4-Histoire

De Jésus à Paul

Conférences | Histoire du catharisme
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De Jésus à Paul

Maintenant que nous comprenons que le catharisme n’est pas né au dixième siècle, étudions le christianisme des origines pour y rechercher des indices qui auraient échappés aux chercheurs. Cette idée fut celle d’un jeune chercheur, Ruben Sartori, que j’ai commencé par assister avant de le relayer pour développer son travail sur certains points qui me semblaient mériter de l’être.

Les affirmations ou hypothèses présentées ci-après sont argumentées et s’appuient sur des sources que vous trouverez listées dans les notes et en fin d’article.
Ainsi vous pourrez vérifier par vous-même la validité des propos tenus ici.

Les cathares disaient qu’ils étaient issus d’une longue filiation d’apôtres[1] qui remontait aux origines, comme le rapportait d’ailleurs Évervin, prévôt de Steinfeld[2] à Bernard de Clairvaux en interrogeant les hérétiques de Cologne.
Cette affirmation, identique chez les autres courants chrétiens, me parut d’abord un effet de propagande visant à asseoir la prééminence de chacun des courants par rapport aux autres. Mais je dus constater qu’elle n’était pas fantaisiste.

Le premier problème sera de vérifier la qualité des sources disponibles et d’apprécier si, selon leur validité, elles permettent de confirmer ou d’infirmer certaines affirmations présentées comme des vérités indiscutables.

Trois personnages vont dominer cette période de la première moitié du premier siècle de notre ère : Jésus, Étienne et Paul, mais nous allons en croiser bien d’autres, réels ou imaginaires.

De la qualité des sources ainsi que des faits et gestes avérés dépendront les bases de ce qui ne s’appelle pas encore le christianisme.

Cet élan spirituel est-il le fait d’un groupe bien défini ou faut-il considérer des différences majeures entre groupes se réclamant de la même source spirituelle ?
Et peut-on considérer l’incident d’Antioche, entre Paul et Pierre, ainsi que sa conséquence du concile de Jérusalem en 39 comme le premier schisme majeur de ce christianisme encore au berceau ?

Les sources

Ce que l’on peut dire des sources relatives à ce mouvement spirituel est qu’elles sont rares, fortement orientées et possiblement falsifiées.
En effet, les sources traitant de ces sujets sont rares, car nous disposons essentiellement de sources internes au mouvement qui ont fait l’objet de tris, de choix et d’adaptations.

L’ouvrage de référence n’a rien d’historique, puisqu’il s’agit de la réunion de textes, écrits a posteriori, réalisée tardivement par le groupe dominant en réaction à d’autres textes jugés concurrentiels et hérétiques.
Le Nouveau testament[3], composé initialement de vingt-huit livres, n’en compte depuis le septième siècle environ que vingt-sept. Il comporte des groupes de textes réunis par leur nature : les évangiles, les lettres de Paul et les lettres catholiques. Les autres textes se veulent historique (Actes des apôtres) et eschatologique (Apocalypse de Jean). Même la réunion de ces textes a évolué, sans doute pour en mettre certains en valeur au détriment d’autres.

Si les sources posent problème, la façon dont nous les utilisons est également source de distorsion. L’historien n’est pas un être désincarné qui saurait produire un document absolument neutre et fiable. Cela est vrai de ceux qui écrivent des ouvrages historiques, comme de ceux qui les interprètent de nos jours.

Jésus et le christ

Les problèmes de la Palestine à l’époque supposée de Jésus, quand Hérode gouvernait sous la coupe de Rome, expliquent sans doute la difficulté à disposer de sources fiables.

Le premier problème est celui d’attester de l’existence de Jésus. Les textes qui nous en parlent sont, soit d’origine chrétienne (Évangiles, Actes des apôtres), soit, quand ils sont d’origine externe et qu’ils paraissent valider son existence, ils semblent avoir fait l’objet d’interpolations visant à modifier sensiblement leur sens (Flavius Josèphe).
Les textes chrétiens sont apparemment incohérents entre eux. Ainsi, les évangiles ne sont pas d’accord sur tous les points relatifs à Jésus ; certains parlent de sa naissance, d’autres pas. Concernant ses actions, impossible de savoir si elles sont réelles ou symboliques.

Or, Paul, qui va recevoir christ de façon purement spirituelle, ne va pas chercher à se rapprocher immédiatement de ceux qui auraient connu Jésus en chair. Cela semble incroyable si Jésus avait été formellement attesté à l’époque.

Concernant Jésus, les textes extérieurs au groupe chrétien en sa faveur se résument à Flavius Josèphe. Les autres textes parlent de chrétiens ou de christ, mais pas de Jésus. En outre, certains sont jugés douteux, voire inventés de toute pièce. Le texte dit : « Vers le même temps vint Jésus, homme sage, si toutefois il faut l’appeler un homme. Car il était un faiseur de miracles et le maître des hommes qui reçoivent avec joie la vérité. Et il attira à lui beaucoup de Juifs et beaucoup de Grecs). C’était le Christ. » [4]

Pour autant, si son historicité n’est pas prouvée, son caractère mythique non plus.

Ce qui semble avéré est que les premiers documents relatifs à Jésus étaient centrés sur la période de la Passion et de la résurrection. Le reste fut, semble-t-il ajouté au fur et à mesure par la suite.

Nous étudierons les liens entre christ et Jésus et l’historicité de ce dernier dans une autre vidéo.

Étienne, révélateur des deux courants chrétiens

Ce personnage, cité dans les Actes des apôtres, est intéressant. En effet, il fait l’objet d’un développement qui couvre presque deux chapitres.

Il apparaît d’abord à l’occasion d’une querelle entre les juifs hellénisants et les juifs hébreux, c’est-à-dire ceux de la diaspora et ceux de Jérusalem. Ces derniers semble-t-il ne traitaient pas les veuves des premiers sur un pied d’égalité avec les leurs lors du service à table. Pour couper court à ce problème sans devoir assurer eux-mêmes l’intendance, les hébreux réunirent les disciples pour choisir sept jeunes à qui confier cette charge. Étienne fut l’un d’eux (chap. 6). Cet épisode montre des dissensions liées aux origines des juifs se réclamant de christ.

On remarquera que sa condamnation pour le motif de blasphème de Iahvé et de Moïse, le même que celui reproché au christ, donnera lieu à une exécution publique immédiate par lapidation (chap. 7). Cela vient encore amoindrir la véracité de l’exécution de Jésus qui aurait été crucifié.

