Le carême de la Consolation

dédicace

Pour les chrétiens authentiques, le moment clé de leur histoire n’est ni la prétendue naissance de Jésus, ni sa Passion et sa résurrection, toutes aussi sujettes à caution. Non, ce qui marque le christianisme authentique est le moment où les croyants décident d’abandonner ce monde malin et de suivre la voie de justice et de vérité pour revenir à leur origine. Ce moment est symbolisé par le seul et unique sacrement connu dans le catharisme, celui qui marque l’entrée dans cette voie, mais aussi qui accompagne ce cheminement vers la bonne fin dans toutes ses étapes. Ce sacrement porte le nom de Consolation car il rappelle que les esprits saints, prisonniers de la matière maléfique, que nous sommes ne sont pas coupables mais victimes et qu’ils n’ont pas à être pardonnés, et encore moins punis, mais consolé par celui qui connaît les épreuves qu’ils ont dû surmonter.

Un carême purificateur

Contrairement aux deux autres carêmes cathares qui précèdent un événement marquant, celui-ci suit immédiatement cet événement majeur qu’est la Consolation. Nous le savons, dans le catharisme, la qualité du sacrement est étroitement liée à la compétence de ceux qui l’administrent. C’est même un des points de forte divergence entre le christianisme cathare et le judéo-christianisme où le sacrement est valable quel que soit la réalité chrétienne de ce lui qui l’administre. C’est pourquoi les périodes importantes du catharisme étaient toujours d’une purification corporelle et spirituelle, généralement marquée par un jeûne strict de trois jours. Cette purification était observée par le ministre qui officiait, mais aussi par son socius et les autres Bons-Chrétiens sans oublier l’impétrant et parfois même par les croyants invités à suivre le déroulement du sacrement.
Dans le cadre de la Consolation, l’impétrant passait un cap essentiel et accédait à une nouvelle vie qui nécessitait une observance rigoureuse d’une règle de vie extrêmement codifiée. Pour que cela ne soit pas perturbé par des considérations secondaires, l’impétrant avait besoin de se maintenir dans un état de concentration et de purification maximum pour ne pas perdre le bénéfice de sa Consolation. C’est à mon sens la raison d’être de ce carême. Il permet de maintenir le groupe des Bons-Chrétiens et leur nouveau membre dans l’état spirituel nécessaire à son nouvel apprentissage. Et ces quarante jours donneront au nouveau consolé le loisir de se préparer à affronter la particularité du « monachisme » cathare, à savoir le mélange permanent d’une vie séculière (c’est-à-dire mondaine) et d’une vie régulière (c’est-à-dire dans une communauté monastique). En effet, ce n’est pas par hasard que la plupart des communautés monastiques judéo-chrétiennes font le choix d’un retrait total de la vie mondaine. Cela facilite grandement l’observance des règles de vie chrétiennes et la poursuite d’un cheminement spirituel. Cependant, ce choix est en quelque sorte une mystification qui montre que l’engagement de ceux qui le pratiquent est, soit insuffisant pour les rapprocher de l’état d’ataraxie qui signe la véritable suprématie spirituelle d’un individu sur ses contraintes mondaines, soit la manifestation d’un doute de la personne concernée quant à sa capacité à atteindre cet état.
Les cathares ne commettent pas cette erreur et toute la doctrine et l’organisation de l’Église ont pour objet de préparer les croyants à atteindre cette capacité de développement spirituel que la prégnance mondaine ne pourra pas contrarier. Malgré tout, ils avaient la lucidité de prévoir de possibles échecs, plus ou moins important, auxquels ils se préparaient par des remises en question régulières (service ou appareillement) et, si nécessaire par la possibilité de nouvelle Consolation.

Un carême préparatoire

Pour les croyants, ce sacrement de la Consolation, auquel ils étaient invités en observateurs, était un moment privilégié. En effet, le croyant — même débutant — n’a qu’un objectif depuis que l’éveil lui a montré la voie, devenir un jour un Bon-Chrétien, c’est-à-dire être consolé lui aussi et mener une vie entièrement consacrée à la voie de justice et de vérité. Assister à ce sacrement est donc pour lui un avant-goût de ce à quoi il aspire. Le carême qui s’ensuit est un moment d’intense réflexion et de remise en cause personnelle, pendant lequel les croyants vont pouvoir s’auto-évaluer, suivre des prêches tenus par les prédicateurs de la communauté à laquelle ils sont rattachés et qui permettra à certains d’entre eux de décider d’enter à leur tour en noviciat.
Même si rien ne nous permet de savoir précisément si les croyants qui le demandaient entraient en noviciat à n’importe quelle période ou s’ils le faisaient après le carême de la Consolation, je pense que c’est le moment idéal. Nos informations sont réduites car la période la mieux documentée est malheureusement aussi celle qui est la plus troublée et même, s’agissant de la fin du XIIIe siècle et du début du XIVe, celle où la pression inquisitoriale amènera le petit groupe survivant des Bons-Chrétiens menés par Pierre Authier à prendre des libertés avec l’organisation qui prévalait en temps de paix. Or, cette période de la pré-croisade est très mal documentée et nous ne connaissons pas bien la façon dont les cathares organisaient leur vie ecclésiale.
Si j’en suis arrivé à cette conclusion, c’est que la période qui va de la fin du carême de la Consolation au début du carême de la régénération est la plus longue de l’année spirituelle cathare. Cela permet donc aux novices débutants de s’habituer à la vie régulière, et notamment à ce qui va le plus perturber leur mondanité, les jeûnes. Pendant ces quelques mois, ils vont pouvoir dominer leurs pulsions mondaines dans le domaine alimentaire et seront plus à même de se préparer au carême suivant. Ils aborderont alors les deux carêmes relativement rapprochés qui les mèneront à Pâques dans de meilleures conditions. Enfin, l’autre logique de ce choix est qu’ainsi les novices clôturent leur cycles annuels à la même période et que, la dernière année, ils seront préparés à recevoir leur Consolation à Pentecôte, ce qui fera d’eux des Bons-Chrétiens prêts à remplir leurs missions dès la fin du carême.

