La glose du Pater – 2

La glose du Pater – 2

La glose

Ce terme qui désigne les commentaires annexes à un texte en vue de l’expliquer plus clairement, peut aussi être considéré de façon péjorative comme un discours oiseux. Il me revient donc de veiller à demeurer dans le premier sens sans tomber dans le second.
Proposer des interprétations d’un texte est à la portée du premier venu. Cependant, si on veut s’y risquer avec un texte philosophique ou religieux, il convient de faire preuve d’une grande prudence. Et si l’on veut le faire avec le texte essentiel du Christianisme, la prudence ne suffit plus ; il faut y adjoindre une grande humilité et une foi à toute épreuve.
Autant dire que je suis très conscient de la difficulté de mon entreprise, ce qui explique je veuille avancer sous le contrôle de tous pour limiter les risques de dérive.

Principes

Pour chacun des termes que je vais proposer je vous énoncerai ceux qui ont prévalu auparavant et j’expliquerai — avec si nécessaire des références — pourquoi j’ai choisi celui-là. Cela va donc demander du temps, mais il faut toujours avancer prudemment dans ces sujets et veiller à disposer d’appuis solides et bien repérés.
Pour me servir de base de réflexion, j’utiliserai le texte des Cathares médiévaux tel que l’indique Jean Duvernoy[1], c’est-à-dire :

Notre père qui es dans les cieux,
Que soit sanctifié ton nom,
Que vienne ton règne,
Que soit faite ta volonté sur terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain au-dessus de toutes choses ;
Remets-nous nos dettes comme nous remettons aussi à nos débiteurs ;
Et ne nous fais pas entrer en épreuve mais délivre-nous du mauvais.[2]

« Que vienne ton règne, que soit faite ta volonté sur terre comme au ciel. »

Sources

Matthieu : que vienne ton règne, que soit faite ta volonté sur terre comme au ciel.
Luc[3] : que vienne ton règne ;
Marcion[4] : que vienne ton règne ;
Didachè[5] : Que ton règne vienne, Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Rituel latin de Dublin[6] : Adveniat Regnum tuum Fiat voluntas tua sicut in caelo et in terra
Rituel occitan de Lyon[7] : Avenga lo Teus Regnes E sia faita la Tua voluntatz sico el Cel e la terra.
Simone Weil[8] : Vienne ton règne. Soit accomplie ta volonté. Pareillement au ciel et sur terre.
Yves Maris[9] : que vienne ton règne, que soit faite ta volonté dans cet univers comme au-delà des cieux.
André Chouraqui[10] : ton royaume vient, ton vouloir se fait, comme aux ciels sur la terre aussi.
Jean-Yves Leloup[11] : Que ton règne vienne Que ta volonté soit faite Sur la terre comme au ciel

Critique

Que vienne ton règne, que soit faite ta volonté

La toute puissance que nous attribuons à Dieu implique qu’il peut tout ce qu’il veut et qu’il veut tout ce qu’il peut[12].

La venue du règne

Toutes les sources évoquent ce point, même si la meilleure traduction est royaume — c’est-à-dire espace de pouvoir — et non règne qui est ambivalent puisque désignant de façon identique, le pouvoir et son espace d’action.
Cependant, il nous faut définir quel est ce royaume — ce règne — où peut s’exercer le pouvoir divin. Bien entendu, la plupart des auteurs sont conditionnés par les anciennes écritures et notamment l’Apocalypse de Jean qui nous explique de Christ viendra établir le royaume de Dieu sur terre par le biais de la Jérusalem terrestre.

Peut-on croire à cette idée que ce monde créé par le démiurge au service du Mal puisse devenir le lieu d’élection du bon principe ? Bien évidemment non. Et surtout où serait la logique divine de venir s’établir dans la création maléfique alors qu’elle s’exerce absolument partout où il y a une once de son émanation ? L’Esprit est unique et il émane de Dieu. Il faut abandonner les images anthropomorphiques qui ont bercé notre enfance où l’on nous présentait le paradis comme un lieu clos. Le « royaume » de Dieu n’est pas un lieu mais un état. Quand nous éveillons notre part divine et que nous progressons dans notre cheminement, nous voyons apparaître un état particulier qui croît au fur et à mesure que disparaissent les prégnances mondaines que nos sens projettent à notre égo. Cet état que l’on appelle l’ataraxie ne reconnaît plus qu’une seule valeur : la Bienveillance, cet Amour absolu qui ne fixe aucune limite et dont l’universalité ne demande rien.