Mais ce qui interpelle le plus dans cette affaire, c’est ce qui se produit ensuite. L’exécution d’Étienne provoqua une grande persécution contre les membres de l’ecclésia de Jérusalem. Pourtant, ceux qui sont désignés comme les apôtres ne fuient pas. Ce sont sans aucun doute les cadres de ce groupe, ceux qui sont les plus proches de Jacques, Pierre et Jean qui restent sur place également.

Les autres, c’est-à-dire ceux du même groupe que le martyr, les hellénisants de la diaspora fuient en Judée et en Samarie.
Que faut-il penser de ceux qui restent ?
Face à une exécution sous l’accusation de blasphème il faut en conclure que ceux qui ont fui pensaient comme Étienne et ceux qui sont restés ne partageaient pas son point de vue.
Cela est confirmé par le fait que Pierre, mais aussi les autres apôtres évangélisent dans les synagogues des juifs orthodoxes venus de toutes les contrées de la diaspora. Pierre et Jean, emprisonnés en raison de leur prêche, sont finalement relâchés.
Le moins que l’on puisse dire est que les juifs du sanhédrin devaient n’avoir trouvé aucune entorse à la loi juive pour agir ainsi. Cela se reproduit au chapitre suivant. Mais Étienne, lui n’aura pas cette chance.
Il faut donc en conclure qu’il y avait bien deux sortes d’apôtres : ceux qui suivaient la vision de Jésus et qui, blasphémant le Dieu des juifs, risquaient la mort, et ceux qui, comme les disciples, étaient des juifs parfaitement respectueux des nombreuses obligations de cette religion, n’encouraient aucune peine.

Au chapitre suivant la mort d’Étienne on nous dit qu’un jeune juif était là et approuvait le meurtre, sans pour autant prétendre qu’il y avait participé activement. Cet homme, c’était Paul, appelé du nom juif qui lui est attribué, Saul.

Paul de Tarse, charnière du christianisme

Un juif romain aisé

Personne, à ce jour, ne connaît exactement la date de naissance de Paul. La fourchette varie entre l’an 3 à 13 de l’ère chrétienne (è.c.) qui correspond aux deux dernières validations de l’autorité d’Octave, petit-neveu et fils adoptif de César, sur la Cilicie dont la capitale est Tarse. D’autres ont resserré cet écart à la fourchette de 6 à 10 (è.c.) et finalement les historiens s’accorde sur une date unique de 8 de l’ère chrétienne[5].

Sur son lieu de naissance, si la plupart admettent que Tarse est bien la ville qui l’a vu naître, saint Jérôme — s’appuyant sur les dire d’Origène — prétend que c’est plutôt dans la ville de Gyscal en Galilée. Mais, cette affirmation est contredite par le fait que sa citoyenneté romaine qu’il tient de son père (elle était héréditaire), ne peut avoir été attribuée à ce dernier s’il était un déplacé forcé, comme l’affirme Origène. Elle remontait au moins à une génération de plus, ce qui impose que la famille était déjà clairement et durablement installée à Tarse. Cette ville, située à la limite entre l’Asie et l’Occident, présentait une particularité que nous relate Strabon le géographe et historien grec (- 60, 20 è.c.) : « Les habitants de Tarse sont tellement passionnés pour la philosophie, ils ont l’esprit si encyclopédique, que leur cité a fini par éclipser Athènes, Alexandrie et toutes les autres cités que l’on pourrait énumérer pour avoir donné naissance à quelque secte ou école philosophique[6]. » Nul doute que ce milieu a pu influencer le jeune Paul, même s’il n’y est vraisemblablement pas demeuré à l’âge adulte[7]. S’il est citoyen romain, ce qu’il affirmera toute sa vie sans être jamais démenti, il est aussi juif pharisien, hébreu d’Israël, de la tribu de Benjamin. Ces deux affirmations ne se contredisent pas et on connaît au moins deux autres juifs célèbres qui ont cumulé cette hérédité avec la distinction de citoyen romain : Hérode le grand et Flavius Josèphe.

Manifestement issu d’une famille aisée, Paul fut aussi relativement riche lui aussi, notamment en raison de son activité dont on nous dit qu’il fabriquait des tentes, ce qui doit se comprendre comme exerçant les métiers de tisserand et/ou de sellier.

L’homme aux deux cultures

Juif pharisien à l’ascendance revendiquée, Paul fut l’élève de Gamaliel, le rabbi à l’éducation tolérante, à Jérusalem.
Rappelons que Gamaliel était un Pharisien de renom. Son grand-père, Hillel l’Ancien, était à l’origine de l’un des deux principaux courants de la pensée pharisienne. Son approche était considérée comme plus tolérante que celle de l’école rivale, celle de Shamaï. Nul doute qu’avoir reçu un tel enseignement était une marque de qualité dans la maîtrise de la loi orale, ce dont Paul ne manquera pas de se servir.

Pourtant Paul renoncera aux avantages qu’une telle éducation lui promettait, appliquant peut-être en cela l’enseignement de ce grand maître : « prendre garde d’être trouvé en train de combattre en fait contre Dieu. »

De ses origines, Paul bénéficiera de la capacité à raisonner et à s’adresser aux païens dans le langage philosophique qu’ils reconnaissaient. Cela est particulièrement vrai dans les communautés grecques (Corinthe, etc.).

Paul, historiquement controversé

Les Actes des apôtres sont attribués à Luc, médecin et ami de Paul[8], paraît-il.

Pourtant, leur lecture montre un antagonisme envers Paul qui dure au moins jusqu’au chapitre 13 inclus :

  • Paul y est sans cesse ravalé à son rang de juif par l’emploi du nom Saul au lieu de celui de Paul qu’il revendique ;
  • Il est accusé d’avoir pris part, en quelque sorte à l’exécution d’Étienne ;
  • Le personnage de Simon le mage est considéré par quelques chercheurs comme une caricature de Paul ;
  • Il est montré comme soumis à l’autorité des « colonnes » de Jérusalem, ce qu’il nie ;
  • Son statut d’apôtre lui est contesté alors que son baptême d’esprit (imposition des mains) est validé sans immersion.

Ses positions vis-à-vis de la loi judaïque, notamment dans l’application des prescriptions alimentaires et de la circoncision pour les adeptes non-juifs, aboutissent à un antagonisme absolu avec Pierre et les envoyés de Jacques le juste[9]. La crise d’Antioche (49) provoquera le premier schisme qui séparera les judéo-chrétiens, jusque là seuls détenteurs de la légitimité chrétienne, et les pagano-chrétiens dont Paul fera une Église largement émancipée.

