La glose du Pater – 1

La glose du Pater – 1

La glose

Ce terme qui désigne les commentaires annexes à un texte en vue de l’expliquer plus clairement, peut aussi être considéré de façon péjorative comme un discours oiseux. Il me revient donc de veiller à demeurer dans le premier sens sans tomber dans le second.
Proposer des interprétations d’un texte est à la portée du premier venu. Cependant, si on veut s’y risquer avec un texte philosophique ou religieux, il convient de faire preuve d’une grande prudence. Et si l’on veut le faire avec le texte essentiel du Christianisme, la prudence ne suffit plus ; il faut y adjoindre une grande humilité et une foi à toute épreuve.
Autant dire que je suis très conscient de la difficulté de mon entreprise, ce qui explique je veuille avancer sous le contrôle de tous pour limiter les risques de dérive.

Principes

Pour chacun des termes que je vais proposer je vous énoncerai ceux qui ont prévalu auparavant et j’expliquerai — avec si nécessaire des références — pourquoi j’ai choisi celui-là. Cela va donc demander du temps, mais il faut toujours avancer prudemment dans ces sujets et veiller à disposer d’appuis solides et bien repérés.
Pour me servir de base de réflexion, j’utiliserai le texte des Cathares médiévaux tel que l’indique Jean Duvernoy[1], c’est-à-dire :

Notre père qui es dans les cieux,
Que soit sanctifié ton nom,
Que vienne ton règne,
Que soit faite ta volonté sur terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain au-dessus de toutes choses ;
Remets-nous nos dettes comme nous remettons aussi à nos débiteurs ;
Et ne nous fais pas entrer en épreuve mais délivre-nous du mauvais.[2]

« Notre père qui es dans les cieux, que soit sanctifié ton nom »

Sources

  • Matthieu : Notre père qui es dans les cieux, que soit sanctifié ton nom,
  • Luc[3] : Père, que soit sanctifié ton nom ;
  • Marcion[4] : Père, que ton esprit saint soit sur nous et nous purifie ;
  • Didachè[5] : Notre Père qui es au ciel, que ton nom soit sanctifié,
  • Rituel latin de Dublin[6] : Pater noster qui es in caelis, Sanctificetur nomen tuum
  • Rituel occitan de Lyon[7] : Le nostre Paire que es els cels, sanctificatz sia lo teus nom,
  • Simone Weil[8] : Notre Père celui qui est dans les cieux, soit sanctifié ton nom.
  • Yves Maris[9] : Principe parfait qui es au-delà des cieux, sois glorifié,
  • André Chouraqui[10] : Notre père des ciels, ton nom se consacre,
  • Jean-Yves Leloup[11] : Abba, Notre père dans les cieux, que ton nom soit sanctifié.

Nous avons déjà vu que ce texte se retrouve dans le Kaddish dont il est vraisemblablement inspiré.

Critique

Notre père

Comme on le voit très bien, les sources — à une exception près — utilisent le terme « Père » qui crée une relation directe mais qui introduit une vision anthropomorphique. Ce terme constitue une expression unique attribuée à Jésus (Abba), qui ne se retrouve pas ailleurs dans l’Ancien Testament mais qui émaille le Nouveau Testament, comme le montre bien Jean-Yves Leloup.
Dans la compréhension cathare, ce terme est inexact. Dieu n’est pas le père des hommes ; il est le point d’origine dont nous émanons, sans relation filiale, mais de cause à effet. Cette conception trouve sa source dans la philosophie d’Aristote[12] et dans celle de Platon[13]. Cela transparaît dans les Évangiles avec la notion de bon et de mauvais arbre[14]. Le cadre qui supporterait à la rigueur la figure paternelle, est celui de la philosophie. On peut effectivement parler de la paternité d’une idée pour illustrer sa production sans la moindre relation à une création matérielle. De ce point de vue, effectivement, nous émanons de notre principe comme une idée émane du cerveau d’un penseur, mais les émanations divines sont éternelles, ce qui n’est pas le cas des productions intellectuelles, car leur origine n’est pas éternelle.
Cependant, le terme Père porte aussi une connotation spirituelle qui ne peut pas être niée et qui transparaît dans le titre de cette oraison. Donc, à condition de bien préciser que d’une part il s’agit d’une expression strictement spirituelle et en lui adjoignant immédiatement le qualificatif le plus adéquat — afin d’éviter toute confusion — le mot Père me semble utilisable et justifié.

