La glose du Pater – 5

La glose du Pater – 5

La glose

Ce terme qui désigne les commentaires annexes à un texte en vue de l’expliquer plus clairement, peut aussi être considéré de façon péjorative comme un discours oiseux. Il me revient donc de veiller à demeurer dans le premier sens sans tomber dans le second.
Proposer des interprétations d’un texte est à la portée du premier venu. Cependant, si on veut s’y risquer avec un texte philosophique ou religieux, il convient de faire preuve d’une grande prudence. Et si l’on veut le faire avec le texte essentiel du Christianisme, la prudence ne suffit plus ; il faut y adjoindre une grande humilité et une foi à toute épreuve.
Autant dire que je suis très conscient de la difficulté de mon entreprise, ce qui explique je veuille avancer sous le contrôle de tous pour limiter les risques de dérive.

Principes

Pour chacun des termes que je vais proposer je vous énoncerai ceux qui ont prévalu auparavant et j’expliquerai — avec si nécessaire des références — pourquoi j’ai choisi celui-là. Cela va donc demander du temps, mais il faut toujours avancer prudemment dans ces sujets et veiller à disposer d’appuis solides et bien repérés.

Pour me servir de base de réflexion, j’utiliserai le texte des Cathares médiévaux tel que l’indique Jean Duvernoy[1], c’est-à-dire :
Notre père qui es dans les cieux,
Que soit sanctifié ton nom,
Que vienne ton règne,
Que soit faite ta volonté sur terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain au-dessus de toutes choses ;
Remets-nous nos dettes comme nous remettons aussi à nos débiteurs ;
Et ne nous fais pas entrer en épreuve mais délivre-nous du mauvais.[2]

« Et ne nous fais pas entrer en épreuve mais délivre-nous du mauvais. »

Sources

Matthieu : Et ne nous fais pas entrer en épreuve mais délivre-nous du mauvais.
Luc[3] : et ne nous fais pas entrer en épreuve.
Marcion[4] : et ne nous laisse pas succomber à la tentation.
Didachè[5] : Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal ;
Rituel latin de Dublin[6] : Et ne nos inducas in temptationem sed libera nos a malo
Rituel occitan de Lyon[7] : E no nos amenes en tentatio mas deliura nos de mal.
Simone Weil[8] : Et ne nous jette pas dans l’épreuve, mais protège-nous du mal.
Yves Maris[9] : Ne me laisse pas dans l’épreuve, mais délivre-moi du Principe mauvais.
André Chouraqui[10] : Ne nous fais pas pénétrer dans l’épreuve, mais délivre-nous du criminel.
Jean-Yves Leloup[11] : Ne nous laisse pas emporter par l’épreuve, libère-nous du pervers.

Critique

« Et ne nous fais pas entrer en épreuve… »

Une aberration !
À l’exception, forcément notable, de Marcion, Yves Maris et de Jean-Yves Leloup, toutes les sources sont tombées dans le panneau de tenir Dieu pour responsable de notre sort, voire de l’imaginer assez pervers pour nous y maintenir.
Comment imaginer, si l’on considère Dieu comme étant le principe parfait du Bien, qu’il soit possible de quoi que ce soit d’inférieur à cette perfection principielle ? Il faut en finir avec cette approche schizophrène d’un Dieu dispensant le bien et le mal avec un égal talent. De même, à vouloir éviter le panneau du Judaïsme, il ne faut tomber dans celui du Judéo-christianisme qui, incapable d’imaginer Dieu dans un seul rôle, s’est senti obligé de rejeter ses fautes sur l’homme qui n’en peut mais. L’homme, inconscient de ce qui le dépasse largement n’est pas plus responsable que Dieu du mal dont il est surtout victime.
C’est pourquoi on doit rejeter cette phraséologie victimaire qui nous permet de nous complaire dans un malheur dont nous hésitons à savoir s’il nous vient du péché originel ou de Dieu, mais dont nous voulons croire que l’endurer nous garantira le salut à tout coup.

Un sens à imaginer
Marcion, Yves Maris et Jean-Yves Leloup, s’il ont bien compris que Dieu ne nous veut pas de mal, on cédé néanmoins à l’idée qu’il pouvait nous y soustraire. Or, nous le savons, Dieu n’a pas d’action sur ce monde puisqu’il n’est pas du monde et qu’il n’a aucun mal à opposer au mal. Tout ce que nous savons pouvoir attendre de lui, c’est qu’il nous aide à supporter le mal en nous soutenant dans notre action. C’est un peu comme avec une bicyclette à assistance électrique : si vous ne pédalez pas, elle n’avance pas ; si vous pédalez, votre effort est largement soutenu par le moteur et vous forcez moins.
C’est cela que nous pouvons demander à Dieu, même si nous savons que cela nous est forcément acquis de sa part car le berger n’abandonne pas la centième brebis.

