Le carême de la désolation

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Le carême de la désolation précède l’événement qui fut pendant longtemps la base de la prédication chrétienne. Son interprétation est à l’origine du schisme initial qui sépara les judéo-chrétiens des pagano-chrétiens. Les premiers, s’appuyant sur la mystique juive, y voyaient un sacrifice rédempteur conforme à leur vision doctrinale d’un Dieu ambivalent, à la fois punisseur et miséricordieux. Les seconds, se basant sur le message christique d’Amour absolu, y voyaient la clé de voute de la révélation de la supercherie du démiurge et de l’invalidation de la loi positive mosaïque.

La désolation de la Passion

Christ, venu pour nous aider à entamer notre cheminement par la grâce de l’éveil, a d’abord tenté de s’adresser directement à la masse des esprits saints engourdis dans la gangue des corps de matière. À en croire les évangiles, il semble que ce fut un échec partiel, tant les premiers disciples choisis furent incapables de s’extraire de leur condition et du judaïsme qui constituait le fond de leur spiritualité. Comment s’étonner que dans un monde soumis à l’autorité rigide et sanguinaire de l’envahisseur romain, les juifs de l’époque aient eu du mal à se distancier suffisamment de ce qui leur semblait naturel et réel pour comprendre la manipulation dont ils étaient victimes ? Seule une minorité d’entre eux y parviendront et, fuyant la répression qui a suivi l’exécution d’Étienne, constitueront les premières communautés à qui l’on donnera plus tard le nom de chrétiens.

Les autres intégrèrent la lecture juive au message christique, même s’il semblait pourtant très éloigné de l’attente messianique censée redonner au peuple juif sa place de peuple élu vainqueur de ses ennemis. Faute d’avoir un leader guerrier et vainqueur, ils appliquèrent le concept anthropologique de la victime émissaire afin de faire d’un prophète pâlot un vainqueur par défaut. Mais ce choix ne pouvait convaincre que ceux qui l’étaient déjà. Cela explique les difficultés que le judéo-christianisme va connaître dans sa croissance jusqu’à ce que l’alliance avec le sabre impérial désigne un groupe comme vainqueur sur les autres, avant qu’il ne devienne à son tour leur persécuteur.

C’est en cela que la Passion doit être considéré, dans le christianisme, comme une désolation. Car, là où le message christique ouvrait enfin une voie positive en démontrant le mensonge de la loi mosaïque dont l’incohérence poussait ses défenseurs à mettre à mort, au nom de leur Dieu, celui qui se réclamait être son envoyé, la majorité des juifs n’ont rien vu et ceux qui avaient commencé à recevoir son message, n’ont vu pour la plupart qu’une démarche sacrificielle correspondant aux errements qui émaillaient l’histoire du judaïsme.

Un faux départ

Les judéo-chrétiens ont donc fait de la Passion l’événement majeur de leur spiritualité. Pourtant, à bien y réfléchir c’est en fait un moment intermédiaire. En effet, le croyant qui voit dans la Passion et la résurrection le centre de sa foi, ne fait que se maintenir dans une position attentiste où le salut vient de l’extérieur en échange d’une sorte d’apathie qui favorise la prégnance du monde sur nos esprits. En effet, faire de Christ l’alpha et l’oméga du Salut revient à considérer que nous n’y avons aucune part. Cette erreur justifie chez les judéo-chrétiens la relative passivité du croyant qui se contente d’ânonner le credo de Nicée-Constantinople et le Pater, persuadé que cette soumission aveugle suffira à satisfaire un Dieu jaloux et vengeur pour espérer qu’il les distinguera des autres. Cet enfermement dans le concept juif du peuple élu conduit à une totale soumission et à l’abandon de toute volonté d’amélioration qui ne peut être basée que sur l’humilité et la Bienveillance.

On comprend que Christ, face à une telle erreur de jugement, ait finalement choisi un esprit éduqué et capable de réflexion en choisissant Paul comme nouvel apôtre. Ce faisant il validait la nécessité de la connaissance dans la construction de la foi. Car croire sans savoir, la fameuse foi du charbonnier chère au judéo-christianisme, c’est se mettre à la merci premier manipulateur venu. Paul, malgré sa formation juive et malgré son appartenance à la secte pharisienne qui était en pointe de la répression anti-chrétienne, va s’avérer capable de comprendre le renversement total des valeurs qu’implique le message de la Passion. Non seulement, la loi mosaïque est une erreur et un piège, mais l’idée même d’un peuple élu est une absurdité déicide en cela qu’elle donnerait à Dieu une psychologie duelle quand il est en fait le principe du Bien. Donc, c’est bien la Passion qui est le point central, et non la résurrection. Car c’est la Passion qui nous révèle l’imposture du démiurge et la résurrection ne fait que nous rappeler que, comme Christ, nous ne sommes pas de ce monde.

Un carême intermédiaire entre l’éveil et la Consolation

Ce carême est le seul qui subsiste chez la plupart des judéo-chrétiens, les catholiques l’ayant même rallongé d’une semaine. Cela démontre qu’ils ont perdu la mémoire de la signification des carêmes. En fait, cette année spirituelle qui débute avec la régénération, porte ouverte sur l’éveil et qui se termine avec la Consolation, début du cheminement final vers le Salut, est cohérente et progressive. La désolation est le point central du cheminement du croyant en cela qu’elle coupe, enfin et de façon définitive, le dernier lien qui pouvait perdurer entre la conception judéo-chrétienne qui est notre fond commun et la conception chrétienne authentique qui rétablit les valeurs essentielles d’humilité, de non violence et de Bienveillance. Humilité car nous sommes désormais convaincus d’être des esprits saints prisonniers comme les autres, ni meilleurs ni pires, mais simplement enfin libérés d’une partie de nos entraves et en responsabilité de mettre en œuvre la connaissance qui viendra conforter notre foi pour nous permettre de cheminer vers notre Salut. Non violence car nous savons désormais que notre égalité parfaite supprime toute notion de supériorité et tout velléité de suprématie sur notre environnement. Au contraire, la violence nous éloigne de notre but et nous renvoie dans les filets du démiurge. Bienveillance, c’est-à-dire Amour absolu, qui est le moyen de notre progression et son énergie. Car la Bienveillance nous détache de ce monde et nous rapproche de notre nature spirituelle. Ainsi, à l’issue de ce carême, serons-nous en mesure de nous améliorer encore et d’approfondir notre détachement du monde qui ne nous renvoie que l’image de la violence et de la haine destructrice du principe mauvais, pour « purifier » notre esprit du corps qui l’emprisonne et atteindre un jour un état qui sera compatible avec la prochaine étape, la Consolation.

Conclusion

Certes, ce carême s’il est plein de sens pour les croyants, peut dérouter les sympathisants qui ne voient encore dans la Passion qu’un drame qui se conclura ensuite par une victoire comparable à celle des armées du Bien affrontant celles du Mal, comme nous le rabâche régulièrement les textes judéo-chrétiens. Personnellement, et avec toute la modestie possible car je ne suis qu’un croyant parmi d’autres, je pense que ce carême pourrait être le moment pour les croyants d’aider les sympathisants à commencer leur amélioration en leur apportant des éléments de connaissance, qu’eux-mêmes ont réussi à intégrer. Cette rupture entre la loi mosaïque et la loi christique est l’occasion d’entamer une formation qui aboutira sans doute à l’éveil de ces sympathisants, pendant que les croyants, eux, poursuivront leur formation afin d’arriver un jour à l’étape suivante : le noviciat.