Proposition

« Père, bon principe dont nous émanons »

Le concept de principe

Je rejoins Yves Maris qui emploie le terme de « principe » pour illustrer cette notion de primauté et d’éternité selon la compréhension qu’en donne Aristote.
Reprenons ses théories :

  1. Les principes sont incorruptibles, car tout ce qui se corrompt se divise et revient aux éléments dont il est formé. Or, un principe ne serait pas un principe mais une cause s’il pouvait se diviser en éléments qui le constitueraient.
  2. Comment des êtres corruptibles peuvent-ils émaner de principes incorruptibles ? En effet, par lui-même l’incorruptible ne peut produire que ce qu’il est. Les êtres corruptibles sont donc des composés dont les parties peuvent provenir de plusieurs sources.
  3. Les principes peuvent être contraires les uns aux autres ou, être de même direction. Le bien et le mal sont des principes contraires ; l’être et le un sont des principes de même direction.
  4. Un principe ne peut pas être à la fois son propre contraire, mais il peut être le contraire d’un autre.

Mais les principes ne sont pas identiques en nature. Le bon principe est la manifestation suprême de l’être en tant qu’être, en cela qu’il est à l’origine la plus haute de tout ce qui relève de sa nature et qui lui est propre : l’Être en tant que ce qui est[15]. Aristote nous dit aussi que le principe n’est pas divisible et qu’il n’est pas accessible à la contradiction ni à l’opposition. Il faut donc admettre un principe différent pour toutes les choses premières opposables. Dieu, en tant que début de tout ce qui est, est donc principe. Il est principe du bien qui est incorruptible. En tant que principe, Dieu ne peut produire quoi que ce soit qui soit contraire à l’état d’être. Donc, le mal qui est le contraire du bien, ne peut être la conséquence de l’être en soi qu’est le principe du bien. De même si Dieu qui est l’être en soi ne produit pas le mal, ce dernier ne peut avoir d’être en soi, ce qui revient à dire que le mal est un néant d’être.

Il est important de bien comprendre deux choses : ce qui est ne peut pas devenir du non être et ce qui n’est pas ne peut pas devenir de l’être ; de même ce qui est, est dans le sens permanent du terme. Pour simplifier, on ne peut pas dire qu’il était ou qu’il sera, mais uniquement qu’il est. Le bon principe est et ce qui émane de lui est également. Alors que le mauvais principe n’est pas et ce qu’il crée n’est pas non plus, c’est-à-dire que ne disposant pas de l’Être, il ne peut disposer de la permanence. Je voudrais vous citer ici la remarque de Louis Lavelle à propos de l’Être selon Parménide : « Il y a dans la seule énonciation du mot être une sorte d’exigence implacable et d’invincible nécessité. Car ce seul mot suffit à poser l’objet qu’il désigne, à montrer qu’il y a quelque chose, ne serait-ce que le mot lui-même, et à exclure le rien.[16] »

La nature du principe divin

Donc, le terme principe s’applique parfaitement à notre compréhension de la divinité. Il convient d’en définir la nature. Yves Maris propose « principe parfait », mais je trouve ce terme un peu redondant. En effet, la notion de perfection va de soi pour ce qui est principiel puisque nous venons d’admettre qu’un principe ne tolère aucune division imaginable ni rien d’opposable à lui même. Par contre, la nature du principe est nécessaire à préciser puisque nous savons que des principes opposés existent. Celui auquel nous voulons nous référer est celui dont relève le Bien absolu et qui ne dispense que du Bien, c’est-à-dire la Bienveillance (Amour absolu).

Sa nature est bonne, ainsi que le rappelle Jésus dans l’épisode de Marc X, 17-18 : « Comme il se mettait en chemin, quelqu’un accourut, tomba à genoux devant lui et lui demanda : Bon maître, que faire pour hériter de la vie éternelle ? Jésus lui dit : Pourquoi me dis-tu bon ? Personne n’est bon, que Dieu seul. » Cette remarque confirme le caractère unique, donc principiel de Dieu et sa nature de bonté absolue. Il me semble donc pertinent de préciser les deux soit, par l’adjectif « bon » devant principe, soit par le substantif le qualifiant en disant : « Principe du Bien ».

Je propose donc de compléter « Père » par : « Père, bon principe ».

Notre relation au bon principe

Cependant, il manque une chose, même si elle n’apparaît pas dans toutes les sources. En effet, une chose est de distinguer Dieu en le qualifiant de bon principe, une autre est de nous situer par rapport à lui. C’est la fonction du pronom personnel « notre » qui apparaît dans la majorité des sources.

Là encore, je vois un risque de mauvaise compréhension. Ce pronom possessif peut induire en erreur en laissant entendre que nous considérons Dieu comme notre propriété. En effet, ce qu’il faut comprendre c’est notre lien de relation en tant qu’émanation consubstantielle. C’est pour cela qu’était utilisé conjointement le mot « Père ».

