La glose du Pater – 3

La glose du Pater – 3

La glose

Ce terme qui désigne les commentaires annexes à un texte en vue de l’expliquer plus clairement, peut aussi être considéré de façon péjorative comme un discours oiseux. Il me revient donc de veiller à demeurer dans le premier sens sans tomber dans le second.
Proposer des interprétations d’un texte est à la portée du premier venu. Cependant, si on veut s’y risquer avec un texte philosophique ou religieux, il convient de faire preuve d’une grande prudence. Et si l’on veut le faire avec le texte essentiel du Christianisme, la prudence ne suffit plus ; il faut y adjoindre une grande humilité et une foi à toute épreuve.
Autant dire que je suis très conscient de la difficulté de mon entreprise, ce qui explique je veuille avancer sous le contrôle de tous pour limiter les risques de dérive.

Principes

Pour chacun des termes que je vais proposer je vous énoncerai ceux qui ont prévalu auparavant et j’expliquerai — avec si nécessaire des références — pourquoi j’ai choisi celui-là. Cela va donc demander du temps, mais il faut toujours avancer prudemment dans ces sujets et veiller à disposer d’appuis solides et bien repérés.

Pour me servir de base de réflexion, j’utiliserai le texte des Cathares médiévaux tel que l’indique Jean Duvernoy[1], c’est-à-dire :

Notre père qui es dans les cieux,
Que soit faite ta volonté sur terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain au-dessus de toutes choses ;
Remets-nous nos dettes comme nous remettons aussi à nos débiteurs ;
Et ne nous fais pas entrer en épreuve mais délivre-nous du mauvais.[2]

« Donne-nous aujourd’hui notre pain au-dessus de toutes choses. »

Sources

Matthieu : Donne-nous aujourd’hui notre pain de la journée
Luc[3] : donne-nous chaque jour notre pain de la journée
Marcion[4] : donne-nous chaque jour ton pain surnaturel
Didachè[5] : Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour
Rituel latin de Dublin[6] : Panem nostrum supersubstantialem da nobis hodie
Rituel occitan de Lyon[7] : E dona a nos uei lo nostre pan qui es sobre tota causa
Simone Weil[8] : Notre pain, celui qui est surnaturel, donne-le-nous aujourd’hui.
Yves Maris[9] : Donne-moi aujourd’hui ma part de pain spirituel
André Chouraqui[10] : Donne-nous aujourd’hui notre part de pain
Jean-Yves Leloup[11] : Donne-nous aujourd’hui La nourriture nécessaire à notre Vie

Critique

Donne-nous

Une assistance active
Excepté Y. Maris qui personnalise la demande, les auteurs sont unanimes sur la forme et le fond. Ce qui nous manque ne peut venir de nous mais de Dieu. Ce sentiment de la nécessité d’une aide extérieure pour entamer le chemin et d’un soutien permanent pour y demeurer est fondamental dans le Catharisme. On le retrouve dans l’entrée des sympathisants dans l’état de croyant. En effet, le Catharisme commence toujours par un enseignement, sous forme de prêches, qui met l’auditeur en état de comprendre les choses par la raison et qui lui permet de les accepter comme telles. Ensuite, seulement, pourra se manifester l’éveil qui l’amènera à la foi. Et, pareillement, l’altérité est nécessaire et permanente tout au long du cheminement afin de conserver une aide extérieure pour éviter de dévier de la route à suivre.

Une assistance collective
C’est un point qui me semble important. On ne peut pas demander quoi que ce soit à Dieu d’une façon qui puisse sembler égoïste. C’est également important de rappeler que nous ne sommes pas des individualités distinctes mais un tout morcelé ; un esprit unique éparpillé dans le mélange. Le salut concerne donc l’ensemble de cet esprit unique, même si en raison de circonstances particulières, certaines parties mettront plus de temps à y accéder.

Il me semble donc essentiel de conserver la forme qui rappelle qui agit sur nous et le caractère collectif dont nous ne sommes qu’une part, artificiellement détachée.