Ses lettres aux communautés fondées sous son autorité sont systématiquement manipulées, dès sa mort par les scribes judéo-chrétiens et les autorités de l’Église de Rome, au point que Marcion va se sentir obligé de les rétablir en 140.

Tertullien de Carthage, père de l’Église catholique du 3e siècle le traitera d’« apôtre des hérétiques ».

Pourquoi un tel personnage a-t-il été finalement intégré dans le Nouveau Testament ?

D’une part en raison du fait que sa correspondance, même réduite par les manipulations et amoindrie par les interpolations, demeure la plus abondante et la plus ancienne de cette époque[10].

D’autre part en raison du fait que son aura auprès des communautés chrétiennes du monde chrétien d’alors était immense, au point que son « disciple » Marcion n’aura aucun mal à les rallier à sa bannière un siècle plus tard, faisant de cette Église, la plus importante du monde selon les commentateurs judéo-chrétiens.

Nous verrons dans la prochaine publication en quoi sa prédication a ouvert la voie qui mena au catharisme.


[1] « Ceux qui ont été livrés aux flammes nous ont dit dans leur défense, que cette hérésie venait du temps des martyrs, et s’était, tenue secrète jusqu’à nos jours, mais qu’elle s’était conservée en Grèce et dans plusieurs autres endroits. », Évervin de Steinfeld (env. 1143).
[2] Anne Brenon, Les archipels cathares – Dissidence chrétienne dans l’Europe médiévale (t. 1) : éditions Dire (2000) – éditions L’Hydre (2003)
[3] La Bible – Nouveau Testament, Introduction par Jean Grosjean, textes traduits, présentés et annotés par Jean Grosjean et Michel Léturmy avec la collaboration de Paul Gros, éditions NRF Gallimard, collection de la Pléiade (1971).
[4] Flavius Josèphe, Testimonium flavianum in Antiquités judaïques, § 63 et 64 du Livre XVIII (premier siècle de l’ère chrétienne).
[5] Alain Decaux, L’avorton de Dieu – Une vie de saint Paul, éditions Perrin/Desclée de Brouwer (2003).
[6] Ibid.
[7] Eugène de Faye, Saint Paul – Problèmes de la vie chrétienne, (3e éd.) librairie Fischbacher (1929).
[8] Le Nouveau Testament commenté, sous la direction de Camille Focant et Daniel Marguerat, éditions Bayard et Labor et fides (2012). Les Actes sont commentés par Daniel Marguerat.
[9] Jean Daniélou, L’Église des premiers temps – Des origines à la fin du IIIe siècle, éditions du Seuil (1963)
[10] Daniel Marguerat, Paul de Tarse – Un homme aux prises avec Dieu, éditions du Moulin (1999)

Le slovo de Cosmas : une erreur historique ?

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Le slovo de Cosmas : une erreur historique ?

Le slovo (discours) de Cosmas le prêtre est présenté par les historiens comme le premier document fiable permettant de dater l’origine du catharisme. Ce choix a influencé des générations de chercheurs. Mais, est-il fiable ou n’est-ce qu’une erreur historique de plus ?
Le christianisme ne s’est implanté qu’au 9e siècle parmi les slaves de Bulgarie et la conversion générale fut obtenue par les moines Cyrille et Méthode en 862, lorsqu’ils parvinrent à baptiser le tsar Bogoris (Boris 1er le baptiseur)[1]. Des querelles entre le patriarche grec et le pape de Rome, au sujet de ces régions, durèrent plusieurs siècles et favorisèrent des difficultés dans l’expansion du catholicisme et, plus tard, de l’orthodoxie dans ces régions. En outre, les pauliciens exilés plus ou moins volontaires, sous Constantin V — deuxième empereur Isaurien —, rebaptisé Copronyme (au nom de merde) suite au concile de 787 qui condamna définitivement l’iconoclasme[2], prêchèrent ces peuples pour les gagner à leur religion dès 868.

Qu’est-ce que le catharisme ?

De façon générale, les historiens officiels, comme les autres scientifiques, manifestent une extrême méfiance à l’égard de tout ce qui pourrait ressembler à une opinion religieuse.
Concernant l’histoire d’une religion, cela les conduit souvent à des positions délicates voire aberrantes.

La première question qui s’est posée concernait la nature du catharisme :

  • était-ce une religion externe au christianisme (païenne) ?
  • était-ce une forme de syncrétisme associé au christianisme ?
  • était-ce un christianisme ?

Difficile de nier un apparentement avec le christianisme, comme l’ont fait les premiers chrétiens de Jérusalem et de Rome avec le gnosticisme où étaient mélangées, par les judéo-chrétiens, les spiritualités chrétiennes divergentes et les spiritualités païennes. En effet, les cathares se sont toujours réclamés du christianisme le plus authentique.

La solution adoptée par l’Église catholique romaine, et reprise par l’Église orthodoxe de Constantinople, du Moyen Âge à nos jours, fut de le traiter de manichéisme, en raison d’éléments doctrinaux considérés comme dithéistes, mais surtout parce qu’Augustin d’Hippone[3] avait rédigé une contestation argumentée du manichéisme et qu’il n’en existait pas contre le catharisme.

Depuis le milieu du 20e siècle, et notamment avec Jean Duvernoy[4], le caractère strictement chrétien du catharisme a été validé.
Il est considéré comme une forme archaïque du christianisme, c’est-à-dire un christianisme qui serait resté très proche de celui du premier siècle.

Origine chronologique

Le texte le plus ancien, qui a été retrouvé et étudié[5], situe l’origine de ce mouvement religieux vers les années 969 – 972.
Sa principale référence historique est la proximité immédiate du règne du tsar Pierre de Bulgarie ( ?/mai 929-janvier 967), mais elle n’est pas la seule.
Vers la fin des années 940, le patriarche Théophylacte de Constantinople (patriarche de 933 à 956), fils de Romain 1er Lécapène et de Théodora[6], oncle de la femme de l’empereur Pierre 1er, avait été alerté par ce dernier sur une hérésie contre laquelle il fulmina des formules d’abjuration qui ne mentionnaient pas directement le pope Bogomil, contrairement au slovo de Cosmas[7]. Il le qualifiait de manichéisme mâtiné de paulicianisme.
La référence chronologique à Jean l’Exarque (né vers 890), cité comme n’exerçant plus est possible, car il a exercé sous le règne du tsar Syméon 1er le grand (864/893-927).
J. Trifonov[8], a émis l’hypothèse de Jean d’Ohrid, connu sous le nom de Jean le prêtre, aurait été exarque, ce qui repousserait l’origine du bogomilisme au début du 11e siècle.
Mais la suppression du patriarcat bulgare en 972, qui entraîna de fait celle de la fonction d’exarque, plaide plutôt en faveur du premier Jean, même s’il aurait été âgé de plus de 80 ans à l’époque du slovo.
Les références à la guerre, sans doute liée aux interventions russes, petchenègues, magyars et croates qui favorisèrent l’annexion grecque d’une partie de la Bulgarie par Jean 1er Tzimiskès en 971 (après une courte trêve entre Boris 2 et Nicéphore Phocas en 967), permettent aux historiens de situer la rédaction du document sous le règne de l’empereur Boris 2 de Bulgarie (± 931/969-977).

