Le fragment de Muratori


Le fragment de Muratori

[Le début manque.] [10 r°] du moins (les événements] auxquels [Marc] assista, et il les mit ainsi par écrit. Le troisième livre évangélique est celui de Luc. Ce Luc était médecin, après l’ascension du Christ, alors que Paul l’avait pris avec lui à cause de sa connaissance du droit, il écrivit en son propre nom, selon son point de vue. Toutefois, il n’avait pas vu lui-même le Seigneur dans la chair, et en conséquence il entreprit de dire ce dont il avait pu prendre connaissance, à partir de la naissance de Jean. Le quatrième évangile est celui de Jean, l’un des disciples ; à ses compagnons et aux épiscopes qui l’exhortaient, il dit « Jeûnez avec moi aujourd’hui pour trois jours, et ce qui aura été révélé à chacun, nous nous le raconterons l’un à l’autre. » La même nuit, il fut révélé à André, l’un des apôtres, que Jean devait tout rapporter en son propre nom, avec le consentement de tous. En conséquence, même si le commencement de chacun des livrets évangéliques semble différent, ils ne diffèrent cependant en rien pour la foi des croyants, puisque tout y est exposé en tous par un Esprit unique et souverain : la nativité, la Passion, la résurrection, entretiens avec ses disciples, son double avènement, d’abord méprisé comme il le fut, dans son humilité, puis dans une glorieuse puissance royale, comme cela adviendra. Qu’y a-t-il donc d’étonnant, si Jean rapporte avec autant de fermeté chacun [des événements] même dans ses propres épîtres, quand il dit à propos de lui-même : « Ce que nous avons vu de nos propres yeux, ce que nous avons entendu de nos propres oreilles, ce que nous avons touché de nos propres mains, voilà ce que nous avons mis par écrit pour vous ? [10 v°] Ainsi, il proclame avoir été non seulement le spectateur et l’auditeur, mais aussi le rapporteur de tous les miracles du Seigneur, selon leur ordre.
Quant aux Actes de tous les apôtres, ils ont été rédigés en un seul livre. Luc expose à l’excellent Théophile chacun [des événements] qui se sont déroulés en sa présence, comme le montre à l’évidence le fait qu’il ait omis la passion de Pierre, mais aussi le départ de Paul quittant la Ville pour l’Espagne.
Quant aux lettres de Paul, elles manifestent par elles-mêmes, à ceux qui veulent bien comprendre quelle est leur nature, d’où elles proviennent et même pourquoi elles ont été envoyées : la toute première, adressée aux Corinthiens, condamnant les hérésies du schisme, ensuite, aux Galates, condamnant la circoncision ; puis, s’adressant aux Romains, il s’étend assez longuement sur l’ordre des Écritures et leur principe, qui est le Christ. Il est nécessaire que nous traitions de chacune d’entre elles, puisque le bienheureux apôtre Paul lui-même, suivant l’exemple de son prédécesseur Jean, n’écrit nominativement qu’aux sept Églises, dans l’ordre suivant : la première lettre, aux Corinthiens ; la deuxième, aux Éphésiens ; la troisième, aux Philippiens ; la quatrième, aux Colossiens ; la cinquième, aux Galates ; la sixième, aux Thessaloniciens ; la septième, aux Romains. À dire vrai, même s’il renouvelle sa réprimande aux Corinthiens et aux Thessaloniciens, il appert cependant que c’est une seule Église qui est répandue par tout l’orbe terrestre. En effet, même si Jean, dans l’Apocalypse, écrit à sept Églises, en fait, il s’adresse à toutes. Par ailleurs, à Philémon, une lettre ; à Tite, une ; à Timothée, deux, par affection et amitié : elles sont tenues pour saintes en l’honneur de l’Église catholique, pour le bon ordre de la discipline ecclésiastique, [11 r°] On conserve aussi une lettre aux Laodicéens et une autre aux Alexandrins, forgées sous le nom de Paul pour servir l’hérésie de Marcion, et plusieurs autres, qui ne peuvent pas être reçues au sein de l’Église catholique ; car le fiel ne saurait être mêlé au miel.
En revanche, l’épître de Jude et deux autres portant le nom de Jean sont acceptées au sein de l’Église, ainsi que l’est la Sagesse, écrite par des amis de Salomon en son honneur. Pour les apocalypses, nous acceptons seulement celle de Jean et celle de Pierre, dont cependant certains des nôtres refusent la lecture dans l’Église. Quant au Pasteur, Hermas l’a écrit très récemment, de notre temps, à Rome, alors que son frère Pie occupait le siège épiscopal de la ville et certes, il convient de le lire, mais non d’en faire lecture publique à l’Église devant le peuple, ni parmi les prophètes, dont le nombre est complet, ni parmi les apôtres, [qui sont] à la fin des temps.
Mais d’Arsinoé, de Valentin et de Miltiade, nous n acceptons rien du tout ils sont allés jusqu’à composer un nouveau livre des Psaumes pour Marcion, en même temps que l’Asiate Basilide, le fondateur des cataphrygiens. [La fin manque.]

Mon analyse :

Ce document, souvent cité, est exceptionnel en cela qu’il donne à connaître comment ont pu être définis les éléments qui allaient constituer les textes canoniques du Nouveau Testament.

« Rédigé en latin au VIIe ou VIIIe siècle, il est la traduction d’un original en grec dont l’origine et la datation sont débattues. Une référence au Pasteur d’Hermas et à l’évêque de Rome Pie (140-155) l’ont fait situer à la fin du IIe siècle ou au début du IIIe siècle avec une origine romaine, ce qui l’a longtemps fait considérer comme la plus ancienne ébauche de canon néotestamentaire. Cette option est contestée depuis le dernier quart du XXe siècle par quelques chercheurs qui considèrent que l’original est d’origine orientale, composé au IVe siècle.

Il existe en effet un fort consensus au sein de la recherche du début du XXIe siècle pour considérer la formation du canon comme un processus assez long, stimulé par les controverses avec les mouvements chrétiens hétérodoxes. Sa première concrétisation remonte à une lettre d’Athanase d’Alexandrie datée de 367 : ainsi le canon du Nouveau Testament — compris comme la collection exclusive d’une série de livres de l’Écriture reconnus du point de vue ecclésial — est plutôt à dater des IVe et Ve siècles. Si le fragment de Muratori date effectivement du IIe siècle, il s’agirait d’un document assez unique pour cette période. Toutefois une partie de la recherche reste attachée à une datation et fixation plus haute du canon, la constitution de collections d’œuvres néo-testamentaires considérées par leurs auteurs norme de foi remontant au IIe siècle. » (source : Wikipedia)

Ce document est donc très intéressant en cela qu’il nous donne à connaître, non seulement une datation approximative des choix qui vont guider la sélection des textes du canon, mais aussi comment la doctrine judéo-chrétienne, déjà en lutte contre Marcion et d’autres personnages — classés dans les gnostiques —, va orienter ses choix de façon plus politique. On peut donc penser que les interventions sur les textes, notamment de Paul, sont antérieurs à cette période.