date du XIIIe siècle. Il s’agit d’un faux évangile racontant une discussion entre Jean et Jésus au cours d’une Cène se déroulant dans les cieux et dont la version terrestre, racontée dans les évangiles, serait une représentation temporelle.
Le présent document est une traduction de René Nelli publié dans le recueil « Écritures cathares » publié par les éditions du Rocher dans une édition actualisée et augmentée par Anne Brenon en 1995. Pour respecter le droit des auteurs je ne vous livrerai ni la préface, ni les notices que vous trouverez dans le livre. J’espère qu’en ne publiant que la traduction je ne causerai aucun tort à personne et je permettrai à tous d’accéder à cet ouvrage essentiel à la compréhension de la doctrine cathare.

Version de Carcassonne – 2

3. Mais une voix sortit du trône du Père, disant : « Que fais-tu, négateur du Père, toi qui séduis les anges ? Créateur du péché, fais vite[1] ce que tu as imaginé de faire ! » Alors le Père ordonna à ses anges : « Enlevez-leur leurs vêtements ! » Et les anges dépouillèrent de leurs vêtements, de leurs trônes et de leurs couronnes tous les anges qui avaient écouté[2] Sathanas. »
Et j’interrogeai encore le Seigneur : « Quand Sathanas tomba [fol. 28, recto], en quel lieu eut-il son habitation ? » Et il me répondit : « Mon Père le transforma à cause de son orgueil et la lumière fut retirée de lui ; sa face devint comme du fer rouge[3] et[4] elle fut toute semblable à celle d’un homme. Et il entraîna avec sa queue la troisième partie[5] des anges de Dieu, et il fut précipité du siège de Dieu et du domaine[6] des cieux. Et descendant jusqu’à ce firmament-ci[7], il ne put trouver un lieu de repos ni pour lui ni pour ceux[8] qui étaient avec lui. Et il invoqua le Père, disant : « Use de patience envers moi et je te rendrai tout[9] ! » Et le Père eut pitié de lui et lui donna le repos, ainsi qu’à ceux qui étaient avec lui, et (la permission) de faire ce[10] qu’il voudrait jusqu’au septième jour[11].

Mon analyse :
On voit dans cette conception la contradiction que Jean de Lugio condamnait. En effet, le système monarchien (mitigé) fait de Dieu le complice de Satan et de Satan un ange déchu ce qui est impossible pour quiconque comprend le sens du concept des principes.

4. Et ainsi il s’installa dans le firmament et il donna ses ordres à l’ange qui était au-dessus de l’air et à celui qui était au-dessus des eaux : ils soulevèrent deux parts des eaux[12], de bas en haut, dans l’air[13], et de la troisième partie ils firent la mer, qui devint la maîtresse [fol. 28, verso] des eaux, mais, selon le commandement du Père, il prescrivit aussi à l’ange qui était au-dessus des eaux de se tenir sur les deux poissons ; et ils soulevèrent la terre de bas en haut et le sol sec apparut[14]. Et il prit la couronne de l’ange qui commandait aux eaux : d’une moitié il fit la lumière de la lune[15]; de l’autre la lumière des étoiles. Avec les pierres précieuses il fit toutes les milices des étoiles. Ensuite[16], il prit ses anges pour ministres suivant l’ordre (des hiérarchies célestes) institué par le Très-Haut[17]. Et sur le commandement du Père invisible[18], il fit le tonnerre, les pluies, les grêles et les neiges. Et il plaça ses anges comme ministres au-dessus d’eux (pour les gouverner). Et il ordonna à la terre de produire toute grosse bête[19], tout reptile, et les arbres et les herbes ; et il ordonna[20] à la mer de produire les poissons et les oiseaux du ciel[21].

Mon analyse :
On voit dans cette lecture de la Genèse que Satan est réellement le démiurge. C’est lui qui fonde tout, mais on ne nous explique pas clairement qui est fondateur de ce qui préexiste. La théorie monarchienne veut que Dieu soit créateur des quatre éléments, mais là il semble bien que les choses soient plus avancées.

5. Après quoi[22], il réfléchit, et il fit l’homme pour que celui-ci fût son esclave ou l’esclave de lui-même[23]. Et il ordonna à l’ange du troisième ciel d’entrer dans ce corps de boue, duquel il prit ensuite une partie pour faire un autre corps en forme de femme ; et il ordonna à l’ange du second ciel[24] d’entrer dans le corps de la femme [fol. 29, recto]. Mais ces anges pleurèrent quand ils virent qu’ils avaient sur eux une forme mortelle et qu’ils étaient devenus dissemblables par cette forme (extérieure). Et Sathanas leur enjoignit de faire l’acte de chair dans leurs corps de boue[25]; et ils ne comprirent pas qu’ils commettaient ainsi le péché.[26] L’annonciateur[27] des maux (à venir) médita dans son esprit sur la façon dont il ferait le Paradis ; et il y fit entrer les hommes et ordonna (à ses anges) de les y amener[28]. Alors le Diable[29] planta un roseau au milieu du Paradis ; et, d’un crachat[30], il fit le serpent, auquel il ordonna de se loger dans le roseau. C’est ainsi que le Diable dissimula[31] son mauvais dessein, afin qu’ils ne connussent point sa tromperie. Et il entrait dans le Paradis et parlait avec eux : il leur[32] disait : « Mangez de tout fruit qui se trouve au Paradis, mais gardez-vous bien de manger du fruit de la science du Bien et du Mal. » Cependant[33] le Diable s’introduisit[34] dans le corps du mauvais serpent et séduisit l’ange qui était en forme de femme, il répandit sur sa tête[35] la concupiscence du péché[36], et il assouvit sa concupiscence avec Ève [fol. 29, verso] en se servant de la queue[37] du serpent. C’est pourquoi (les hommes) sont appelés fils du Diable et fils du serpent, car ils servent la concupiscence du Diable, leur père (et la serviront) jusqu’à la consommation de ce siècle. »