Nature doctrinale

Ce texte est loin de répondre de façon claire à toutes les questions historiques.
Déjà, on peut s’étonner que des historiens, si frileux envers les textes issus des religieux, se basent ainsi sur un texte issu d’un religieux, qui plus est opposant notoire à la personne citée.
Le personnage évoqué ne s’appelait sans doute pas Bogomil, car il était courant, voire systématique (chez les pauliciens notamment) de choisir un nom évocateur lors du baptême ou de la prise d’une fonction religieuse. Or Bogomil peut se traduire par « ami de Dieu » ou « que Dieu a en sa pitié ». Cosmas détourne malicieusement cette traduction en : « indigne de la pitié de Dieu ». Si l’on se base sur le slavon, langue de l’époque, terme « ami » semble tout à fait recevable.
Le terme bogomile fut aussi, semble-t-il, celui d’un mouvement social contestataire, non religieux à l’origine. Il est né à l’occasion de l’instauration du féodalisme de la fin du 9e siècle au début du 10e d’après Dimitre Anguélov[9]. Auparavant, la société paysanne disposait de plus de liberté.
Cet historien fait clairement le lien entre bogomilisme et paulicianisme qu’il relie au manichéisme et ce dernier au marcionisme et au gnosticisme. On voit ce genre de rapprochement chez d’autres historiens, pourtant aucun n’a vraiment cherché à approfondir cette apparente filiation.

La recherche officielle se heurte à la faiblesse documentaire due, pour la plus grande part, à la répression conjointe menée par les autorité ecclésiastiques et politiques, notamment au sein de l’empire byzantin.
Les documents disponibles (Théophylacte, Synodikon de l’orthodoxie[10]) se limitent en général à des listes d’anathèmes.
Le Slovo de Cosmas est le plus complet et le plus ancien de ceux qui citent Bogomil.

Aucun document ne semble exister qui permettrait d’effectuer une recherche ascendante dans le temps.
La suprématie bulgare d’un côté (notamment Syméon le grand) et byzantine de l’autre (notamment depuis la victoire définitive des iconodoules), a relégué les hérésies à de simples mentions stéréotypées.
Cela explique que les historiens se contentent et s’accrochent à ce texte.

De fait les théories judéo-chrétiennes monopolisent l’espace obligeant les autres voies à la clandestinité et à l’absence de mentions textuelles, ce qui influence la lecture des historiens.
Le bogomilisme est pourtant une réalité impossible à nier.
Son origine couvre au minimum la charnière entre le 10e et le 11e siècle, avec une possible antériorité au début du 10e siècle (intervention de Naum cité par Anguélov).

Le slovo parle de la région paulicienne de Philippopolis (au sud de Preslav), mais une zone Sud-Ouest est également clairement identifiée comme regroupant des bogomiles (voir carte ci-dessous).
Le bogomilisme se réclame d’un christianisme qu’il maîtrise, contrairement aux croyances slaves et bulgares païennes.
Sa réfutation du judéo-christianisme va de pair avec une analyse comparative du monde et de la mission christique qui justifie une doctrine chrétienne différente, mais cependant parfaitement cohérente.
Son succès est indéniable au vu de son implantation en Bulgarie médiévale qui couvre cinq évêchés qui se confirmeront dans les siècles suivants.

Cette carte de la Bulgarie à l’époque de Syméon (10e siècle), nous la montre beaucoup plus grande qu’aujourd’hui frontière en jaune).

La capitale Preslav était relativement proche de Philippopolis (soulignée en vert), ville des arméniens pauliciens, ce qui explique la proximité doctrinale avec les bogomiles.
Les bogomiles ont surtout agi à distance de la capitale dans le Sud-Ouest, à proximité d’Okhrida (entourée en rouge) où ils furent en butte avec le catholique Naum, disciple de Clément, dont la trace demeure dans le nom de la ville St Naoum (soulignée en rouge). Mais ce Naum est mort en 910, ce qui accrédite l’idée d’une antériorité de plus de 50 ans du bogomilisme par rapport à la date de parution du slovo.

Le bogomilisme fera l’objet de nombreuses réactions de l’empire d’Orient, dès la prise de pouvoir de la régente Irène, après la mort de Constantin V, qui annula les dispositions iconoclastes des deux premiers empereurs isauriens et surtout sous la domination de l’impératrice Théodora qui rétablit définitivement le culte des images (842). Au long de ces années de luttes doctrinales internes et contre les pauliciens à l’Est, ces derniers, définitivement défaits à Téphriké (sous le tsar Basile 1er), vinrent grossir les rangs de leurs prédécesseurs à Philippopolis et renforcèrent de fait l’importance de leur apostolat envers les Bulgares.
D’autres persécutions eurent lieu plus tard, et notamment sous Alexis 1er Comnène[11], contre les bogomiles, mais les soutiens des responsables politiques et militaires des Balkans leur permirent de se maintenir.

Les rapports entre bogomilisme et catharisme sont évidents et la venue de Nicétas à Saint Félix Caraman, en Occitanie, au 12e siècle le confirme.
Les cathares considèrent les bogomiles comme leurs anciens, c’est-à-dire des frères dans la foi, antérieurement organisés. Rien n’indique cependant une paternité directe, contrairement aux dires des historiens.
Les bogomiles sont clairement liés aux pauliciens, tant géographiquement que doctrinalement.
Les autres « filiations » plus anciennes et datées de la période païenne, sont plus douteuses (massaliens) et le manichéisme n’est qu’un argument facile en raison des réfutations disponibles (Augustin d’Hippone).