En l’absence de ce dernier il convient de rétablir ce rapport en complétant la proposition par quelque chose qui précise notre lien relationnel. Je propose de rappeler clairement qu’il s’agit d’une émanation consubstantielle et non d’une création. L’émanation est de même substance mais par de même nature puisqu’elle n’est pas principielle. En tant que conséquence elle dispose néanmoins des mêmes qualifications.

Je préfère personnellement d’exprimer simplement cette relation par les termes : « dont nous émanons », mais on pourrait aussi renforcer cette dernière notion avec : « dont nous sommes l’émanation », mais cela aurait un aspect de redondance entre le « nous » et le « sommes ». Bien sûr la variante avec « Principe du Bien » reste également possible.

Choix de formulation

En l’état actuel de ma réflexion, je propose donc d’adopter la formulation suivante :

« Père, bon principe dont nous émanons »

Elle a l’avantage d’être la plus succincte possible, respectueuse de toutes les formes de compréhension et permettant d’exprimer simplement et clairement ce qui est par ailleurs assez compliqué à définir, comme vous l’avez peut-être remarqué ci-dessus.

Critique

Qui est dans les cieux

Cette terminologie, également très utilisée dans les sources, me semble poser plus de problèmes qu’elle n’en résout.

D’abord, elle tend à positionner Dieu dans l’espace mondain, excepté peut-être pour Yves Maris qui précise bien « qui es au-delà des cieux ». Cependant, cette formulation est à la fois inappropriée et ridicule. Inappropriée puisque Dieu est étranger au monde qui inclut tout l’univers, comme ne le savaient pas forcément les Cathares et ceux qui les ont précédés. Ridicule car, après avoir chassé l’anthropomorphisme, il convient d’éviter les clichés de positionnement du Bien en altitude et du Mal en sous-sol, ce qui n’est qu’une vision humaine qui qualifie positivement ce qui est haut et négativement ce qui se rapproche du sol, voire qui y est enterré.

Proposition

Comme cela ne me semble rien apporter de positif, je choisis de la supprimer.

Critique

Que soit sanctifié ton nom

La seconde partie de la phrase est très intéressante. Là où la majorité des sources souhaitent la sanctification du nom de Dieu, une parle de le glorifier, une précise qu’il se consacre, mais les Marcionites inversent le propos en émettant le vœu que la sainteté divine nous purifie par l’intermédiaire de l’esprit saint (le Paraclet).
C’est intéressant car en effet, comment ce qui est au principe du Bien pourrait-il se sanctifier et même se consacrer ? À la rigueur la notion de glorification pourrait s’admettre dans l’idée que nous sommes glorifiés par ce que nous sommes et ce que nous produisons comme conséquence.

Il me semble que les Marcionites sont les seuls à avoir compris ce qui était en jeu. Si nous sommes issus d’un bon principe, celui-ci est par nature déjà saint — pour autant qu’il nous semble que l’être et le bien sont des éléments dignes de cette considération. Donc, Dieu est déjà saint par nature. Ce qui peut le glorifier et lui valoir une reconnaissance de gloire, ce serait qu’il agisse et qu’il produise une conséquence aussi proche que possible de sa propre nature. Or, nous sommes dans le monde du mélange où nous subissons les influences contraires des deux principes opposés.

Pour autant, même en tant qu’émanations divines, nous ne pouvons accéder à la sanctification tant que nous resterons dans ce mélange dont la part mauvaise masque la part divine. Il faut donc purifier notre nature bonne du mal qui l’assaille afin de nous rapprocher de notre cause, le bon principe ! Mais nous en sommes incapables de nous mêmes, sinon ce serait fait depuis longtemps.

Proposition

« que ton Esprit nous purifie »

L’acteur de la « sanctification »

Si je ne reprends pas la formulation marcionite c’est que je distingue les concepts d’Esprit, de Saint-Esprit et d’esprit saint.

Comme je viens de l’expliquer, ce qui émane du bon principe est saint par nature. Même tombés dans le monde malin nous demeurons des parcelles de bien, donc des esprits saints. J’utilise donc cette formulation pour désigner les émanations divines, qu’elles soient demeurées fermes auprès de leur principe ou qu’elles en soient momentanément séparées, comme c’est notre cas.

Avant son ascension, Jésus ou Christ — selon que l’on pense qu’il s’agissait bien d’un homme ou que l’on croit qu’il ne s’agissait que d’une apparence d’homme —, a rassuré les disciples en leur disant qu’il leur laissait un consolateur (paraclet) pour les aider dans leur cheminement[17]. Ce consolateur est qualifié de Saint Esprit pour distinguer sa fonction, même si je pense qu’il est par ailleurs un esprit saint comme les autres. Je l’appelle donc Saint-Esprit pour des raisons de distinction de compétences et non pour des motifs hiérarchiques qui n’ont pas lieu d’être, l’Esprit, au sens général, étant unique et non divisé.