Mon analyse :
Manifestement, c’est la théorie traducianiste qui prédomine dans ce schéma. L’homme et la femme sont bien issus d’anges déchus et c’est par la reproduction sexuée qu’ils vont produire d’autres corps animés par le partage des âmes. On peut trouver une confusion entre Satan, Sathanas et le diable. En fait il s’agit du principe du Mal qui est assimilé à Sathanas, ce qui soit dit au passage n’en fait plus un principe puisqu’il s’agit de l’intendant divin déchu, et le diable est censé être son aide mais il perturbe sa création dans le jardin d’Éden. C’est très confus et mal pensé.

[1] Cf. Jean, XIII, 27.
[2] Doat : quod eum audierunt. B : Qui eum audierunt. V : Audientibus eum.
[3] Le dieu créateur est désigné comme le dieu du feu dans le gnosticisme (Söderberg, op. cit., p. 98, note 2).
[4] Doat : fuit quae. Corr. de B : fuitque.
[5] Le tiers des anges ou, comme l’entendaient certains Cathares : la troisième partie des anges qui étaient composés d’un esprit, d’une âme et d’un corps subtil. C’est Y âme que le Démon aurait ravie aux essences angéliques.
[6] Villicatio, domaine (agricole).
[7] Dans la Vision d’Isaïe le firmament est le lieu des anges déchus.
[8] Doat : eis. B : his.
[9] Cf. Matth., XVIII, 26-27.
[10] Doat : quidquid. B : quodcumque.
[11] Il s’agit ici de jours mondiaux, qui sont des siècles.
[12] Doat : duas partes aquarum. B : et elevaverunt terrant sursum.
[13] Doat : sursum aerem. Corr. : in aerem. V : et elevaverunt duas partes aquarum sursum in aerem.
[14] B a raccourci le texte de Doat à partir de aquareum sursum jusqu’à et apparuit arida. Il dit simplement : et elevaverunt terrant sursum et apparuit arida.
[15] On remarquera que Satan, ici, ne crée pas le soleil (réceptacle du Christ cosmique ?). Au contraire, dans la version de Vienne, il fait son trône d’une moitié de la couronne de l’ange de l’air, et de l’autre moitié, la lumière du soleil.
[16] Doat : de hoc. B : dehinc.
[17] Secundum ordinemformae Altissimi : selon l’ordre de la figure du très haut ? – Ms. de Vienne : secundum formant ordinatoris altissimi.
[18] Dualisme mitigé : l’action de Satan s’insère dans le dessein providentiel.
[19] Alttie (ce mot est peu lisible dans Doat). B : altile.
[20] Doat : et mari praecepit. B : et praecepit mari.
[21] Il faut sans doute corriger : et aeri, aves coelorum : et à l’air, les oiseaux du ciel.
[22] Doat : postea. B : praeterea.
[23] C’est-à-dire : l’esclave de sa propre nature (diabolique et surajoutée). Doat : ad serviendum ei vel sibi. B : ad similitudinem ejus vel sui. La version de Vienne est plus claire et plus complète sur ce point : le Diable fait l’homme à sa ressemblance et pour qu’il soit son esclave.
[24] La femme est donc inférieure à l’homme.
[25] Pour le plaisir leur fit « oublier » leur origine céleste. Les anges ne consentent pas absolument au Mal : ils croient, par l’acte de chair, abolir leur « différence ».
[26] Dans la version de Vienne, il semble qu’il faille comprendre : Et ils ne savaient pas faire le péché. La suite expliquerait comment Satan s’y prit pour le leur apprendre.
[27] Doat : Nunciator : B : Sententiator. V : Initiator peccati : celui qui initie au péché, qui « invente » le Mal.
[28] Texte sans doute altéré : voir la version de Vienne, § 5.
[29] B ajoute Diabolos.
[30] Et de sputo (fecit) serpentent et praecepit ei habitare in arundine. Cette phrase ne figure pas dans B. Il faut rétablir fecit omis par Doat.
[31] Doat : celebrat. B : celavit : nous adoptons cette correction.
[32] Doat : eis. B : ad eos.
[33] Doat : iterum. B : verumtamen.
[34] Doat : intravit. B : Introïvit.
[35] Doat : effudit frater ejus concupiscentiam peccatorum (texte qui paraît corrompu). Version de Vienne : et effundit super caput ejus concupiscentiam peccati.
[36] Doat : peccatorum.
[37] Doat : in cauda. B : in cantu. V : cum couda.