Les chemins de traverse

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En France notamment, l’histoire du catharisme n’a pas connu un cheminement serein et classique.
Plus ou moins loin des circuits universitaires elle s’est écrite grâce à la ténacité et au courage — disons-le — de chercheurs « amateurs » ou issus de circuits parallèles à l’Université qui semblait considérer la recherche en catharisme comme un sujet annexe, voire mineur quand ce n’était pas carrément jugé sulfureux.

La nature a horreur du vide

Comme souvent quand les circuits officiels demeurent inefficace, ce sont les circuits parallèles qui prennent le relais.
En matière de catharisme cela a donné le pire comme le meilleur. Je ne referai pas ici l’histoire de la recherche historique en la matière qui est régulièrement étalée dans les colonnes des ouvrages dits spécialisés et des sites internet en manque de contenu.
Disons que le comique y côtoie l’immonde, le vide insondable les spéculations les plus oiseuses mais toujours infondées.
Le seul point commun entre tous ces soit-disant travaux de recherche est la pauvreté des sources et l’abondance des spéculations.
Heureusement quelques personnes bien intentionnées ont essayé de réaliser des recherches plus sérieuses mais elles furent victimes des a priori de leur époque et leurs pistes finirent pour l’essentiel en impasse.
le catharisme était-il définitivement condamné à servir de support à des spécialistes du surnaturel ou du politiquement douteux faute d’avoir su intéresser un chercheur digne de ce nom et capable d’extirper des sources les informations susceptibles de lui rendre sa vérité ?
Après avoir semblé être éradiqué par la puissance religieuse et temporelle, allait-il aussi sombrer dans les mémoires ?

Le début du renouveau

La seconde moitié du XXe siècle allait heureusement sonner le renouveau de la recherche en catharisme.
Je dirai qu’à mon avis le point de bascule fut René Nelli. Encore attaché à certaines idées d’un passé récent qui avaient fait long feu mais déjà intéressé par des travaux anciens basés sur des sources de qualité, comme celles de Schmidt, René Nelli était également animé d’une réelle empathie pour le catharisme et d’une envie de lui rendre une image largement déformée dans le passé. Mais René Nelli, docteur es-lettres, n’était pas à proprement parler un historien issu du sérail.
Pas plus d’ailleurs que son confrère, docteur lui aussi — mais en droit —, Jean Duvernoy dont l’immense travail de traduction abouti à la publication d’un ouvrage de référence Le Catharisme, dont les deux tomes traitant de la religion et de l’histoire sont encore la référence de bien des chercheurs.
René Nelli, quant à lui, offrit dans son Écritures cathares la première diffusion de documents, authentiquement issus des restes quasi totalement détruits, de la grande bibliothèque que les cathares avaient établie à leur époque et qui subit l’autodafé de leurs ouvrages jugés bien trop dangereux pour être conservés.
Mais l’Université boudait encore largement ce sujet ou bien le traitait de façon très superficielle si ce n’est hautement suspicieuse.
C’est donc encore par une voie légèrement détournée que la recherche continua ses explorations.
L’École Nationale des Chartes qui forme des spécialistes de la conservation des documents du patrimoine, est en quelque sorte et sans aucune intention malveillante, à l’Université d’histoire ce que le corps infirmier est au corps médical. Or, on imagine mal aujourd’hui en France — même si c’est très courant ailleurs — la profession infirmière publier des documents médicaux qu’aurait « omis » d’étudier les professeurs de médecine.
C’est pourtant exactement ce que va  faire Anne Brenon qui en s’appuyant sur ses propres recherches et sur celles de René Nelli et Jean Duvernoy va publier une série d’ouvrages, bourrés de références, qui vont faire découvrir au grand public tout un monde enfoui depuis huit siècles.

L’âge d’or

Dès lors, par sa production prolifique, riche et sans cesse renouvelée, sans compter son travail de communication et d’enseignement, Anne Brenon réussit à fédérer une recherche composite dont les membres souvent jeunes venaient de tous les horizons scientifiques et géographiques.
Ajoutons à cela son travail dans la création du Centre d’Études Cathares sous l’égide du désormais célèbre René Nelli qui disparut trop tôt malheureusement, lui laissant la difficile tâche de résister à des pressions visant à éteindre ce bâton de dynamite que représentait la recherche historique sur le catharisme, susceptible de réveiller quelques souvenirs désagréables en pleine période de renaissance d’une région très affaiblie par son manque d’industries et sa viticulture encore en reconstruction.
Malgré ces vicissitudes elle réussit à produire encore, à  soutenir la production de nouveaux chercheurs, à en faire connaître d’autres dans les colloques et congrès qu’elle organisa et à remettre à neuf les Écritures Cathares de René Nelli en leur ajoutant le Traité de Dublin récemment mis-à-jour.
Ce fut alors, en quelque sorte, le réveil de l’Université. Mais pas pour suivre ces « sans-grade » qui leur disputaient le titre de chercheur. Non, les universitaires d’alors décidèrent de tuer la recherche cathare en tuant sa crédibilité via l’adaptation à la recherche historique du concept philosophique de la « déconstruction ».
Le catharisme n’aurait pour ainsi dire jamais existé ailleurs que dans l’imaginaire d’une Église catholique à la recherche de repoussoirs susceptible de l’aider à imposer ses vues à la société médiévale. La ficelle était si grosse que Jean Duvernoy et Anne Brenon purent la mettre à jour lors de communications et conférences au point que sa principale défenderesse préféra ne plus s’en mêler et que ses thuriféraires préfèrent chercher d’autres angles d’attaque.
Pendant ce temps de nombreux chercheurs français et étrangers dont la liste exhaustive est impossible à établir : Gwendoline Hancke, Julien Roche, Claudine Pailhès, Annie Cazenave, entre autre, sans oublier ceux que nous fit découvrir Anne dans ses congrès : Ylva Hagman,  Daniela Müller, David Zbiral, Lidia Denkova, etc. — je vous l’ai dit la liste complète est  trop longue à établir —, proposèrent des travaux qui permirent des avancées significatives, comme par exemple la validation historique de la Charte de Niquinta.
Malheureusement, cette période faste se terminait sur un constat amer. Le Centre d’Études Cathares vivait ses dernières années, vidé de ses chercheurs les plus éminents, et bientôt de sa trésorerie, mettant son fond documentaire en grand danger de dispersion, la bibliothèque de recherche située au bas de la rue de Verdun de Carcassonne fermait  ses portes sine die rendant l’accès à de vrais trésors de l’histoire cathare à peu près impossible et seule demeure la salle d’étude des Archives départementale où la grande disponibilité du personnel ne compense que mal les freins mis à la récupération de documents, même  récents.