Un moment unique pour les croyants et les sympathisants

Le carême de la Consolation est une période exceptionnelle pour les croyants et les sympathisants. Non seulement ils y voit d’anciens novices devenus Bons-Chrétiens finaliser leur formation et leur montrer ainsi que la promesse du salut est aussi à leur portée, mais en outre, ils y voient leurs camarades croyants d’hier, se préparer à passer ce cap auquel ils aspirent s’ils sont eux mêmes croyants, ou dont ils vont ressentir l’importance s’ils ne sont que des sympathisants.
Pour autant, tous peuvent comprendre la portée symbolique de cette période de la Consolation, car s’il est un symbole envisageable du catharisme, ce n’est ni une croix ni une colombe, mais bel et bien des Bons-Chrétiens et des Bonnes-Chrétiennes qui cheminent dans la voie de justice et de vérité en vue de préparer leur bonne fin et de se rendre digne de la grâce qu’ils espèrent du Bon Principe et du Saint-Esprit paraclet afin de mettre un terme définitif à leurs transmigrations.
Il est un point anecdotique qui mérite néanmoins d’être souligné tant il est en concordance avec la façon dont Christ a choisi de porter son message divin. Si l’on observe bien ce que nous dit le Nouveau Testament, on est frappé du contre-pied permanent que ce texte nous donne à voir du comportement de Jésus par rapport à ce que l’Ancien Testament pouvait laisser attendre. Jésus ne vient sur Terre en Messie biblique combattant et libérateur, mais de manière presque anodine au milieu d’une foule venue écouter la parole d’un prophète juif. Quand il intervient auprès des pauvres et des malades il n’en fait pas une large publicité ou un spectacle destiné à montrer la puissance de Dieu, comme David face à Goliath ou Moïse face à pharaon, mais il insiste pour que son action demeure discrète, voire secrète. Enfin, quand il décide de lancer son « Église » en constituant son équipe d’apôtres, il ne le fait pas en grandes pompes, mais il se retire juste avant afin de bien montrer qu’il n’est rien en lui-même si ce n’est un serviteur inutile comme nous tous. C’est un autre envoyé qui va être en charge de confirmer l’onction divine sur les apôtres lors de leur baptême spirituel. Mais cet envoyé n’est pas homme en apparence contrairement à Jésus ; il demeure esprit confirmant ainsi que la transmission du sacrement dépasse largement le cadre mondain. D’après les dires d’Arnaud Sicre, qui les tenaient lui-même de Pierre Maury, Guilhem Bélibaste en avait pleinement conscience et ne se reposait pas uniquement sur une Consolation transmise de mains d’hommes, mais concevait clairement qu’elle était possible via des apôtres spirituels.

Conclusion

Cette période de la Consolation est la plus importante de l’année spirituelle cathare. Il est d’ailleurs notable que les judéo-chrétiens en aient choisi une autre, pâques, ce qui confirme leur interprétation erronée du message christique. Ils fêtent particulièrement la lecture sacrificielle qu’ils font de la Passion et se réjouissent de la victoire sur la mort de leur héros, de leur Messie justement. Et la Pentecôte est à leurs yeux de moindre importance puisqu’il n’est plus physiquement là.
Pour les cathares l’analyse est diamétralement inverse. La Passion n’a rien d’un sacrifice mais ne fait que confirmer que le Dieu de ce monde — considéré comme seul Dieu juste et sévère par les judéo-chrétiens, les Juifs et les Musulmans — n’est pas Dieu puisque sa loi positive peut être prise en défaut en obligeant ses thuriféraires à exécuter celui qui vient en son nom. Par contre, la Pentecôte est l’événement majeur du christianisme car elle confirme l’engagement du Bon Principe et la nouvelle alliance, qui annule l’ancienne, en permettant aux croyants qui en sont capables d’entamer leur cheminement final vers la bonne fin.
C’est pourquoi il me semble si important de faire de ce carême le moment charnière de la vie ecclésiale cathare, en reliant la communauté évangélique pour qui il est un achèvement du processus de noviciat et la communauté croyante pour qui il est la préparation à l’entrée en noviciat, réelle démonstration et aboutissement de la démarche croyante cathare.