Le Pater, prière des Cathares – 4

Le Pater, prière des Cathares – 4

Le Pater aujourd’hui – version des retraites spirituelles de Ruben

Lors de la neuvième Rencontre cathare de Carcassonne, Ruben Sartori, qui organise des semaines de retraites spirituelles depuis 2013, est venu nous parler de ce qui s’y passait.
Or, lors de la semaine de janvier 2013 qui s’est tenue à Canhac, Ruben nous a dit qu’ils avaient travaillé sur le texte du Notre Père. En effet, j’ai récupéré en 2014 un texte sur ce sujet.
Il semblerait que, récemment, ce travail ait fait l’objet d’une révision et d’une mise à niveau. Sur le site, j’ai trouvé dans l’Oraison un texte qui semble toujours en valeur aujourd’hui.

Je me propose donc d’étudier ces deux textes pour voir ce qui me semble positif ou discutable. C’est en effet par l’échange de nos travaux respectifs, par la critique positive et par l’acceptation que les bonnes idées et l’inspiration ne sont pas l’apanage d’un seul courant que l’on pourra améliorer notre compréhension du Catharisme et progresser dans notre cheminement.

Version de 2014

Notre Père,
Que ton Esprit Saint vienne sur nous, et
Qu’il nous purifie.
Que ta volonté soit faite en lieu de la nôtre.
Que nous recevions notre pain spirituel de ce jour.
Que nos offenses soient pardonnées et effacées à jamais,
en cela même que nous le faisons les uns pour les autres.
Que nous ne succombions pas dans l’épreuve, et surtout
Que nous soyons délivrés du Mauvais.
Amen.

Version de 2017

Notre Père,
Que l’Esprit Saint vienne sur nous
et qu’il nous purifie.
Que ta volonté soit faite en lieu et place de la nôtre.
Que nous recevions notre pain spirituel de ce jour.
Que nos offenses soient pardonnées et effacées à jamais, en cela même que nous le faisons les uns pour les autres.
Que nous ne succombions pas dans l’épreuve,
et surtout, que nous soyons délivrés du Mauvais.
Amen

Mon analyse

Peut-être que je n’ai pas les bons textes, mais de prime abord ces deux-là me semblent extrêmement proche l’un de l’autre et aucun ne reflète une avancée majeure dans la compréhension.

L’entame est conforme à celle de Luc et s’affranchit fort justement de la digression matthéenne de la position de Dieu dans les cieux. Si je souscris absolument à ce point de vue, je reste néanmoins dubitatif sur le vocable Père ou Notre Père en raison du caractère anthropomorphique qu’il véhicule.

En effet, une prière — une oraison ou une méditation pour être plus précis — est un moment spirituel bien précis et à la fonction bien définie. Il s’agit de s’extraire de ce monde et de ses codes pour faire émerger en nous la part spirituelle enfermée dans le corps de boue et contrainte par le monde maléfique où nous sommes retenus prisonniers. Il me semble donc essentiel que les termes employés nous projettent au maximum vers la spiritualité au lieu de reprendre des références mondaines. Le Père est le géniteur et ce terme, s’il est parfaitement justifié pour le démiurge et sa création, ne l’est pas pour Dieu qui n’a rien créé mais qui laisse émaner de sa substance des entités découlant de son principe et disposant des mêmes propriétés. Notre père donne à penser qu’il pourrait y avoir également une mère et qu’il ne nous a transmis qu’une partie de sa substance.

Concernant l’Esprit saint, je me sens plus proche de la version initiale car il est par définition émanation de Dieu, donc le possessif est justifié. Par contre le verbe venir me semble inadapté car il introduit là encore une référence mondaine qui n’a pas lieu d’être. Christ l’a dit aux disciples, une fois partit, le Saint-Esprit Consolateur le remplacera immédiatement et définitivement. D’ailleurs le récit de la Pentecôte — même si son caractère allégorique n’échappe à personne — confirme bien qu’il est partout où l’on a besoin de lui sans qu’il ait à se déplacer pour nous rejoindre.

La phrase sur la volonté me gêne bien davantage. Elle laisse entendre qu’il aurait pu y avoir un conflit de volonté entre Dieu et nous. C’est extrêmement orgueilleux de l’imaginer. Les autres textes se contentaient de rappeler que la volonté de Dieu s’exerçait partout et non pas que la nôtre pouvait éventuellement exister.

Mais je comprends l’idée générale, même si je la trouve mal exprimée.

