La prière et le croyant

La prière et le croyant

Le Catharisme présente la particularité de ne pas imposer le baptême aux enfants. De ce fait, les croyants sont dans un statut un peu particulier qui les met à la marge du statut de Chrétien — réservé aux seuls Consolés — mais les implique néanmoins dans bien des moments de la vie communautaire chrétienne.
Leur participation, parfois active à plusieurs rituels les conduit à vouloir participer, mais la doctrine cathare est claire dans les limitations à cette participation.
C’est notamment le cas pour ce qui concerne les pratiques méditatives et, bien entendu, la plus importante, la pratique du Pater.

Le Pater, qui, quand et comment ?

Les Bons-Chrétiens médiévaux réservaient le Pater aux Consolés et aux novices admis à la tradition de la Sainte Oraison[1], qui intervenait peu de temps avant de recevoir la Consolation. On peut estimer que cela devait se passer entre la fin du troisième carême et la Pentecôte.
Nous ne sommes pas des Bons-Chrétiens, mais, pouvons-nous considérer que nous sommes aptes à nous considérer comme admissibles à cette tradition ?

Voyons ce que nous apprend la déposition de Pierre Maury devant l’inquisiteur de Pamiers[2] :
« Il [Pierre Authié] ajouta “Vous autres croyants, comme vous n’êtes pas encore dans la voie de vérité et de justice, vous n’êtes pas dignes de prier Dieu.” Je lui dis alors : “Et si nous ne prions pas Dieu, que ferons-nous ? Nous serons comme des bêtes !” Il me répondit que lui, qui était dans la vérité et la justice, et était digne de prier Dieu, priait et prierait pour les croyants. Je lui demandai : “Et nous donc, nous ne ferons pas une prière à Dieu ?” Il me répondit de dire, quand j’aurai à me lever du lit, à m’habiller, à manger, ou à faire quelque ouvrage : “Benedicite, Seigneur Dieu, Père des bons esprits, aide-nous dans tout ce que nous voudrons faire”, mais de ne dire en aucun cas le Pater noster, car nul ne doit le dire, s’il n’est dans la vérité et la justice, car ce sont des paroles de vérité et de justice. Si quelqu’un disait cette prière sans être dans la vérité et la justice, elle ne lui servirait de rien. »

Ce témoignage est très important, d’abord parce que Pierre Maury fait partie des très rares témoins absolument fiables. Ce croyant qui n’a pas voulu entrer en noviciat, par amour de sa liberté et de ses montagnes, en avait largement atteint le niveau pourtant. Devant l’Inquisition, il ne cherche pas à minimiser son engagement et livre au contraire un témoignage clair, net et précis, par lequel on sent la volonté de transmettre une information que rien ne saurait faire taire. Il en accepte le prix le plus élevé pour lui, l’enfermement au mur perpétuel.
Étudions-le de façon plus fine.

Statut des croyants et des Bons-Chrétiens

« … vous n’êtes pas encore dans la voie de vérité et de justice… »
Voilà la pierre d’achoppement du Catharisme. Il n’y a pas de demi-mesure. On retrouve cela dans les évangiles quand Jésus distingue nettement entre la foule, à qui il parle par paraboles car elle n’est pas en mesure de comprendre son enseignement direct, et ses disciples, à qui il parle directement car ils ont franchi le pas.
La Consolation — le baptême d’esprit — fait table rase du passé et ouvre la porte sur le cheminement chrétien. Celui qui est reçu dans la communauté évangélique, l’assemblée des Bons-Chrétiens, vit concrètement la résurrection. Le vieil homme, l’Adam, meurt en lui et le Christ s’éveille en lui pour le conduire en vérité et en justice sur la voie qui rend possible l’action de la grâce divine et qui le mène au salut.