Aujourd’hui

La compréhension de ce terme est pour beaucoup dans la compréhension globale de la phrase.

Une assistance permanente
Matthieu n’hésite pas à faire un quasi pléonasme (aujourd’hui… de la journée). Luc améliore la phrase en créant un futur (chaque jour). La Didachè est conforme à Matthieu. Les autres auteurs évitent cette répétition, mais à l’exception notable de Marcion, ils se réfèrent néanmoins au jour dit. Seul Marcion reprend l’idée de Luc en signalant que cet apport est durable dans le temps. Certes on pourrait dire que cette prière étant répétée plusieurs fois par jour, le futur suggéré n’est pas nécessaire. Cependant, il montre bien la permanence de la demande faite à Dieu. Ce n’est pas une aide pour aujourd’hui que nous demandons, mais une aide quotidienne tant que durera notre vie.
Ce que nous demandons pour surmonter notre enfermement en ce monde, c’est de boire à la source vive de façon permanente. C’est ainsi, et ainsi seulement, que nous pouvons espérer réussir à lâcher prise avec ce monde maléfique. Donc, il me semble important que transparaisse dans le texte la notion de demande durable et permanente. Pour autant, il convient qu’elle marque également les limites de ce monde, c’est-à-dire le temps. Donc, l’emploi d’un terme qui caractérise le temps me semble essentiel.

L’apport que nous demandons à Dieu ne peut être ponctuel, comme pourrait le suggérer le terme aujourd’hui. C’est bien de façon permanente que nous avons besoin de l’apport spirituel de Dieu, directement ou indirectement par notre propre travail spirituel. Le tout constitue ce qu’était le pain et ce qu’est la nourriture, la nécessité pour maintenir la vie.

Proposition

« Donne-nous chaque jour… »

Maintenir un rapport direct, même au plus profond de la nuit
Cette formulation vise deux objectifs : préciser notre fragilité qui nous rend dépendants de la grâce divine, et confirmer que Dieu est tout puissant sur ce qui relève de son émanation.

Critique

… notre pain au-dessus de toutes choses

Qu’est-ce que le pain ?
Le pain est l’aliment de base au premier siècle et même au Moyen Âge. On comprend donc bien la place qu’il occupe dans cette prière. C’est la métaphore de ce qui est essentiel à la vie. Or, pour un Chrétien, la vie c’est Christ, comme il le dit lui-même : « Jésus lui [à Thomas] dit : Je suis le chemin, la vérité et la vie. Personne ne vient au Père que par moi[12]. » Impossible de se tromper, le pain est l’élément essentiel pour celui qui veut revenir au Père. Le pain c’est Christ, c’est la révélation, la part la plus profonde du message, « le corps » du cheminement qui nous ramènera à Dieu. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la phrase de la cène : « Et prenant du pain, il rendit grâces, le rompit, le donna et dit : C’est mon corps, qui est donné pour vous ; faites cela en mémoire de moi.[13] » Il nous invite ainsi à le suivre, c’est-à-dire à suivre son exemple et son propre cheminement. Le pain est la structure du message, son corps, alors que le vin est ce qui donne la force, ce qui coule en nous, sa parole qui nous vivifie comme le sang vivifie le corps. En fait, si l’on s’éloigne de la compréhension partielle qu’en ont eu les hommes, ce n’est pas seulement de pain qu’il faut parler mais de la conjugaison du corps et du sang, du pain et du vin.

Supersubstantiel
Ce terme fait toujours couler beaucoup d’encre, mais en suivant ce que je viens de dire, il est clair qu’il s’agit d’une mise en garde aux hommes pour qu’ils ne tombent pas dans la lecture primitive du texte. Ce pain n’a rien à voir avec l’aliment basique de l’époque, mais il est d’une autre nature. Malheureusement, comme on le voit dans Luc, les hommes ont du mal à se détacher de leur gangue mondaine, et ils restent terre à terre en demandant du pain comme ils demanderaient un repas quotidien, ce qui était la norme de l’époque.
Maintenant, nous devons faire comme les Cathares et proposer une lecture spirituelle et non pas mondaine en nous détachant de l’aliment précis proposé et en signalant sa vraie nature.