En fait, la volonté c’est le vouloir qui chez Dieu, comme nous l’explique fort bien Jean de Lugio dans le Livre des deux principes, est équivalent au pouvoir. Tout ce que Dieu veut, il le peut et tout ce qu’il peut, il le veut. Émettre la moindre objection à cela reviendrait à amoindrir le statut divin.

Or, comment s’expriment ce pouvoir et ce vouloir de Dieu en ce monde ? Rappelons-nous qu’il n’agit pas sur ce monde maléfique car le Bien n’a pas de mal à opposer au Mal. Par contre, il agit pleinement et totalement sur la part de Bien prisonnière ici-bas, c’est-à-dire sur notre part spirituelle. Mais il agit également sur les autres parts spirituelles non tombées en ce monde. C’est en cela que les autres versions du Pater parlaient de la volonté qui devait se faire aussi bien sur terre que dans le ciel.

Quel est le pouvoir que Dieu manifeste envers la part spirituelle, où qu’elle se trouve ? De mon point de vue, c’est la grâce. Quand nous recevons la grâce divine nous sommes à égalité d’état avec les parts spirituelles qui ne sont pas tombées ici-bas. La grâce « gomme » notre part mondaine et nous remet dans le sein de la consubstantialité du bon principe. La voilà la volonté et c’est parce que ce mot me semble mal assorti à l’idée que j’évoque que je préfèrerais que l’on parle de la grâce en lieu et place de la volonté. Mais notre volonté n’existe pas sur le plan spirituel, elle n’a donc rien à faire dans l’histoire, si ce n’est de nous ramener mentalement dans le monde dont cette oraison est censée nous éloigner.

L’histoire du pain spirituel de ce jour participe à l’anthropomorphisme que nous essayons de gommer au maximum. D’abord le pain, comme référence alimentaire spirituelle, est trop connoté. Rappelons-nous la parole de Jésus selon qui l’homme ne vit pas seulement de pain mais de la parole de Dieu. Or, ce que nous espérons c’est justement cet apport qui n’est pas matérialisé à l’excès. D’où ma proposition de nourriture qui est un terme générique dont l’usage courant prévoit qu’il puisse également désigner un apport non matériel. Ne parle-t-on pas dans le langage courant des nourritures de l’esprit ?

Quant à restreindre cette nourriture à une limite temporelle (de ce jour), cela me semble inadapté. La nourriture spirituelle ne nous vient pas par à-coup, mais elle est espérée de façon permanente. Je comprends bien l’idée de n’attendre que le strict nécessaire et rien de plus, et je pense essayer d’améliorer mon projet en ce sens.

La phrase sur les offenses me semble complexe et mal construite. La notion d’offense pose le problème du ressenti sur celui qui est touché. Dieu est bon et est donc insensible à la notion d’offense. La question est ce que nous faisons et non ce qu’il serait censé ressentir. Donc, je préfère le mot manquements, qui est plus étendu en sens que offenses et qui nous concerne directement. Le terme pardonné relève d’une traduction qui me semble inadaptée. Parcat veut dire épargner, c’est-à-dire abandonné, oublié. Dans le pardon il y a la notion que la faute est connue et validée mais qu’elle ne donnera pas lieu à sanction. En outre, cela place celui qui pardonne en position de pouvoir par rapport à celui qui est pardonné. L’effacement est de ce point de vue meilleur mais il devient redondant. C’est pourquoi je préfère la notion d’épargne de la part de Dieu et de non prise en compte de notre part. Ainsi, dans les deux cas, la faute que nous ressentons avoir commise ou avoir subie disparaît de fait. C’est comme dans la phrase « épargner la vie », on ne ressuscite pas un mort, mais on évite la mort.

Pareillement, face à l’épreuve, ce que nous attendons c’est un soutien, une aide et non pas le miracle d’échapper à notre nature mondaine qui nous permettrait d’y échapper. Nous succombons toujours mais, avec l’aide du Saint-Esprit, représentant de Dieu à nos côtés, nous la surmontons.

D’un point de vue plus global, je trouve dommage que dans cette méditation, le fait d’indiquer en début « Que » puisse donner à penser que ce qui arrive n’est pas le fait d’une action concrète. Autant, cela me semble justifié au début concernant le Saint-Esprit et la grâce divine, autant pour ce qui relève de nos besoins, il me semble préférable d’indiquer qui les assure.

Voilà comment je perçois ce texte, que je trouve intéressant en cela qu’il oblige à réfléchir à mes propres compréhensions. Je vois d’ailleurs que j’évolue sur mon propre travail, ce qui est peut-être dû au fait que mon texte initial était antérieur à mon noviciat. Je ne vois plus les choses de la même façon depuis un an.