L’épreuve
S’il me semble juste d’employer le mot épreuve, car c’est bien ce que nous sommes amené à vivre en ce monde depuis que nous y sommes tombés, il est tout aussi évident que nous n’y sommes pas entrés mais que nous y avons été précipités contre notre gré. En fait, ce qu’il faut exprimer c’est l’idée de l’épreuve qui est la nôtre, sans que nous sachions quand nous en sortirons, même si nous sommes convaincus d’en sortir un jour.
Ce n’est donc pas le problème d’être entrés dans cette épreuve que nous demandons à Dieu de résoudre, mais de nous aider dans nos efforts pour en sortir. Car tel est bien le problème ; comme nous l’avons dit plus haut, ce n’est pas Dieu qui nous évitera de retomber dans une nouvelle incarnation, comme Sisyphe voyant son rocher rouler au bas de la montagne qu’il croyait avoir enfin gravie. C’est à nous d’œuvrer, avec le soutien de Dieu, par l’intermédiaire du Saint-Esprit paraclet, mais à la seule force de notre engagement spirituel et de notre cheminement respectueux de la Bienveillance.
C’est pourquoi il me semble impossible de conserver le verbe entrer, puisque la question est exactement à l’opposé. Mais comme nous ne sommes pas assurés de sortir de l’épreuve en cette vie mondaine, il faut nous garder de toute vanité et de toute certitude présomptueuse. Avançons prudemment, pas à pas, et demandons ce qui nous est nécessaire ici et maintenant : l’aide de Dieu.

Proposition

« Soutiens-nous dans l’épreuve actuelle… »

Une demande modeste et limitée à nos capacités réelles
Cette proposition de rédaction vise à préserver le fond, à savoir que dans notre état de grands pécheurs, nous ne demandons rien de définitif à Dieu, car nous savons que nous n’en sommes pas dignes, vu qu’il nous est impossible de faire le bien que nous voudrions faire et qu’il nous est tout aussi impossible d’éviter de faire le mal que nous ne voudrions pas faire. C’est à la fois le sens du terme soutiens, qui indique une assistance forcément limitée, et de actuelle qui précise bien qu’il s’agit de l’instant présent ; demain est autre chose.
C’est donc humblement que nous sollicitons, non pas l’aide de Dieu pour réaliser notre objectif, mais seulement son soutien — sous la forme qu’il voudra bien lui donner —, sans garantie de réussite pour cette fois, mais plein de l’espoir que ce soutien nous permettra de surmonter notre mondanité au profit de ce projet qui nous habite tout entier : revenir auprès de celui dont nous procédons et en finir enfin avec cet enfer.

Critique

« … mais délivre-nous du mauvais. »

mais
Ce qui me gêne dans ce terme c’est qu’il résonne comme une injonction, surtout après la remarque précédente. À croire que l’homme intime à Dieu l’ordre de ne pas agir en mal (en le faisant « entrer en épreuve »), mais qu’en outre il lui rappelle ses obligations.
Bien entendu, cela n’est pas possible. Même si ce n’était pas l’intention des rédacteurs initiaux, il est impossible de laisser subsister une telle supposition. En fait, compte tenu de ce que nous avons dit plus haut, c’est-à-dire que l’homme admet que sa part est première et que l’aide de Dieu vient en soutien, ce qu’il faut viser ici c’est une expression qui marque le but et non le moyen.

délivre-nous
Oui, l’objectif est bien là. Nous recherchons la délivrance et nous ne pouvons y parvenir par notre seul effort. Mais au lieu de demander cela comme s’il s’agissait d’une injonction immédiate, il me semble plus approprié de le faire en le signalant comme un objectif à terme.

du mauvais
Les termes ne manquent pas pour désigner l’ennemi. Celui-là est peut-être un peu trop vague. Le mauvais quoi ? Je pense qu’il serait peut-être bon d’être un peu plus précis, car nous sommes victimes d’un maître et de son disciple en quelque sorte. En effet, si c’est bien le démiurge (le diable si l’on veut) qui nous a enfermé ici-bas, il l’a fait sur l’injonction de son maître, le principe du Mal. C’est donc lui aussi qu’il nous faut fuir.