S’il nous faut proposer une sphère de puissance où s’exerce le pouvoir divin — ce fameux règne — c’est la Bienveillance, qui répond à tous les critères exigés, qui s’impose à notre analyse. Donc, le règne de Dieu, son royaume, n’est bien entendu pas matériel ; il n’est pas non plus un pouvoir qui s’impose, car Dieu ne nous domine pas en écrasant une volonté contraire à la nôtre. Il s’agit de la Bienveillance qui gagne à sa cause par la persuasion et la conviction et qui règne par l’harmonie et l’ataraxie. Mais, pour que la Bienveillance soit la seule référence il faut que nous soyons aptes à atteindre cet état d’ataraxie.

La volonté divine

Comme je l’ai dit précédemment, dans mon texte initial, si nous étions capable de nous sauver nous mêmes il y a bien longtemps que la Mal aurait échoué. Mais notre enfermement dans les corps de matière éteint en nous la capacité au Salut. Pour y parvenir il faut deux choses : l’éveil et la progression personnelle avec l’aide de l’exemple de Christ et le soutien du paraclet et, l’assistance divine sous le couvert de la grâce.
La volonté que nous appelons de nos vœux c’est la grâce par laquelle Dieu choisira de nous appeler à lui, considérant que nous avons fait la plus grande part de l’effort nécessaire au recouvrement de notre état initial d’esprit saint ferme. Attention, cette grâce n’est pas dispensée au cas par cas par une divinité qui porterait un jugement sur ceux qui relèvent de son émanation. Non, la grâce est offerte sans partage et sans limite à tous mais nous ne sommes pas tous capables de nous en saisir à tout instant.

Il est possible d’illustrer cela avec l’épisode du fils prodigue[13]. Le fils prodigue fait le choix de quitter sa famille car il est trompé par l’attrait de ce que son héritage lui offrira de voluptés. Pour autant, la Bienveillance de son père n’a rien perdu de sa valeur. C’est son éloignement qui lui fait perdre conscience de sa réalité et qui l’amène même à croire qu’elle lui sera désormais refusée. Seulement, pour pouvoir la redécouvrir il lui faut parcourir le chemin intellectuel et physique qui est responsable de son isolement. Intellectuel, en comprenant son erreur et en découvrant qu’elle l’a réduit à un état inférieur à celui des serviteurs qui officient au service de son père. Intellectuel, en comprenant qu’il est seul responsable de sa situation, en raison de sa folie, qui l’a poussé à quitter l’environnement protecteur de sa famille, pour l’illusion qu’une vie basée sur d’autres valeurs pouvait être meilleure. Physique, en acceptant de redevenir petit, lui qui s’était cru plus grand que tous, et en retournant auprès des siens pour quémander le statut inférieur qu’il en est venu à espérer.

Proposition

« Que ta grâce s’étende… »

La grâce

Le règne et le royaume sont, à mon avis, des notions héritées du judéo-christianisme, que l’on retrouve notamment dans l’Apocalypse. Ces mots portent en eux l’idée d’une relation de pouvoir, donc d’un assujettissement de l’un à l’autre. Ce n’est pas ainsi que je vois l’action de Dieu sur ce qui relève de sa substance. De même que des parents ont pour leurs enfants une relation basée sur l’affection et l’amour et non sur la domination, Dieu ne peut vouloir régner et établir un royaume. Ce que nous savons de l’action divine est la manifestation de la Bienveillance absolue sous la forme de la grâce qui nous est donnée quand nous sommes aptes à la recevoir. Dans une prière adressée à notre origine c’est donc bien cette grâce que nous souhaitons disponible à notre usage. En outre, cette grâce représente à la fois la volonté et le pouvoir divin selon le principe déjà évoqué qui veut que Dieu peut tout ce qu’il veut et veut tout ce qu’il peut. Encore une fois, une prière n’a pas pour objet de débiter des lapalissades. Émettre le vœu de voir se réaliser la puissance et la volonté divine revient à les mettre en doute. Or, nous sommes bien placés pour savoir qu’ils sont une évidence liée à la nature même du bon principe. C’est peut-être en ce sens que Luc et Marcion se contentent de la phrase sur le règne sans y adjoindre la volonté. En effet, il est possible que pour eux, le règne soit l’état de grâce permanent et absolu.

