Le Pater, prière des Cathares – 5

Le Pater, prière des Cathares – 5

Autres sources et inspirations

Source juive

On ne peut s’empêcher de remarquer une ressemblance entre le Pater et le Kaddish :

Kaddish Pater
Magnifié et sanctifié soit le Grand Nom

dans le monde qu’il a créé selon sa volonté

et puisse-t-il établir son royaume

Notre père qui es dans les cieux, que soit sanctifié ton nom,

que vienne ton règne, que soit faite ta volonté sur terre comme au ciel.

Il faut également noter l’intérêt de cet autre texte juif :

Les Shemonei ‘Esrei ou 18 bénédictions se récitent 3 fois par jour et la première série démarre à la troisième heure, la seconde à la sixième heure et la dernière série à la neuvième heure (Voir Actes 3,1 et Actes 10,3-30). En voici un extrait :

« Pardonne-nous, notre Père, car nous avons péché contre Toi, efface et enlève nos iniquités de devant tes yeux, car nombreuses sont tes miséricordes. Béni sois-tu qui pardonnes abondamment ».

Là nous avons deux informations essentielles. D’une part la proximité du texte avec celui du Pater et ensuite la répartition des prières dans la journée.

Dans mon texte précédent, je rappelais que lors des retraites, Ruben et ses amis avaient fait le choix de trois prières quotidiennes, une le matin, une vers midi et une le soir. Chez les Juifs la répartition est la même : troisième heure (tierce), sixième heure (sexte) et neuvième heure (none). Cela correspond dans le Rituel cathare des Heures à 9h30, 12h30 et 15h30 en cette saison.

Cela montre qu’il se peut que des éléments du rituel juif aient servi de base à cette prière très ancienne.

Source chrétienne primitive

Cette prière se retrouve dans la tradition chrétienne primitive ; elle figure notamment dans la Doctrine des douze apôtres (Didachè) sous la forme suivante :

Notre Père qui es au ciel,
Que ton nom soit sanctifié,
Que ton règne vienne,
Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour,
Pardonne-nous notre offense,
Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.
Et ne nous soumets pas à la tentation,
Mais délivre-nous du mal ;
Car c’est à toi qu’appartiennent la puissance et la gloire dans les siècles.

La Didachè précise qu’il faut prier ainsi trois fois par jour. Cela nous renvoie à la source juive.

Nous avons donc un texte juif d’une part qui est ressemblant dans l’entame et le texte de référence des communautés judéo-chrétiennes des trois premiers siècles.

La doxologie finale fut abandonnée à l’exception des Églises réformées qui la pratiquent toujours.

Depuis 2015, la Conférences des Évêques de France a introduit une nouvelle traduction qui remplace Et ne nous soumets pas à la tentation par Et ne nous laisses pas entrer en tentation. Validée par les cultes protestant et orthodoxe, elle permet de résoudre l’épineux doute sur le fait que Dieu pouvait être à l’origine de la tentation.

Dans Attente de Dieu, Simone Weil, se livre à une glose du Pater très intéressante, dont je ne manquerai pas de m’inspirer autant que de besoin.

Place de Jésus

Quelle serait éventuellement la place de Jésus dans cette prière ?

Contrairement à ce que beaucoup pensent — ce qui les conduit à sacraliser cette prière — je ne pense pas que Jésus ait fait de ce texte quelque chose d’exceptionnel.

D’abord, nous savons que le texte est variable dans sa forme, ce qui confirme qu’il n’est pas celui que Jésus aurait pu donner aux disciples. Cette transmission est également une hypothèse fragile car peu relayée dans les textes anciens.

Ensuite, nous savons que l’historicité de Jésus est toujours en débat et que ce texte emprunte des éléments importants, dans sa forme et sa pratique, au Judaïsme. On peut donc proposer que, si Jésus a existé, il a utilisé la pratique traditionnelle des disciples pour leur proposer une évolution du texte juif et, s’il n’a pas existé, ce sont des Juifs qui se sont inspirés de leur tradition pour proposer un texte visant à structurer la communauté chrétienne.

Par contre, et cela me semble le plus important, la pratique de la prière — quand elle se fait dans les conditions adéquates — provoque chez le pratiquant un état spirituel indéniable. Je dirais donc qu’elle est un outil qui conduit à une expérience mystique, un peu comme une fusée spatiale est un outil technologique qui place l’homme dans une situation émotionnelle particulière.

Donc, pour qu’aujourd’hui encore ce texte remplisse son rôle, il me semble utile et important d’en adapter la forme à ce que le fond doit provoquer et d’en préciser la pratique, comme le firent les Cathares, afin que son usage ne vienne pas ni le dénaturer ni le banaliser.

Qu’est-ce que le Pater ?

Comme on le voit, le Pater est une prière adressée à Dieu — celui qui est resté à la maison (domus) —, d’où le nom d’oraison dominicale. Même si les Cathares savent que Dieu est étranger et absent de ce monde, ils le prient par l’intermédiaire du Saint-Esprit consolateur.

On le voit mieux maintenant, cette prière n’est pas un texte directement issu de Jésus, mais un texte construit par des hommes de leur époque et de tradition juive. Pour autant, il ne faut pas le rejeter mais en comprendre le sens et les différents thèmes. Par contre, dans le respect de ces éléments il n’y a rien qui puisse nous interdire de le rendre plus compréhensible par des hommes de notre époque.

Le Pater est avant tout un moyen de se placer dans un contexte spirituel précis afin de favoriser l’émergence de la part divine qui, en nous, est emprisonnée dans ce monde malin. Pour ce faire il comporte différentes parties ayant chacune sa fonction précise. L’entame vise à préciser notre appartenance à un corps spirituel précis en désignant notre référence et notre rapport à elle. Ensuite, elle permet de rappeler les deux points essentiels que le Chrétien met en avant en vue de sa progression : l’apport spirituel et l’oubli des erreurs. Enfin, elle se termine par le rappel de la nécessité de la grâce qui nous permettra d’éviter les pièges qui nous sont tendus en ce monde.

Cette pratique rituelle demande néanmoins une préparation. Et l’on voit bien comment le Judéo-christianisme s’est fourvoyé en la banalisant à outrance. En effet, le pratiquant doit être profondément imprégné du sens des mots qu’il prononce. Cela implique qu’il les comprenne, donc qu’ils lui soient familiers et sans ambiguïté, mais aussi qu’il soit dans un état psychologique et spirituel qui lui permette de les prononcer sans les dévaloriser.

Les Bons-Chrétiens cathares prononçaient le Pater dans des moments précis et essentiels. Bien entendu lors de rituels et du sacrement de la Consolation, mais aussi pour la bénédiction du pain de la sainte oraison et dans des moments clés de leur vie, notamment quand un danger pouvait les atteindre. Cela leur permettait d’être en état de pureté spirituelle maximale. C’est pour cela, entre autre, que cette prière n’était pas autorisée aux croyants car ces derniers étaient insuffisamment préparés à la mise en condition qu’exigeait cette pratique rituelle.

Il est donc essentiel de faire tut ce qui est en notre pouvoir pour donner à ce texte la forme adaptée à notre siècle et à notre culture pour que ceux qui seront aptes à le prononcer puissent le faire en respectant la seconde condition qui est celle d’être en état spirituel adapté à sa pratique.

Et je vais m’employer à ces deux conditions.