La glose du Pater – 4

La glose du Pater – 4

La glose

Ce terme qui désigne les commentaires annexes à un texte en vue de l’expliquer plus clairement, peut aussi être considéré de façon péjorative comme un discours oiseux. Il me revient donc de veiller à demeurer dans le premier sens sans tomber dans le second.
Proposer des interprétations d’un texte est à la portée du premier venu. Cependant, si on veut s’y risquer avec un texte philosophique ou religieux, il convient de faire preuve d’une grande prudence. Et si l’on veut le faire avec le texte essentiel du Christianisme, la prudence ne suffit plus ; il faut y adjoindre une grande humilité et une foi à toute épreuve.
Autant dire que je suis très conscient de la difficulté de mon entreprise, ce qui explique je veuille avancer sous le contrôle de tous pour limiter les risques de dérive.

Principes

Pour chacun des termes que je vais proposer je vous énoncerai ceux qui ont prévalu auparavant et j’expliquerai — avec si nécessaire des références — pourquoi j’ai choisi celui-là. Cela va donc demander du temps, mais il faut toujours avancer prudemment dans ces sujets et veiller à disposer d’appuis solides et bien repérés.
Pour me servir de base de réflexion, j’utiliserai le texte des Cathares médiévaux tel que l’indique Jean Duvernoy[1], c’est-à-dire :

Notre père qui es dans les cieux,
Que soit sanctifié ton nom,
Que vienne ton règne,
Que soit faite ta volonté sur terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain au-dessus de toutes choses ;
Remets-nous nos dettes comme nous remettons aussi à nos débiteurs ;
Et ne nous fais pas entrer en épreuve mais délivre-nous du mauvais.[2]

« Remets-nous nos dettes comme nous remettons aussi à nos débiteurs. »

Sources

Matthieu : remets-nous nos dettes comme nous remettons aussi à nos débiteurs
Luc[3] : et remets-nous nos péchés, car nous remettons nous aussi à tous ceux qui nous doivent
Marcion[4] : remets-nous nos péchés comme nous remettons aussi à nos débiteurs
Didachè[5] : Pardonne-nous notre offense, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensé
Rituel latin de Dublin[6] : Et dimitte nobis debita nostra sicut et nos dimisimus debitoribus nostris
Rituel occitan de Lyon[7] : E perdona a nos los nostres deutes, aisi co nos perdonam als nostres deutos.
Simone Weil[8] : Et remets-nous nos dettes, de même que nous avons aussi remis à nos débiteurs.
Yves Maris[9] : remets-moi sur la voie qui mène vers toi.
André Chouraqui[10] : Remets-nous nos dettes, puisque nous les remettons à nos débiteurs.
Jean-Yves Leloup[11] : Libère-nous de nos dettes comme nous-même libérons nos débiteurs

Critique

Remets-nous

J’ai trouvé que ce verbe était à la fois une traduction littérale du verbe dimitte, mais qu’il porte également un sens spirituel car il respecte l’idée que nous nous faisons des relations dans un cadre de Bienveillance. En effet, si nous mettons la Bienveillance au-dessus de tout, il serait impensable d’imaginer que Dieu n’en soit pas le principe et qu’il n’en use pas, selon la théorie des principes déjà évoquée.

Un sens littéral
Pour ce qui est de la traduction, le Gaffiot propose plusieurs compréhensions. Tout d’abord le fait de disperser quelque chose, de le répandre ici et là, comme par exemple pour un message. Puis le fait de le dissoudre, comme pour une armée ou une assemblée, avec comme extension le fait de disperser une troupe en unités plus petites. Enfin, deux sens m’ont particulièrement intéressé. Le premier est l’idée de renvoyer quelqu’un sain et sauf, c’est-à-dire de ne lui faire aucun tort ni de lui laisser aucune séquelle. L’autre était de renoncer à son droit, d’abandonner les charges et les poursuites, ce qui donne dans le sens chrétien, remettre les dettes, pardonner les péchés.