[1] Histoire et doctrine des cathares, Charles Schmidt – Harriet (Bayonne) 1983 – Première édition : Histoire et doctrine de la secte des cathares ou albigeois – J. Cherbuliez (Paris – Genève) 1849.
[2] Byzance, Auguste Bailly – Arthème Fayard (Paris) 1941.
[3] Contre Faustus, Augustin d’Hippone. Traité polémique contre les écrits de l’évêque manichéen Fauste, écrit après la mort de ce dernier et qui sert de référence contre le manichéisme. Lire l’analyse de Michel Sourisse dans Imaginaire & Inconscient : Saint augustin et le problème du mal : la polémique anti-manichéenne.
[4] L’histoire des cathares – Le catharisme t. 2 : Jean Duvernoy – Privat (Toulouse) 1979.
[5] Le traité contre les bogomiles de Cosmas le prêtre : traduction et étude par Henri-Charles Puech et André Vaillant – Librairie Droz (Paris) 1945.
[6] Louis Bréhier, Le monde byzantin, vol. I : Vie et mort de Byzance, Albin Michel, 1969 (1re éd. 1946).
[7] Козма пресвитеръ болгарскй писатель Х вька : M. G. Popruženko (Sofia) 1936. Édition originale ayant servi pour la traduction.
[8] Бесыдата на Козма Пресвитера и иейниятъ авторъ (trad. approx. : Conversation entre Cosmas le presbytre et le fou…) (Sofia) 1923.
[9] Le bogomilisme en Bulgarie : Dimitre Anguélov – Naouka i Izkoustvo (Sofia- Bulgarie) 1969 et Privat (Toulouse) 1972.
[10] Synodikon de l’orthodoxie : traduction de Jean Gouillard – Travaux et Mémoires 2 – E. de Broccard (Paris) 1967.
[11] Alexiade : Anne Comnène fin 11e et début 12e siècles – traduction Bernard Leib – Les Belles Lettres (Paris) 2006

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La diffusion du catharisme

Catharisme médiéval
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LA DIFFUSION DU CATHARISME

L’histoire du catharisme, et notamment son mode de diffusion dans ce qui est aujourd’hui la France, semble avoir fait l’objet d’un traitement plus que superficiel par les historiens. La plupart d’entre eux s’est contenté d’évoquer une diffusion de la pensée bogomile par le biais des voies naturelles de communication que sont les routes commerciales entre l’Orient et l’Occident, qui traversent les Balkans.
Cette hypothèse, tout à fait vraisemblable, a l’avantage d’éviter de s’interroger sur d’autres phénomènes et sur des incohérences de dates. En effet, si l’on en croit les historiens, le bogomilisme débuterait à la fin du 10e siècle puisque l’on dispose du discours (slovo) du pope (prêtre) Cosmas, daté des environs de 967, dans lequel il décrit cet « hérétique » Bogomil et anathémise sa doctrine.
Sauf que ce document, que rien ne vient corroborer clairement, contient l’information capitale selon laquelle ce mouvement hérétique aurait déjà mis en place cinq évêchés. Difficile donc de considérer qu’il est tout débutant à cette date.
La diffusion par la voie commerciale semble avérée en cela que l’on retrouve les mêmes conceptions du côté de Cologne quelques décennies plus tard. On peut donc imaginer que des bogomiles gyrovagues auraient pu se déplacer et transmettre leur vision doctrinale dans un pays que la réforme grégorienne semblait avoir rendu moins uniforme du point de vue doctrinal, comme semble en attester certains groupes franchement « réformateurs », mais pas totalement hérétiques, comme ceux qui côtoient les bogomiles de Cologne ou comme l’histoire du paysan Leutard.
Cette réforme, qui semble avoir donné des espoirs de renouveau théologique, paraît avoir favorisé l’émergence de courants de pensée doctrinale parallèles ou même carrément différents chez les clercs. Ces derniers avaient les moyens d’accéder à des écrits transportés par d’autres clercs, de les lire, d’y réfléchir et de les transmettre à leur tour. L’affaire des chanoines d’Orléans qui, en 1022, se mettent à enseigner une théorie très proche de celle des futurs cathares peut en attester.
Si l’on fait une comparaison modeste avec notre époque, on constate que nombre de personnes s’intéressant à la spiritualité sont amenées à s’interroger sur le sens à donner à leur approche spirituelle. En effet, chez les chrétiens d’origine, la lecture des textes officiels peut donner des raisons de douter de la valeur de leur contenu. Combien de catholiques en sont venus à rejeter certains dogmes et à se concocter une approche spirituelle très personnelle ? Il n’est donc pas impossible de penser que cela a pu se produire en d’autres temps, surtout si l’annonce de la réforme grégorienne a pu laisser croire que le temps des réformes théologiques était venu.
Enfin, une troisième voie mérite d’être explorée. Je reconnais que je crois être le seul que cela ait intéressé, mais je pense qu’il faut néanmoins se pencher sur elle.
Lors de la première croisade, les chevaliers du Nord, Godefroy de Bouillon et Bohémond de Normandie notamment, semblaient autant animés par le désir de « libérer » les lieux saints aux mains des musulmans, que par le désir de s’approprier des territoires sur lesquels ils pourraient régner. Cela paraît être moins présent à l’esprit de Raimond IV de Saint-Gilles, le comte de Toulouse. L’empereur Alexis Comnène, qui voyait arriver ces troupes, qui prétendaient expulser les musulmans, considérait que ces territoires étaient sa propriété momentanément spoliée par ces Arabes. Il se méfiait donc fortement de cette « aide providentielle » sur laquelle il ne se faisait aucune illusion . C’est pourquoi il exigea que les chevaliers lui prêtent un serment d’allégeance.
Si les chevaliers du Nord ne se firent pas prier, sans pour autant envisager de respecter ce serment, Raimond de son côté refusa. En effet, la psychologie occitane, dominée par le Paratge, lui donnait deux caractéristiques particulières : l’attachement à l’engagement pris de libérer gracieusement les terres « souillées » et la valeur indiscutable de sa parole qu’un serment secondaire ne pourrait qu’amoindrir. Ce caractère si particulier retarda son départ de Constantinople et l’amena à fréquenter plus longuement l’empereur Alexis. Ce dernier qui avait prêté des troupes aux chevaliers, tant pour renforcer leur maigre équipage, que pour avoir des hommes à lui en leur sein, afin de mieux les surveiller et les contrer si nécessaire, semble avoir été sensible à cette psychologie occitane.
Il est donc raisonnable de penser que la mentalité orientale ait été plus proche de celle des Occitans et a pu donner lieu à des liens amicaux plus clairs entre les soldats de comte et ceux prêtés par l’empereur, parmi lesquels se trouvaient forcément des pauliciens, depuis leur défaite finale de 872.
Ces troupes revinrent en Occitanie prématurément au début du 11e siècle, après la mort du comte, afin de soutenir son fils cadet resté à Toulouse avec une maigre armée. Que les pauliciens aient pu choisir de suivre le mouvement afin d’échapper à l’empereur qui les tenait forcément en défiance, vu leur approche doctrinale et au regard des longues confrontations antérieures, n’a rien de surprenant.
Voici donc trois hypothèses de développement du catharisme en France. Il n’est pas question d’en privilégier une sur les autres ; elles ont très bien pu être concomitantes tout en s’ignorant l’une l’autre, quitte à se rejoindre quelques décennies plus tard en Occitanie. Cela expliquerait des données chronologiques apparemment peu compatibles.
On peut même imaginer que la « rencontre » des successeurs des bogomiles provenant de la diffusion issue du Nord, par les voies commerciales, avec les successeurs des pauliciens venus avec l’armée du comte Raimond IV, ait pu conduire ces groupes, relativement disparates, à chercher une validation de leur organisation en faisant venir Nicetas à Saint-Félix Caraman en 1167.

