Suicide et bonne fin chez les derniers cathares

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Suicide et bonne fin chez les derniers cathares

Rappel de quelques notions essentielles

Le catharisme n’a pas toujours été monolithique dans son expression, tant en raison de la grande flexibilité que son système doctrinaire justifiait, mais aussi en raison des événements extérieurs qui ont eu une grande influence sur le comportement des croyants et même des bons-chrétiens.
En outre, la connaissance que nous en avons est, non seulement parcellaire, mais aussi déformée selon les sources mises en œuvre.

Malgré leur compétence, les historiens ne peuvent rétablir intégralement l’opinion réelle des déposants. En effet, si l’Inquisition utilise un jargon que l’on peut assez facilement décoder afin de rétablir les bons termes du témoin, ce dernier est souvent amené à « adapter » sa déposition afin de minimiser sa faute ou d’éviter de dénoncer ceux qu’il veut protéger.
Enfin, les conditions extérieures ont amené le catharisme à se déliter partiellement faute du temps nécessaire au choix et à la formation de bons-chrétiens de qualité. L’exemple le plus connu est Guilhem Bélibaste, devenu novice par obligation et contre son gré, devenu bon-chrétien faute d’avoir d’autre choix et retombant régulièrement dans ses défauts et fautes malgré une bonne volonté évidente et touchante. Même le bon croyant Pèire Maury, formé à l’école de Pèire Authié ne manquera pas de lui rappeler à quel point ses prédications sont médiocres.

Sans Mercadier, l’unique bon-chrétien suicidé

Sans Mercadier, dernier consolé vers 1305, va se retrouver isolé de ses nombreux frères et rejoindra Pèire Sans — un ancien passeur de Pèire Authié — formé et ordonné bonhomme par ce dernier. Sans Mercadier, très jeune homme et issu de la dernière vague d’ordination (comme Guilhem Bélibaste), est affolé par son isolement et par le danger, d’autant qu’il vient certainement d’apprendre l’arrestation de Pèire Authié.
C’est dans ce contexte de formation minimale et d’isolement qu’il rejoint son ancien qui ne parviendra pas à le raisonner. Il se suicidera donc par saignée, allongé dans le cours d’une rivière proche de la maison du jeune Huc, qui le surprend en pleine action.
Ce récit est rapporté dans la traduction de l’« Histoire de l’Inquisition » de Philippus van Limborch (1692) que l’on peut trouver dans la revue Heresis n°13.
Comme on le voit dans ce récit et dans d’autres, le mode de suicide choisi est un mode rapide (saignée) parfois associé à d’autres.
La grève de la faim, souvent confondue avec l’endura, n’est donc pas le mode privilégié quand les personnes concernées ont d’autres choix.

Les moyens et les motifs de suicide

Le témoignage de ce jeune Huc nous apprendra que, plus tard, Pèire Sans lui avait proposé s’il voulait échapper à l’Inquisition, de se mettre en endura et de se faire consoler avant de mourir.
Cela nous apporte deux informations. D’abord l’usage normal de l’endura n’est pas de provoquer la mort mais elle peut être détournée de son bon usage dans ce but. Ensuite, face au risque d’abjuration devant le bûcher — comme cela s’était produit avec une croyante pourtant véhémente dans sa foi au début du ministère de Bernard Gui — les bonshommes pensaient que le risque de perte du salut était moindre en cas de suicide associé à un Consolament. C’était encore plus vrai concernant un bon-chrétien car les inquisiteurs étaient friands d’abjuration de parfait qui leur donnait une aura d’efficacité importante. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils gardaient les parfaits en vie aussi longtemps que possible, dans l’espoir de les faire abjurer.
D’autres suicides directs sont notés de la part de croyants. Ces derniers agissent dans le même état d’affolement motivé par un sentiment d’isolement fatal, comme Montoliva Francès, enfermée chez les frères Espagnols, ou face à la pression de la répression comme ce fut le cas de Guillelme Marty de Proaude qui tenait cachée sous ses draps une alène pour s’en poignarder et qui demanda à ses compagnes de l’aider à mourir au moyen de saignées et de bains mais aussi en ingérant du verre pilé et du jus de concombre sauvage.
On est loin d’un système maîtrisé et organisé, comme certains auraient tendance à vouloir s’en persuader.
Bien au contraire, on se retrouve typiquement dans un passage à l’acte, suite logique d’une forte dépression, comme on en voit malheureusement trop souvent de nos jours.
Et ces suicides touchent des individus isolés et non des groupes, comme ce fut le cas de l’affaire du temple solaire. Pourtant ils sont entourés mais la pression qui pèse sur leurs épaules est trop lourde pour des croyants — et même un bon-chrétien —  jeunes dans leur foi et manifestement insuffisamment formés en ces temps de répression féroce.
Même si nous disposons de peu de témoignages de la vie des bons-chrétiens et des croyants, il faut noter l’extrême rareté des témoignages de suicides actifs.
Cela confirme, s’il en était besoin, qu’il ne s’agit en aucune façon d’une pratique validée mais bien d’un geste de désespoir dont les bons-chrétiens ne pouvaient ignorer qu’il ramenait leur frère dans un statut de croyant — lui faisant donc perdre son statut de bonhomme — puisqu’il était prévu à chaque fois de le faire en présence d’un bonhomme plus expérimenté qui pourrait tenter un Consolament au mourant, dont nous savons que la capacité de mener au salut était sujette au doute.