Proposition

« … afin de nous délivrer du mauvais principe. »

afin
Nous sommes, avec ce terme, dans le fond. En effet, si notre demande de soutien est modeste car nous savons que le travail nous incombe, le salut, lui, relève de Dieu et de lui seul. Ce petit mot est donc le rappel que nous le savons et que ne nous illusionnons pas sur nos compétences.
En reconnaissant cela nous manifestons notre confiance en Dieu (notre foi donc) et notre patience, tout en reconnaissant la part qui relève de nous. Notre salut est assuré, certes nous n’y prenons pas de part active ; mais, bien que serviteurs inutiles, notre participation vise simplement à confirmer ce que nous sommes vraiment : des éléments séparés d’un tout unique, l’Esprit !

de nous délivrer
L’idée ici est de manifester à la fois notre confiance et notre patience. Oui, le soutien de Dieu va réussir à faire échouer le projet du Mal, mais cela peut intervenir à tout moment et nous n’en savons rien. On retrouve ici les paroles des évangiles sur l’incertitude du moment (jeunes filles à la lampe, etc.).
L’emploi de l’infinitif détache l’action de son moment. Cela peut être au présent ou au futur, nous n’en savons rien. Ce qui importe, c’est que nous savons que cela doit se produire.

du mauvais principe
Je fais le choix ici de cibler l’auteur réel de notre infortune. Le démiurge m’indiffère car je sais qu’il n’agit pas de sa volonté mais sous l’influence de celui qui est avant tout et au-dessus de tout dans le Mal : le mauvais principe.
En le précisant, non seulement je ne me trompe pas de cible, mais je fais aussi écho à la première phrase. Ainsi, je referme la prière qui s’adresse au bon principe pour lui demander son aide à fuir le mauvais principe. La boucle est bouclée, tout est dit et c’est l’essentiel de cette prière qui est à usage méditatif, rappelons-le.

Choix de formulation

Par conséquent, je propose d’utiliser la formulation suivante :

« Soutiens-nous dans l’épreuve actuelle
afin de nous délivrer du mauvais principe. »

La doxologie finale

Sources

Didachè : Car c’est à toi qu’appartiennent la puissance et la gloire dans les siècles.
Rituel latin de Dublin : Et Quoniam Tuum est Regnum et Virtus et Gloria in Secula, Amen

Critique

Ce que je reproche à cette phrase est à la fois lié à son style et à sa nécessité.
Le style est marqué par la vision juive, je dirais presque essénienne, du rapport au sauveur. C’est un messie davidique, tout couvert de gloire et de puissance, qui est évoqué. Cela est totalement contraire à notre vision.
Comment évoquer la gloire et la toute puissance, sans autre explication, alors que tout le texte rappelle que cette gloire et cette puissance semblent contraintes dans le contexte que nous vivons ? Parler des siècles est sans objet et ridicule. L’éternité ne se compte pas en siècles !
Quelle est la nécessité de cette phrase rajoutée tardivement dans la Didachè ? Aucune, en fait je trouve même qu’elle vient amoindrir la qualité de la fin du texte. Elle rompt l’équilibre général.

Par contre, Amen me semble intéressant.
C’est un terme commun à toutes les religions dites du Livre (Judaïsme, Christianisme, Islam) qui vient appuyer une affirmation. Elle peut se traduire de diverses façons : ainsi soit-il (Septante), fiat (Vulgate), en vérité (évangiles), Dieu en qui l’on place sa confiance (tradition rabbinique), Ô Dieu exauce et réponds (Coran), etc.
Dans le Christianisme ce terme conclut les prières et affirme la foi et la certitude de la réalisation de ce qui vient d’être dit.
C’est pourquoi je trouve approprié de le rajouter en terminaison de la plus importante des prières.

[1] La religion des cathares – Le catharisme t.1. Collection Domaine cathare – Éd. Privat 1976 (Toulouse)
[2] Évangile selon Matthieu, VI, 9-13. La Bible – Nouveau Testament – Bibliothèque de la Pléiade – Éd. NRF Gallimard 1971 (Paris)
[3] Évangile selon Luc, XI, 2-4. La Bible – Nouveau Testament – Bibliothèque de la Pléiade – Éd. NRF Gallimard 1971 (Paris)
[4] Évangélion, VII, 4. Tentative de restitution par A. Wautier (https://www.catharisme.eu/religion/les-confluences/evangelion-de-marcion/)
[5] La doctrine des douze apôtres (Didachè). Éd. du Cerf 1998 (Paris)
[6] Le Rituel de Dublin in Écritures cathares – Éd. du Rocher 1995 (Monaco). Traduction et commentaires de Anne Brenon
[7] Le Nouveau testament, reproduction photolithographique du Manuscrit de Lyon – Éd. Slatkine reprints 1968 (Genève). Traduction de Jean Duvernoy.
[8] Attente de Dieu – Éd. Fayard 1966 (Paris)
[9] La résurgence cathare – Le manifeste – Éd. Le mercure dauphinois 2007 (Grenoble)
[10] Un pacte neuf – Éd. Brépols 1997 (Paris)
[11] Le « Notre Père » une lecture spirituelle – Éd. Albin Michel 2007 (Paris)

Musée Hurepel de Minerve