Paroles d’évangiles ?

Histoire du christianisme
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Paroles d’évangiles ?

Après deux mille ans d’endoctrinement il est très difficile de remettre en question certains points qui semblent relever de l’évidence.

Les évangiles en font partie pour les Chrétiens, comme la Torah pour les Juifs et le Coran pour les Musulmans.
D’ailleurs, quand on veut affirmer la véracité d’une chose, le terme choisi est : C’est parole d’évangile !

Pourtant, s’il est une réalité évidente, c’est qu’aucun de ces textes cités ci-dessus, ne peut prétendre contenir la vérité. Écrits tardivement pour certains, issus de témoignages de seconde main pour d’autres, carrément inventés à plusieurs siècles d’intervalle, ces textes sont des témoins de croyances sincères qui les ont produits pour l’édification des masses.
Les témoins les plus proches de l’origine ont-ils raconté ce qu’ils ont réellement observé ou bien ont-ils proposé un témoignage correspondant à une intuition, une inspiration, une révélation spirituelle ou intellectuelle ? Personne ne peut le dire. Ceux qui ont écrit ces documents, l’ont-ils fait au mot près de ce que le ou les témoins initiaux leur ont dit ? Tout permet d’en douter puisque des versions différentes ou des variantes sont apparues plus ou moins tôt après les faits.
L’honnêteté intellectuelle impose de dire que ces textes reflètent des courants de pensée qui cherchaient à se faire une place dans un monde qui ne leur était pas favorable initialement. Et ce n’est pas discriminatoire de le dire puisque c’est le cas de tous les courants de pensée. Ils ont révolutionné le monde dans lequel ils ont éclos et il leur fallait frapper les esprits, souvent simple et sans éducation, de ceux à qui ils s’adressaient pour se donner une chance d’exister.

Laissons le Coran de côté car ses rapports avec le Christianisme sont secondaires.

Les textes juifs

Les chercheurs, notamment les deux israéliens Finkelstein et Silberman, nous disent que la Torah fut écrite lors de la détention d’une partie des hébreux à Babylone, c’est-à-dire six siècles avant notre ère. Elle avait pour objet de souder un peuple victime d’une répression qu’il n’avait pas provoquée, car ce sont en fait les palestiniens des plaines littorales de l’ouest qui ont tenté de se révolter contre Nabuchodonosor lors de son accession au pouvoir. Ces peuples, répartis dans deux communautés — de petits royaumes des montagnes —, Juda et Israël, sont essentiellement des bergers tournés vers l’est où se trouvent leurs pâturages d’été et influencés par les habitants de ces plaines et du désert oriental où l’on trouve aussi des descendants d’exilés de Sumer.
Cela explique que l’on trouve dans les textes juifs, des références à certaines croyances issus de cette civilisation et des choix qui leur sont favorables. C’est ainsi que Iahvé va préférer le don d’Abel, le berger à celui de Caïn, le cultivateur, avec les conséquences que nous connaissons.
Bien entendu, cela implique que les événements précédant le sixième siècle avant notre ère sont inventés, même s’il est vraisemblable que certains personnages ou certains faits aient pu exister. David et Salomon furent rois d’Israël semble-t-il, mais des roitelets à l’échelle de ce qu’était réellement ce royaume. L’emprisonnement des hébreux en Égypte est une référence cachée à celui que subissent les écrivains de la Genèse en Assyrie. Si Abraham semble avoir existé, il ne venait pas de Sumer, mais sans doute d’une région plus au nord.

Forcément, les événements fondateurs prennent un autre sens à la lumière de ces conditions. Iahvé a-t-il parlé à Abraham via un buisson enflammé ? Rien ni personne ne peut le dire et ceux qui l’ont écrit pas plus que les autres. D’ailleurs, comment imaginer un Dieu tel que nous voulons l’imagine — principe du Bien —, demander à un homme de tuer son fils ? Par contre, cette entité a peut-être été proposée suite à des inspirations venues à des hommes qui ne se sont pas interrogés sur sa nature. En effet, le simple fait qu’elle ait été d’un ordre d’état si supérieur à eux, leur a suffit pour la considérer comme divine. Mais le principe du Mal dispose selon nous de cette compétence. Et d’ailleurs, s’il s’était agi d’une intelligence extraterrestre avancée, le résultat eut été de même[1].
Nous avons donc des textes suspects qui ont servi de référence à l’établissement d’une religion. Rien de bien grave en fait. D’autres avant et après feront de même. Mais le problème est que cette religion va servir de terreau à une autre.

Les textes « chrétiens »

Quand nous lisons le Nouveau Testament, nous constatons les très nombreuses références aux textes juifs, quand ce ne sont pas carrément ces derniers qui servent à la construction des textes chrétiens. Et c’est normal puisque les personnes qui les ont écrits sont des juifs !