Mais, quelle que soit sa manifestation, en nous, par Christ ou par le paraclet, ce qui est en jeu c’est l’Esprit unique qui est l’unique émanation du bon principe. C’est bien cet Esprit qui est la manifestation de l’appartenance à la sphère divine. Or, en nous, il est partiellement occulté par le mélange avec la part maléfique qui nous retient prisonnier et qui gène son expression. Ce que nous appelons donc de nos vœux c’est sa manifestation qui nous permettra d’en laisser s’exprimer la part indissociée que nous sommes.

Je propose donc de dire « Que ton Esprit » pour définir le moyen par lequel le bon principe va agir sur nous.

L’effecteur de l’action du Saint-Esprit

Comme je l’ai expliqué plus haut, ce n’est pas le bon principe qui doit être sanctifié, pas même son nom, car il l’est par définition. Non, ce sont les esprits saints, qui ont occulté leur statut initial en chutant dans ce monde malin, qui sont en manque de sainteté. C’est donc sur nous que nous appelons l’action de l’Esprit unique. Et c’est bien par la manifestation de la toute puissance divine, sur ce qui relève de son émanation, que l’Esprit retrouvera son unité primordiale, artificiellement et momentanément dissociée. C’est la motivation principale de cette oraison : obtenir l’assistance du Saint-Esprit pour nous réunifier dans l’Esprit unique, afin de faire dominer en nous la part spirituelle qui est notre nature réelle et profonde.

Mais, en même temps, l’Esprit n’est pas étranger à nous puisque nous en sommes une part et que nous lui demeurons attachés. Nous ne sommes donc pas dans une demande d’action extérieure, mais dans une demande de manifestation globale. Pour être plus précis, l’oraison nous permet — notamment dans le rituel qui nous isole du monde malin — de laisser l’Esprit s’exprimer en nous. C’est pour quoi je pense justifié de dire « nous purifie ».

Choix de formulation

La formulation finale que je propose est donc, pour cette première partie :

« Père, bon principe dont nous émanons, que ton Esprit nous purifie ».

Cette formulation est un peu plus longue mais offre une lecture qui me semble plus claire et dont je crois qu’elle permettra une méditation plus efficace.

[1] La religion des cathares – Le catharisme t.1. Collection Domaine cathare – Éd. Privat 1976 (Toulouse)

[2] Évangile selon Matthieu, VI, 9-13. La Bible – Nouveau Testament – Bibliothèque de la Pléiade – Éd. NRF Gallimard 1971 (Paris)

[3] Évangile selon Luc, XI, 2-4. La Bible – Nouveau Testament – Bibliothèque de la Pléiade – Éd. NRF Gallimard 1971 (Paris)

[4] Évangélion, VII, 4. Tentative de restitution par A. Wautier (https://www.catharisme.eu/religion/les-confluences/evangelion-de-marcion/)

[5] La doctrine des douze apôtres (Didachè). Éd. du Cerf 1998 (Paris)

[6] Le Rituel de Dublin in Écritures cathares – Éd. du Rocher 1995 (Monaco). Traduction et commentaires de Anne Brenon

[7] Le Nouveau testament, reproduction photolithographique du Manuscrit de Lyon – Éd. Slatkine reprints 1968 (Genève). Traduction de Jean Duvernoy.

[8] Attente de Dieu – Éd. Fayard 1966 (Paris)

[9] La résurgence cathare – Le manifeste – Éd. Le mercure dauphinois 2007 (Grenoble)

[10] Un pacte neuf – Éd. Brépols 1997 (Paris)

[11] Le « Notre Père » une lecture spirituelle – Éd. Albin Michel 2007 (Paris)

[12] Métaphysique, notamment livre Γ

[13] Phédon

[14] Évangile selon Matthieu – VII, 17-18

[15] Parménide est considéré comme la source de la philosophie et son poème Sur la nature ou sur l’étant constitue la première analyse de l’Être en tant qu’étant. Je m’appuie notamment sur sa traduction par Barbara Cassin au éditions du Seuil en 1998 (Paris).

[16] Introduction à l’ontologie – Éd. Presses universitaires de France 1947 (Paris)

[17] Évangile selon Jean, XIV, 25-26 : Je vous l’ai dit quand je demeurais chez vous, mais le paraclet, l’Esprit saint que le Père enverra en mon nom, vous enseignera tout et vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit.

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