Critique

sur terre comme au ciel

Les limites d’action de Dieu

Là encore nous voyons les interférences du judéo-christianisme qui, considérant la création mondaine comme divine, veut l’inclure dans le champ d’action de Dieu. Les plus anciennes versions mettaient le ciel en premier ce qui faisait le lien avec la suite où la fourniture du pain supra-substantiel était demandée pour ici-bas.
Pour nous Dieu n’a pas de limite dans son champ d’action, c’est-à-dire sur le Bien. Ce qui n’a pas d’être n’est donc pas concerné par l’action divine et il est inutile de l’évoquer, car en le privant de l’être dérobé à Dieu, il est appelé à se néantiser. Il est donc inutile et impensable d’envisager de proposer à Dieu d’agir sur la création maléfique. Cette formulation devient donc impossible dans le cadre d’une prière cathare et il faut recentrer la proposition sur les éléments relevant de la doctrine cathare.

Proposition

« …sur tous les esprits saints »

Les esprits saints concernés

Notre prière ne peut concerner que ce qui relève du champ d’action divin mais il ne faut pas oublier la Bienveillance. Cela nécessite donc d’inclure tous les esprits saints, qu’ils soient tombés dans le pouvoir du Mal ou qu’ils soient demeurés fermes dans le domaine du Bien.
C’est pourquoi cette formulation me semble meilleure puisqu’elle regroupe l’ensemble du domaine d’action du bon principe. Ce domaine n’est plus territorial, comme dans la formulation classique, mais substantiel, c’est-à-dire qu’il concerne l’émanation divine dans sa totalité.
Enfin, la précision « esprits saints » rappelle que si la grâce nous concerne c’est que nous sommes en état de la recevoir, c’est-à-dire purifiés comme nous l’avons demandé précédemment.

Choix de formulation

Par conséquent, je pense plus justifié d’utiliser la formulation suivante :

« Que ta grâce s’étende sur tous les esprits saints »

Cette fois elle est plus courte que celle qui prévaut. Cela n’est pas important mais j’ai aussi à l’esprit d’essayer de conserver au texte global un rythme qui soit en accord avec sa pratique rituelle. En effet, comme pour les mantras bouddhistes, je crois intéressant d’avoir un rythme qui permette une pratique apte à aider l’esprit à se distancier. N’oublions pas que ce sont les Bons-Chrétiens qui vont pratiquer ce texte jusqu’à plus de deux cents fois par jour.

[1] La religion des cathares – Le catharisme t.1. Collection Domaine cathare – Éd. Privat 1976 (Toulouse)
[2] Évangile selon Matthieu, VI, 9-13. La Bible – Nouveau Testament – Bibliothèque de la Pléiade – Éd. NRF Gallimard 1971 (Paris)
[3] Évangile selon Luc, XI, 2-4. La Bible – Nouveau Testament – Bibliothèque de la Pléiade – Éd. NRF Gallimard 1971 (Paris)
[4] Évangélion, VII, 4. Tentative de restitution par A. Wautier (https://www.catharisme.eu/religion/les-confluences/evangelion-de-marcion/)
[5] La doctrine des douze apôtres (Didachè). Éd. du Cerf 1998 (Paris)
[6] Le Rituel de Dublin in Écritures cathares – Éd. du Rocher 1995 (Monaco). Traduction et commentaires de Anne Brenon
[7] Le Nouveau testament, reproduction photolithographique du Manuscrit de Lyon – Éd. Slatkine reprints 1968 (Genève). Traduction de Jean Duvernoy.
[8] Attente de Dieu – Éd. Fayard 1966 (Paris)
[9] La résurgence cathare – Le manifeste – Éd. Le mercure dauphinois 2007 (Grenoble)
[10] Un pacte neuf – Éd. Brépols 1997 (Paris)
[11] Le « Notre Père » une lecture spirituelle – Éd. Albin Michel 2007 (Paris)
[12] Voir Le livre des deux principes de Jean de Lugio (Abrégé pour servir à l’instruction des ignorants § Que Dieu ne peut pas faire le mal) in Écriture cathares op. cit.
[13] Évangile selon Luc XV, 11-32