Le proto-christianisme est pour l’essentiel une secte juive qui se donne un nouveau référent, Jésus. Ces juifs de Jérusalem vont donc se servir de ce qui fait leur fonds doctrinal pour établir une nouvelle approche. Mais il y a parmi eux des « ultras » qui veulent aller plus loin, soit qu’ils aient eu envie de se démarquer, soit qu’ils aient eu une inspiration différente. Un épisode des Actes des apôtres nous le révèle : un jeune diacre, Étienne, va justifier sa foi en dénigrant le Dieu des juifs. Le résultat ne se fait pas attendre ; juif blasphémant le Judaïsme, il est aussitôt exécuté. Cet épisode est-il crédible ? Certes, les occupants romains n’autorisaient pas expressément les autorités juives, sous tutelle étroite, à condamner à mort et à exécuter. Mais, comme souvent, les nécessités politiques impliquaient — comme encore le cas aujourd’hui —, de laisser un peu de mou dans la corde afin d’éviter les émeutes et les révolutions. Donc, en matière strictement religieuse, il est plus que probable que les romains évitaient tout ce qui aurait pu être de nature à mettre de l’huile sur le feu. On le voit dans notre pays, certaines pratiques religieuses sont tolérées, voire facilitées, par un pouvoir laïque et la religion dominante en France a imposé sans remise en cause, ses propres choix. Les jours fériés le démontrent notamment.
Ce que montre cet épisode, c’est qu’une partie de ces juifs semblait vouloir se détacher du Judaïsme, quand l’autre partie — celle qui demeure à Jérusalem —, veut s’y maintenir. Paul de Tarse, initialement juif orthodoxe en charge de la répression contre ces juifs dissidents, va basculer dans leur camp. Pourtant il n’était pas un personnage falot, susceptible d’être facilement manipulable. Il ne se réfère pas à une personnalité de son époque qui aurait pu le faire changer de point de vue. Non, il évoque un changement radical survenu suite à une « révélation spirituelle ». Et, à partir de là, il va rejoindre ceux qu’il pourchassait, se faire admettre en leur sein et prendre la tête d’un mouvement d’évangélisation unique pour l’époque dont nous savons à quoi il aboutira.

Même si ses écrits ont été largement modifiés, démembrés, « corrigés », reconstruits, parfois inventés pour le faire entrer dans le cadre judéo-chrétien de ceux qui ne voulaient pas qu’il puisse exister un courant aussi puissant se réclamant de la même origine, les travaux initiés dès le 2esiècle par Marcion ont permis de retrouver, au moins partiellement, la pensée initiale de Paul. C’est cela qui montre que la séparation initiée dès l’affaire d’Antioche, où Paul s’oppose violemment à Pierre, qui aboutira à un consensus lors du concile de Jérusalem (1erschisme ?), va mettre en place deux courants chrétiens différents et bientôt opposés, dont les traditions orales puis écrites dessineront deux Christianisme : l’un fortement marqué par le Judaïsme, l’autre foncièrement distinct de lui.

Pour autant, quand le Christianisme romain, directement issu de celui de Jérusalem, donc inféodé au Judaïsme, se verra doté de tous les pouvoirs par l’empereur Théodose 1er, il éliminera systématiquement tous ses opposants et détracteurs, ce qui aura pour effet de favoriser ses écrits au détriments des autres. La pratique des autodafés, destinés à effacer les traces de ces autres Christianismes, perdurera longtemps et les cathares en furent des victimes exemplaires. Les rares documents directs qu’ils nous ont laissé en témoignent.

La valeur des textes religieux

Les textes religieux ont une valeur instructive, mais en aucun cas de valeur historique. Ils nous informent sur les conceptions d’un groupe, sur ses valeurs et sur ses choix. Ils sont utiles, mais ne sont pas décisifs et les sociétés qui les mettent au premier plan de leurs choix politiques se trouvent très vite confrontées à leur inadéquation.

Nous critiquons aujourd’hui les Musulmans qui font du Coran une référence indiscutable à la façon dont une société doit s’organiser, mais le Judéo-christianisme a fait de même et continue d’influencer nombre de pays. Certes, la France, grâce à la séparation introduite par la loi de 1905, est moins imprégnée que d’autres pays, mais elle n’est pas exempte pour autant.

Donc, quand nous remettons en cause la volonté de faire l’histoire que s’arroge le Judéo-christianisme, nous sommes légitimes à le faire, car l’histoire n’est pas plus judéo-chrétienne, que juive, musulmane ou… cathare !

Chacun est libre d’accorder de la valeur à des contenus narratifs contenus dans des livres religieux, mais y voir l’histoire du monde et des hommes est une erreur qui peut conduire aux pires dérives.

Les cathares, avec leur prudence oratoire bien connue, le savaient et nous qui voulons les suivre, nous devons le dire sans cesse : la cosmogonie est une vision imaginée des choses, basée sur des croyances, mais que rien ne permettra jamais de prouver. Que l’on croit à Dieu, à Iahvé, à Allah ou au principe du Bien, cela relève de l’intime et de rien d’autre. La seule histoire valable est celle que l’on peut établir sur des bases crédibles, même si ces bases ne sont pas objectives — puisqu’elles sont elles-mêmes influençables —, ce qui doit rendre l’historien modeste et l’homme en général, prudent.

[1]Le film Stargate, la porte des étoiles, émet cette hypothèse comme origine de la civilisation égyptienne.

Raymond IV de Saint-Gilles, Comte de  Toulouse

Histoire du christianisme
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Raymond IV de Saint-Gilles,
comte de Toulouse

Laurita Lyttleton Hill et John Hugh Hill

Commentaire

Issu de Persée*

Hill (Laurita et John), Raymond IV de Saint-Gilles, Comte de  Toulouse, traduction et mise au point de Fr. Costa et Ph. Wolff, Edouard Privat, 1969, in-8° de 143 pages.