L’interdiction de l’usage du Pater

Le croyant, et même le novice n’ayant pas accompli au moins sa première année de noviciat (les trois carêmes), ne sont pas encore dans la voie de vérité et de justice. S’ils ne sont pas dignes de prier Dieu, ce n’est pas en vertu d’un oukase dogmatique fixé par un clergé aveugle. Non, c’est simplement que l’on ne peut prononcer des paroles revêtant des notions précises si l’on n’est pas capable de les comprendre et si on ne les pratique pas au quotidien.
L’étude du Pater, que j’ai réalisé récemment, vient clairement démontrer cela. La purification spirituelle que sa pratique exige ne peut pas être le fait de personnes qui, aussi croyantes et motivées qu’elles soient, n’ont pas la possibilité de s’extraire suffisamment du monde pour y parvenir.
D’ailleurs Pierre Authié ne prononce pas une menace envers quiconque prononcerait le Pater sans y être apte. Il dit simplement que cela ne lui servirait de rien. Il précise également que le croyant n’est pas abandonné à son sort ; le Bon-Chrétien prie au quotidien pour les croyants, car c’est sa mission. Cela nous permet de comprendre mieux encore ce lien extraordinaire qui unissait la communauté ecclésiale (croyants et Bons-Chrétiens) jusque dans la terrible période de l’Inquisition.

Dans sa déposition, Arnaud Sicre d’Ax explique qu’une nuit, alors qu’il est couché dans le même lit que le Bon-Chrétien Guillaume Bélibaste et Pierre Maury, ce dernier, à qui il vient d’avouer dire le Pater noster et l’Ave Maria, lui répond :

« Personne ne doit dire le Pater noster sauf les messieurs qui sont dans la voie de la vérité. Mais nous et les autres, quand nous disons Pater noster, nous péchons mortellement, car nous ne sommes pas dans la voie de la vérité, puisque nous mangeons de la viande et que nous couchons avec des femmes. »

Ce témoignage, même s’il est de moindre qualité que le précédent, en raison de la nature du témoin essentiellement, confirme celui que Pierre Maury nous livre du prêche de Pierre Authié. L’ajout du fait que le croyant qui ne respecte pas cette règle pèche mortellement doit être considéré comme excessif. En effet, les Bons-Chrétiens sont clairs : pour être capable de pécher, il faut avoir la connaissance du Bien, ce qui n’est pas le cas des croyants. Par contre, logiquement, un croyant qui s’obstine à contrevenir à cette règle se met en dehors de la communauté ecclésiale et doit être considéré comme un sympathisant.

Une prière pour les croyants

La prière de tous les instants

Pierre Authié propose un texte à dire à tous les moments de la vie quotidienne pour un croyant désireux d’une implication spirituelle plus importante :
« Benedicite, Seigneur Dieu, Père des bons esprits, aide-nous dans tout ce que nous voudrons faire »
C’est un texte court, adapté aux croyants de l’époque dans sa formulation, et en même temps très fort dans sa signification.
La formule initiale demande la bénédiction à Dieu et l’identifie clairement pour éviter toute confusion avec celui qui se fait passer pour Dieu devant les hommes de ce monde. La seconde partie est simple et claire. L’attente porte sur une aide et non sur la résolution des problèmes, ce qui implique que le croyant accepte l’idée que c’est à lui de faire le plus gros du travail. Enfin, l’idée est que cela concerne tous les actes de la vie, car nous trébuchons à chaque instant.
Il me semble qu’on peut tout à fait la conserver telle quelle aujourd’hui et s’en servir à l’approche d’une activité qui nous semble de nature à nous éloigner un peu du cheminement correct. Pour des actes plus lourds de conséquence, un autre texte me semble préférable.

Le Père saint, une prière plus complète

Cette autre prière nous est indiquée dans un autre témoignage.
L’Inquisition d’Aragon transmit les textes de ses interrogatoires à celle de Pamiers[3]. Parmi eux se trouve celui de Jean Maury. Que nous dit ce texte ?

« Quand j’étais d’âge tendre, j’ai vu dans la maison de mon père un nomme Fabre et Philippe d’Alayrac ; c’étaient des hérétiques parfaits, et j’étais déjà, quoique petit, nourri de cette secte par mon père, ma mère et mon frère Pierre… Ils croient le Père des bons esprits, et ils prient ainsi :
« Père saint, Dieu légitime des bons esprits
qui n’a jamais trompé ni menti, ni erré, ni hésité,
par peur à venir trouver la mort dans le monde du dieu étranger
(car nous ne sommes pas du monde, et le monde n’est pas de nous)
donne-nous de connaître ce que tu connais
et d’aimer ce que tu aimes. »