Pause, début de la fin ou renouveau ?

 Le retrait partiel de Anne Brenon de la scène suite aux mauvais traitements connus au Centre d’Études Cathares, aux coups de butoir de l’« anti-recherche » historique cathare et à des problèmes personnels dont certains très récents, l’impression que tout avait été dit sur ce sujet, l’envie de dégonfler un peu le ballon cathare en en faisant une simple dissidence interne au catholicisme, faisaient craindre un retour aux années de plomb en ce domaine.
Pourtant, la colloque de Mazamet de 2009 avait ouvert, ou plutôt à peine entrouvert, un pan de la recherche sur le catharisme que personne ne semblait désireux d’explorer car, une fois encore il s’agissait d’un domaine sulfureux. En effet, Natalyia Dulnyeva, historienne ukrainienne de Lviv, dans sa communication sur Les fondements de la lecture cathare du Prologue de l’évangile de Jean, commençait à faire un sort définitif aux affirmations éculées d’une influence origénienne et surtout reliait la pensée cathare au christianisme primitif, notamment marcionite.
Ce qui est une évidence pour les chercheurs qui n’ont pas oublié que la recherche historique sur une religion ne peut pas faire l’impasse sur les similitudes théologiques, fut à l’époque comme un coup de tonnerre dans un ciel serein pour les adeptes d’une recherche historique, non pas laïque, mais véritablement athée.
Malheureusement ce courant, ouvert à une recherche qui continuerait à avancer malgré les freins idéologiques,  n’est pas forcément dans l’air du temps, surtout à un moment où des chercheurs issus de l’Université cherchent à faire triompher par tous les moyens l’idée d’un catharisme dissidence du catholicisme sur celle d’un catharisme véritable religion chrétienne authentique.
La circonscription, aussi artificielle que ridicule, du catharisme à une période médiévale, parfaitement bornée entre le Xe et le XVe siècle, participe de cette volonté de le couper de ses racines antiques afin de le faire rentrer dans le giron catholique, ce qui aurait le double avantage de minimiser la faute de ce dernier de l’avoir réprimé aussi sévèrement et de laisser au catholicisme le statut d’orthodoxie chrétienne que lui déniait le catharisme sur la base même des Écritures chrétiennes.
Mais il ne faut pas rêver, un tel changement d’axe dans la recherche historique et théologique sur le catharisme ne se fera pas à partir d’une Université qui a presque toujours eu une aversion profonde pour tout ce qui risquait de la secouer sur ses bases.
Comme René Nelli, Jean Duvernoy et Anne Brenon ont été à leur époque les « poils à gratter » d’une Université qui ignorait ou rejetait l’hypothèse d’une recherche historique sur le catharisme, il faut que des chercheurs courageux — quand bien même ils ne seraient pas issus d’un quelconque sérail — développent cet axe de recherche afin d’expliquer enfin comment une religion aussi différente du catholicisme a pu apparaître, armée de pieds en cap au plan théologique et scripturaire, au milieu du Xe siècle et comment, après avoir à ce point influencé les esprits de régions aussi étendues que l’Occitanie, l’Italie du Nord et les Balkans, elle aurait pu disparaître sans laisser la moindre trace.
Certes ces chercheurs doivent s’attendre à une forte opposition et à de vertes remontrances des caciques de la recherche historique, mais j’ose espérer que celles et ceux qui eurent à subir de leur côté les mêmes adversités, auront l’honnêteté intellectuelle et la curiosité scientifique de lire leurs  travaux, et pourquoi pas, de venir en débattre aussi objectivement que possible, avec leurs auteurs.

C’est à ce prix que la lente transformation de la reconnaissance de la religion cathare en hérésie cathare et bientôt en dissidence cathare ne réussira pas l’entreprise de sape qu’avait en son temps essayé de réaliser la déconstruction historique qu’avait su démonter Jean Duvernoy, dont la disparition n’en est aussi que plus cruellement ressentie.

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