Un sens spirituel
Je reviens encore sur la parabole du fils prodigue dans laquelle on observe le comportement du père lors du retour du fils venu quémander une place de serviteur en compensation de sa faute et en raison de l’extrême dénuement dans lequel son erreur l’a conduit. Le père ne considère qu’une chose : le fils qu’il pensait perdu revient, donc il le rétablit dans son état antérieur sans rien demander et sans rien retirer. Cela pose d’ailleurs un problème au fils demeuré auprès de lui. C’est exactement ce que nous savons pouvoir obtenir de Dieu. Dieu, en tant que principe du Bien, est également origine absolue de la Bienveillance. Logiquement, il ne peut y avoir de sa part la moindre possibilité d’altération de cette Bienveillance dans sa relation à nous, quoi que nous ayons fait. Du moment où nous faisons notre part de cheminement, nous nous mettons à la portée de sa Bienveillance dans son absolue totalité, car Dieu peut tout ce qu’il veut et veut tout ce qu’il peut. Mais comme ce pouvoir ne s’exerce que dans le Bien, nous devons revenir tant soit peu vers le Bien pour qu’elle soit possible.
De cela il découle logiquement que Dieu ne peut ni ne veut pardonner, car cela implique de sa part d’avoir pris en compte la réalité d’une faute commise. Le pardon laisse une trace de la faute initiale, comme un délit retiré du casier judiciaire laisse l’empreinte d’y avoir été inscrit un jour. Là il s’agit de faire comme si la faute n’avait jamais existée. C’est un peu comme dans un prêt sur gage. Une fois le prêt remboursé, le prêteur rend l’objet ayant servi à cautionner l’emprunt au débiteur de telle sorte que ce dernier recouvre sa situation antérieure sans que rien ne vienne marquer qu’elle ait été perturbée à un moment ou un autre. Donc, Dieu nous remet également ce qui avait altéré un temps notre relation, de façon à ce que cette dernière retrouve la totale limpidité de son état antérieur.

nos dettes

Nos dettes, nos péchés, nos offenses ; à l’exception notable de Yves Maris qui demande la remise sur le bon chemin, tous les auteurs s’attachent à définir ce qui est remis.

La nature du problème
Il me semble important de définir exactement de quoi nous voulons parler. En quoi avons-nous modifié la relation de Bienveillance absolue qui nous fait cheminer sur la voie qui mène à Dieu ? La réponse me semble être : en tout ! En effet, du fait de notre emprisonnement charnel, il ne se passe pas un moment que nous ne commettions un acte, une pensée, une remarque qui ne soit entachée d’imperfection. C’est notre situation de mélange qui nous l’impose. Sinon, nous pourrions rechercher une position de confort dans ce monde où nous pourrions demeurer sereinement. Les Bons-Chrétiens le savaient et le disaient. Eux seuls, qui avaient la connaissance du Bien pouvaient pécher et ils péchaient au point de dire qu’ils étaient les plus grand pécheurs existant.
Donc, il ne s’agit pas seulement de péchés au sens habituel du terme, car cela limiterait nos fautes à une liste définie qui écarterait de la situation fautive tout ce qui n’y figure pas. Cela vaut également pour le terme dette qui circonscrit ce qui relève de ce qui est dû, du reste. Pareil pour offenses. L’offense concerne un jugement moral sur ce qui est inacceptable dans le respect dû à autrui de tous les autres comportements qui sont acceptables.
Non, notre problème est que nous n’atteignons jamais le but visé, la Bienveillance, parce que notre nature de mélange, dans laquelle le Bien est en nous supplanté par le Mal, nous fait manquer sans cesse la cible dans tout ce que nous faisons, disons, pensons espérons.
C’est bien cela que nous demandons à Dieu de ne pas nous compter comme dette.

Proposition

« Ne nous comptes pas nos manquements… »

Maintenir un rapport direct, même au plus profond de la nuit
Cette formulation vise deux objectifs : préciser notre fragilité qui nous rend dépendants de la grâce divine, et confirmer que Dieu est tout puissant sur ce qui relève de son émanation.
Comme toujours l’adresse est directe, même si nous savons que la relation ne l’est pas, Dieu étant étranger et inconnu en ce monde. C’est donc le Paraclet qui nous sert d’intermédiaire. Elle s’exprime au pluriel et c’est très important. Nous ne demandons pas à titre individuel et égoïste, mais au nom de tous ceux qui sont avec nous. La Bienveillance ne peut être recherchée dans l’égoïsme.
Comme pour l’ensemble de cette prière, les demandes sont en fait une sorte de récitation de ce que nous savons déjà. En effet, Dieu ne va pas réagir à nos demandes puisque, du fait même de sa nature, il connaît nos besoins et les a déjà anticipé de tous temps. Tout cela vise à nous donner un moyen simple de ressasser ces évidences afin de nous mettre dans un état favorisant notre cheminement. Je dirais que l’on peut comparer cette prière au cri que pousse celui qui réalise un effort important (han !). Le fait de ahaner, accompagne l’effort que fait celui qui est à la limite de ses capacités. De même, nous émettons cette prière pour accompagner notre effort et aussi pour nous donner du courage. Cela nous donne l’illusion d’un rapport direct dont nous savons cependant qu’il est impossible dans cette matière.

Rappeler l’évidence de l’effacement de toute marque négative
Pour rester au plus près de l’esprit et respecter les critères doctrinaux de la Bienveillance, il convient d’employer des termes les plus neutres possibles.
La négation permet d’exonérer Dieu de toute action positive qui validerait de fait l’infraction. On peut comparer cela à : « Ne dis rien » qui permet d’éviter une remarque susceptible de poser problème.
Ensuite, « comptes » et « manquements » me semblent être les termes les mieux appropriés car ce que l’on ne peut évaluer (compter) n’existe pas dans notre vision mondaine et pour circonscrire l’infraction, « manquements » est le terme le plus large possible puisqu’il n’a comme seule référence que la notion d’un comportement créant un état négatif.