Ce texte est suivi d’une tirade, sous forme d’anathème, empruntée à Matthieu. qui visait à l’époque les Juifs orthodoxes ayant rejeté des synagogues les Juifs chrétiens ébionites à la suite de la chute de Jérusalem en 70. Comme je l’indique dans mon livre, elle concernait aussi Paul accusé d’être demeuré pharisien, de façon à discréditer son action apostolique : « Pharisiens trompeurs, qui vous tenez à la porte du Royaume, vous empêchez d’entrer ceux qui le voudraient, et vous autres ne le voulez pas… »
Ensuite vient une dissertation doctrinale visant à confirmer la foi du croyant en un Dieu bon et en rappelant comment s’est opérée la chute : « c’est pourquoi je prie le Père saint des bons esprits, qui a pouvoir de sauver les âmes, et qui pour les bons esprits fait grener et fleurir, qui en considération des bons donne la vie aux méchants et fera pourtant qu’ils aillent au monde des bons…
et quand il n’y aura plus (dans) les cieux inférieurs, qui appartiennent aux sept Royaumes, des miens qui sont tombés du paradis, d’où Lucifer les a tiré avec le prétexte de tromperie que Dieu ne leur promet que le bien, et du fait que le diable était très faux, et leur promettait le mal et le bien, et leur dit qu’il leur donnerait des femmes qu’ils aimeraient beaucoup, et leur donnerait seigneurie les uns sur les autres, et qu’il y en aurait qui seraient rois, et comtes, et empereur, qu’avec un oiseau ils en prendraient un autre, et avec une bête une autre ; (que) tous ceux qui lui seraient soumis et descendraient en bas auraient pouvoir de faire le mal et le bien, comme Dieu en haut, et qu’il leur vaudrait beaucoup mieux être en bas, pouvant faire le mal et le bien, qu’en haut où Dieu ne leur donnait que le bien.
Et ainsi ils montèrent sur un ciel de verre, et autant qu’ils y montèrent ils tombèrent et périrent…
Enfin, le texte se termine en évoquant la mission que Dieu confia à Christ : « Et Dieu descendit du ciel avec douze apôtres, et s’esquissa en sainte Marie. »

Pour ne conserver que la partie strictement méditative, son analyse montre à quel point elle est construite de façon presque symétrique avec le Pater, tout en conservant un style et des formulations adaptées aux croyants.
D’abord le croyant précise à qui s’adresse sa prière et manifeste ainsi sa foi qui assoit son statut de croyant cathare. Il conserve néanmoins une présentation qualitative qui n’est pas utilisée dans le Pater, car le Bon-Chrétien est imprégné de cela et n’a donc pas besoin de le formuler.
Vient ensuite la motivation de la prière, c’est-à-dire réussir sa bonne fin en quittant ce monde qui nous contraint.
Le texte se termine par la demande de « nourriture spirituelle » formulée plus précisément car là encore le croyant a besoin de mettre les points sur les i. Rien ne figure, ni en ce qui concerne les manquements, ni en ce qui concerne le salut. C’est logique, puisque le croyant ne peut commettre de péché à proprement parler et que son salut ne peut intervenir que s’il devient à son tour Bon-Chrétien.

Conclusion

J’espère vous l’avoir clairement expliqué, le croyant et le novice en première partie de sa formation, ne doivent pas utiliser le Pater, qui ne leur est pas adapté, mais disposent néanmoins de pratiques de méditation utilisables à travers le Père saint et le Benedicite.
Ces deux textes permettent une vie spirituelle tout à fait satisfaisante et définissent une ligne de conduite apte à amener le croyant vers le noviciat et le novice vers la transmission de la sainte Oraison dominicale.
C’est aussi une école de patience qui nous apprend à ne pas brûler les étapes et à faire preuve d’humilité vis-à-vis de sa condition réelle au sein de la communauté ecclésiale.

[1]. Le Rituel provençal contenu dans le Nouveau Testament de Lyon précise clairement qu’il ne faut pas que l’oraison (le Pater) soit dite par un homme séculier, c’est-à-dire par un croyant ou un novice qui n’est pas encore reçu dans la communauté évangélique.
[2] Le registre d’Inquisition de Jacques Fournier. Traduction et notes de Jean Duvernoy. Déposition de Pierre Maury, vol. 3 (Privat), vol. 3 (Bibliothèque des Introuvables).
[3] Le registre d’Inquisition de Jacques Fournier. Traduction et notes de Jean Duvernoy. Op. cit. Déposition de Jean Maury, vol. 2 (Privat), vol. 3 (Introuvables).

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