Proposition

« … notre nourriture spirituelle »

La nourriture
Ce qui me convient dans ce terme est son sens général sur le plan mondain et son sens précis sur le plan intellectuel. La nourriture ne se réfère à aucun aliment précis. On le voit, l’usage du pain s’est extrêmement réduit à notre époque, au profit de la viande et du lait par exemple. Se référer au pain reviendrait à amoindrir la puissance du message car Christ, s’il s’exprimait de nos jours, ne l’utiliserait pas. Par contre, le terme nourriture est généraliste mais désigne clairement ce qui donne vie au corps et l’entretient. On retrouve donc bien ici la validité du choix du pain du premier siècle jusqu’au Moyen Âge. Mieux encore, nourriture permet de réunir la pain et le vin, comme le fit Jésus quand il s’exprima devant les disciples. La nourriture est donc bien ce qui construit le corps et ce qui le fait progresser dans son développement.

spirituelle
Bien entendu, le risque de glissement mental est majeur avec une telle formulation. Il faut donc bien que celui qui s’exprime ainsi, notamment quand il le fait devant une assemblée encore insuffisamment avancée dans son cheminement, précise bien qu’il ne parle pas de choses de ce monde. On voit bien à quel point les hommes insuffisamment préparés peuvent quitter le bon cheminement. Ce fut le cas des disciples et des apôtres qui vont choisir la voie du Judéo-christianisme. Il faut donc accoler au terme de nourriture celui qui la qualifie clairement et qui montre son objet. En la qualifiant de spirituelle, nous disons qu’elle n’est d’aucun secours en ce monde et pour ce monde. Son intérêt et son objet sont uniquement de développer l’esprit saint, prisonnier du corps de boue qui le contraint, et de lui assurer l’essentiel qui lui permettra de cheminer efficacement. Certes, cette nourriture spirituelle que nous demandons à Dieu, il ne nous la donnera pas lui-même, mais c’est le paraclet que nous annoncé Jésus qui le fera.

Choix de formulation

Par conséquent, je propose d’utiliser la formulation suivante :
Donne-nous chaque jour notre nourriture spirituelle »

Comme j’ai tenté de le montrer, chaque mot est utile, juste et porteur de sens. Je crois donc que cette phrase est la meilleure que je puisse proposer aujourd’hui.

[1] La religion des cathares – Le catharisme t.1. Collection Domaine cathare – Éd. Privat 1976 (Toulouse)
[2] Évangile selon Matthieu, VI, 9-13. La Bible – Nouveau Testament – Bibliothèque de la Pléiade – Éd. NRF Gallimard 1971 (Paris)
[3] Évangile selon Luc, XI, 2-4. La Bible – Nouveau Testament – Bibliothèque de la Pléiade – Éd. NRF Gallimard 1971 (Paris)
[4] Évangélion, VII, 4. Tentative de restitution par A. Wautier (https://www.catharisme.eu/religion/les-confluences/evangelion-de-marcion/)
[5] La doctrine des douze apôtres (Didachè). Éd. du Cerf 1998 (Paris)
[6] Le Rituel de Dublin in Écritures cathares – Éd. du Rocher 1995 (Monaco). Traduction et commentaires de Anne Brenon
[7] Le Nouveau testament, reproduction photolithographique du Manuscrit de Lyon – Éd. Slatkine reprints 1968 (Genève). Traduction de Jean Duvernoy.
[8] Attente de Dieu – Éd. Fayard 1966 (Paris)
[9] La résurgence cathare – Le manifeste – Éd. Le mercure dauphinois 2007 (Grenoble)
[10] Un pacte neuf – Éd. Brépols 1997 (Paris)
[11] Le « Notre Père » une lecture spirituelle – Éd. Albin Michel 2007 (Paris)
[12] Évangile selon Jean : 14, 6.
[13] Évangile selon Luc : 22, 19.