Critique

« … comme nous remettons aussi à nos débiteurs. »

Un point essentiel !
Comme je viens de le dire, le fait que Dieu nous remette nos manquements est sans discussion, car c’est sa nature, pour peu que nous entrions dans son champ d’action. Donc, cette phrase n’est pas importante pour cela, mais elle l’est pour les moyens que nous mettons en œuvre afin d’entrer dans le cheminement qui nous conduira au salut.
C’est l’exacte compréhension de la parabole du débiteur impitoyable (Matth. 18, 23-35). En effet, comment pourrions-nous imaginer être sur le cheminement qui mène au salut si nous conservons un rapport de créancier avec nos frères d’esprit ? Plus encore, nous ne pouvons même pas envisager de demander la remise de nos manquements si nous ne nous sommes pas déjà purifiés en abandonnant toute charge envers quiconque pourrait éventuellement être notre débiteur. En cela la formulation de Simone Weil me semble la plus juste et mérite même d’être amplifiée pour plus de clarté.

Une formulation apaisée
La formulation choisie est inappropriée car elle maintient les éléments négatifs de remise de dette et de rapport hiérarchique entre créancier et débiteur. Il faut donc trouver des termes qui, comme dans la première partie, permettent de gommer ces éléments qui s’éloignent trop de la Bienveillance.

Proposition

« … comme nous ne les avons pas comptés à nos frères d’esprit »

Une démarche préalable
Contrairement à la parabole, nous ne demandons pas à être absous alors que nous serions toujours porteurs de la tare d’être les créanciers de nos frères. C’est un élément récurrent dans le Catharisme qui veut qu’un acte rituel soit exécuté par une personne digne, sous peine de disqualifier l’acte. C’est ainsi que l’on voit régulièrement des Cathares se faire re-Consoler par un Bon-Chrétien dès qu’un doute apparaît sur la pureté de celui qui leur a donné le sacrement précédent. De la même façon, il me semble plus qu’important de signaler que nous avons apuré toute source potentielle de rapport négatif avec nos égaux dans l’Esprit. C’est une évolution que j’introduis par rapport à mon texte précédent, car cette notion me paraît essentielle.

Un rappel des fondamentaux
Celui qui prie ainsi affirme sa connaissance de ce point essentiel qu’il ne peut y avoir de début de cheminement si l’on conserve, comme un boulet au pied, un reste de contentieux avec quiconque. On le voit très souvent dans les témoignages, celui qui veut entrer en noviciat doit commencer par apurer ses dettes — fusse à son détriment excessif — pour être en mesure d’espérer quoi que ce soit. C’est donc bien notre démarche d’abandon de tout contentieux qui doit être préalable à quelque demande que ce soit.
Là encore, il s’agit bien d’un rappel que nous nous faisons à nous même. Comme cela nous est précisé dans Matthieu (5, 23-24), si l’on s’apprête à faire une offrande mais que l’on se souvient d’un contentieux pendant avec un frère, il faut abandonner la cérémonie et aller d’abord se réconcilier avant de revenir la terminer.

Choix de formulation

Par conséquent, je propose d’utiliser la formulation suivante :

« Ne nous comptes pas nos manquements,
comme nous ne les avons pas comptés à nos frères d’esprit. »

Cette phrase est sans doute une des plus importante de cette prière.

[1] La religion des cathares – Le catharisme t.1. Collection Domaine cathare – Éd. Privat 1976 (Toulouse)
[2] Évangile selon Matthieu, VI, 9-13. La Bible – Nouveau Testament – Bibliothèque de la Pléiade – Éd. NRF Gallimard 1971 (Paris)
[3] Évangile selon Luc, XI, 2-4. La Bible – Nouveau Testament – Bibliothèque de la Pléiade – Éd. NRF Gallimard 1971 (Paris)
[4] Évangélion, VII, 4. Tentative de restitution par A. Wautier (https://www.catharisme.eu/religion/les-confluences/evangelion-de-marcion/)
[5] La doctrine des douze apôtres (Didachè). Éd. du Cerf 1998 (Paris)
[6] Le Rituel de Dublin in Écritures cathares – Éd. du Rocher 1995 (Monaco). Traduction et commentaires de Anne Brenon
[7] Le Nouveau testament, reproduction photolithographique du Manuscrit de Lyon – Éd. Slatkine reprints 1968 (Genève). Traduction de Jean Duvernoy.
[8] Attente de Dieu – Éd. Fayard 1966 (Paris)
[9] La résurgence cathare – Le manifeste – Éd. Le mercure dauphinois 2007 (Grenoble)
[10] Un pacte neuf – Éd. Brépols 1997 (Paris)
[11] Le « Notre Père » une lecture spirituelle – Éd. Albin Michel 2007 (Paris)

Dédicace Catharisme d'aujourd'hui