L’endura utilisée pour hâter le destin inéluctable

Pèire Raymond des Hugous, bon croyant condamné au mur perpétuel entre en endura et se déclare hérétique en 1313 après trois ans de mur strict. Il sera brûlé une semaine plus tard en urgence face au risque de le voir mourir de faim et de soif.
La manipulation des inquisiteurs par les bons croyants et les bons-chrétiens est avérée dans plusieurs témoignages.
Les bons croyants adaptant leurs dépositions afin de n’en dire que le strict minimum sur leurs implications dans l’hérésie et les bons-chrétiens répondant de façon elliptique afin de ne pas rompre leur vœu de vérité, voire en rédigeant eux-même leur déposition — comme le fit Pèire Authié — afin de n’exprimer que ce qu’il voulait bien dire.
La certitude des inquisiteurs de la détermination des hérétiques dans leur volonté de mourir en endura ou de dire la stricte vérité a vraisemblablement pu jouer contre eux en quelques occasions.
En se mettant en endura, et compte tenu du fait de leur état de santé en cette période difficile, les croyants et parfaits mettaient les inquisiteurs dans l’angoisse de les voir mourir à tout moment sans avoir pu les brûler. Il fallait donc faire un choix cornélien entre la perte d’informations que laissait craindre un bûcher hâtif et l’exemplarité que représentait le bûcher d’un vivant, par ailleurs moins mal ressenti par la population que celui de cadavres arrachés à leur cimetière.
Mais cet usage de l’endura ne saurait être confondu avec sa fonction cathartique première.
Et la confusion tient au fait que l’endura, passage obligé du nouveau bon-chrétien à la suite de son Consolament, pouvait conduire à la mort — ou plus souvent en hâter la survenue — chez des personnes demandant le sacrement au seuil de la mort.
D’ailleurs, les témoignages montrent à quel point ces « chrétiens du dernier moment » espèrent bien mourir sans avoir à vivre des années dans la règle difficile des bons-chrétiens.
En effet, quand l’endura provoquait une sorte de purge de l’organisme malade et ramenait à la vie celui qui l’avait entreprise dans l’attente de la mort, il s’empressait le plus souvent de retomber dans l’état de simple croyant en mangeant de la viande ou un bouillon de poule.
L’endura est un jeûne sévère et prolongé, à l’image du jeûne rituel de quarante jours mais appliqué à une personne peu habituée à un tel effort. C’est en cela que l’imagination populaire — y compris chez certains croyants — l’associait à un suicide rituel. Il est même vraisemblable que vers la fin du catharisme les pratiquants aient pu accentuer la sévérité du jeûne afin de hâter la catharsis.

Conclusion

Comme nous le voyons, rien ne permet de penser que le catharisme ait pu, à quelque moment que ce soit, laisser croire que le suicide n’était pas un acte de violence, donc un accroc sérieux au statut de bon-chrétien. Rappelons que le suicide d’un croyant est, aux yeux des parfaits, sans conséquence car ils ne les considèrent pas comme des chrétiens.
Au contraire, ce suicide est parvenu jusqu’à nous sous l’aspect d’un acte unique, celui de Sans Mercadier. Comparé à un autre acte terrible, l’abjuration, nous voyons combien le suicide est rare chez les cathares.
La menace du suicide fut également pratiquée afin de jouer sur le caractère malveillant de l’Inquisition qui tenait ferme à brûler ses victimes encore vives. Rappelez-vous l’affaire de cette bonne croyante brûlée dans son lit après avoir été abusée par l’inquisiteur qui s’en ira festoyer ensuite.
Il s’agit là d’une astuce à laquelle les bons-chrétiens sont coutumiers. Rappelez-vous l’affaire de ce bon-chrétien, circulant une épée au côté, et qui la montre à un agresseur en lui annonçant que s’il l’attaque il va mourir. Au croyant interloqué qui l’interroge ensuite, il explique qu’il n’a en rien menacé de mort son agresseur mais qu’il voulait simplement lui rappeler que tous les hommes sont mortels.
Voilà pourquoi il faut se garder de prendre certains faits au pied de la lettre dans les rapports qui nous sont parvenus, et qu’il convient de ne pas vouloir faire dire aux textes ce qui nous arrange avec nos convictions modernes.
La mode actuelle d’une vie de confort et d’une mort choisie ne doit pas nous faire chercher dans le catharisme une excuse à ce qui demeure une violence inacceptable et une forme de fuite face au Mal, comme l’est également la clôture en couvent à laquelle se sont refusés les bons-chrétiens.

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