La biographie est certainement aujourd’hui le genre historique le plus décrié. Trop de pseudo-historiens, faisant impudemment commerce des grands hommes, nous ont saturés jusqu’à la nausée de leurs récits aussi prétentieux qu’inconsistants. Avec Laurita et John Hill, citoyens du Texas et passionnés d’histoire languedocienne, la biographie redevient ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une étude essentiellement critique, reposant sur une connaissance parfaite de l’époque et du milieu. Ne visant qu’à réhabiliter un homme, les auteurs de « Raymond IV » ont aussi contribué à réhabiliter un genre
En vérité, rares sont les personnages historiques qui aient eu à souffrir autant que Raymond IV, héros de la première Croisade, de l’incompréhension conjuguée de leurs contemporains et de la postérité. Naguère encore, Saint-Gilles gardait piètre réputation : « vieillard cupide » pour Sybel et ses disciples, il devenait tout au plus, aux yeux de R. Grousset, un « personnage inégal et plein de prétentions ». C’est une véritable conjuration de la calomnie et du silence qu’ont brisée, — avec une détermination digne des pionniers, leurs ancêtres, les auteurs de l’ouvrage.
Comme toute plaidoirie, la thèse se fonde sur une critique des témoignages et il n’y aurait rien là que de très banal si justement cette critique ne forçait notre admiration par la minutie, l’intelligence et surtout l’honnêteté avec laquelle elle est menée..
Témoins à charge : Raoul de Caen et surtout l’auteur anonyme des « Gesta Romanorum » : l’un et l’autre, historiographes de Bohémond et Tancrède, sont les agents de la « propagande » normande, de cette habile et sourde manœuvre qui a visé et réussi à ruiner dans l’esprit des papes les rivaux des princes d’Antioche, à savoir le Basileus Alexis et son allié Saint-Gilles. C’est pourtant de leurs œuvres que Laurita et John Hill tirent l’essentiel de leur argumentation.
Le témoin à décharge, Raymond d’Aiguilers, chapelain et biographe de Raymond IV, est en effet plus compromettant. Car si, du haut de sa mansuétude ce clerc veut bien excuser — ô ironie — et même absoudre certains des nombreux « péchés » de son maître, ce dernier, n’en garde pas moins à ses yeux figure d’accusé. Expliquer cette attitude de l’historiographe du comte, qui a déterminé celle de tous les historiens postérieurs, était certainement la partie la plus délicate de la thèse : c’est aussi la plus réussie.
Que Raymond d’Aguilers n’ait été qu’ « un prêtre bigot et maladroit », qu’ « un tonsuré stupide », qu’ < un faiseur de miracles », le lecteur veut bien l’admettre, mais ne conclut pas forcément de la stupidité de l’homme, à la stupidité des accusations. Qu’on nous explique que l’œuvre du chapelain n’est pas à proprement parler historique (et effectivement on y décèle bien des erreurs, tout au moins dans la chronologie) mais plutôt moralisatrice et didactique, qu’il ne s’est agi pour Raymond d’Aguilers que de tracer un parallèle dans le goût de l’époque, entre son héros et les personnages des Livres sacrés, qu’on nous prouve, textes à l’appui, que tel commentaire des actions de Raymond IV n’est que la reproduction d’un passage des Macchabées, d’Ézéchiel ou de saint Jérôme, voilà qui est plus neuf et plus convaincant pour l’historien. Mais les auteurs ne s’arrêtent pas en si bonne voie et c’est un commentaire sociologique qu’ils nous donnent de l’œuvre du chapelain. Raymond d’Aguilers peut être considéré comme le porte-parole du Bas-Clergé, de ces prêtres qui, en foule, suivent la grande quête des féodaux (sans toujours en comprendre les méthodes) et dont l’influence ne cesse de grandir du fait du décès des grands prélats (Adhémar, mort le 1er août 1098, l’évêque d’Orange, en décembre). Ces clercs, fiers de leur érudition — même si le plus souvent elle est mal assimilée — n’en sont pas moins très proches de la masse des Croisés les plus humbles, plus proches des fantassins que des chevaliers, leurs maîtres. Leurs récriminations vont donc refléter les plaintes qui, indéfiniment, montent des camps de la Croisade et qui traduisent l’angoisse du « peuple chrétien » en marche vers les Lieux Saints. Or, depuis le passage en Asie, ce peuple, indigné par les lenteurs du cheminement, décimé par la chaleur, la fatigue et les épidémies, épuisé par les harcèlements de l’ennemi, aveuglé de souffrance et de fanatisme, cherche les responsables de ses malheurs. Les responsables ? Le Sarrasin, bien sûr, qui se défend trop et que l’on punit impitoyablement de ce crime (on rêve d’atrocités). Mais, plus encore, le Grec, l’étranger, accusé de félonie et bouc émissaire idéal. Et enfin ce sont les chefs : non pas Bohémond, sans doute, qui, par démagogie et par intérêt, adopte une attitude anti-grecque, mais l’autre, l’orgueilleux Saint-Gilles, qui, en dépit de tout, reste fidèle à l’alliance byzantine, qui ralentit la marche sur Jérusalem (mais que pouvait comprendre la masse des Croisés, que pouvait comprendre le chapelain aux nécessités stratégiques : garder le contact avec la flotte génoise, occuper méthodiquement l’arrière-pays, assurer le ravitaillement d’une armée immense pour l’époque, voire attendre la moisson pour poursuivre la route ?), qui, enfin, préfère souvent négocier avec l’ennemi plutôt que l’anéantir. Ainsi, replacée dans le contexte historique, devient intelligible l’œuvre de Raymond d’Aguilers, ce clerc qui, en l’excusant auprès des siens, resta toujours persuadé de bien servir son seigneur.
Comment se présente enfin la biographie de Raymond IV, délivrée de cette gangue de blâmes partisans et de louanges réticentes ? Fils cadet de parents qui, tous deux se marièrent trois fois, nanti par conséquent d’une parentèle nombreuse et, qui plus est, fort agressive, Saint-Gilles consacre les cinquante premières années de sa vie à arrondir son fort modeste héritage : tâche particulièrement réussie, puisque, parti de rien — ou presque —, il finira par apparaître à ses contemporains comme un véritable « roi du Midi » sans couronne.
Les raisons de ce succès ? La médiocrité de son aîné Guillaume, sa propre valeur personnelle (Raymond est tout à la fois un guerrier et un politique), son alliance avec l’Église enfin. Alliance bien compromettante au début que celle de Guifred, l’archevêque simoniaque de Narbonne : elle lui vaut des biens territoriaux, sans doute, mais aussi l’excommunication. Mais son amitié tout aussi réelle pour les Clunisiens, dont il comble de bienfaits les abbayes, lui permet de se réconcilier avec la Papauté. Grégoire VII, en1081. lui lance un premier appel, et, aux yeux d’Urbain II il devient « dilectus filius noster Raimundus ». Désormais le destin de Raymond ne se dissociera plus de celui de l’Église.

Le livre de L. et J. Hill éclaire d’un jour particulier les origines et les caractères de la première Croisade. Celle-ci fut avant tout provençale1 : provençale dans sa conception (l’appel de Clermont fut très certainement précédé de négociations entre Urbain et Raymond : à tout le moins peut-on affirmer que Raymond connaissait la substance de l’appel avant que celui-ci n’eût été prononcé), dans sa préparation (elle eût été sans doute inconcevable sans l’appoint matériel d’un Midi déjà touché par le renouveau économique), dans son déroulement (les contingents du Midi furent les plus nombreux), dans sa direction (si Urbain II désigna Adhémar comme son vicaire dans la Croisade, cette nomination ne fut nullement inspirée par une défiance à l’égard de Raymond : bien au contraire, le Velay faisant partie de ses possessions, le choix de l’évêque du Puy ne pouvait que flatter le comte, et les contemporains retrouvèrent tout naturellement dans le duo Adhémar-Saint-Gilles l’image biblique de Moïse et Aaron).
Parmi les chefs de la Croisade, Raymond fut certainement celui qui exécuta avec le plus de constance les desseins d’Urbain II. Ainsi resta-t-il fidèle aux directives pontificales de coopération avec le Basileus et, par-delà toutes les conjonctures, réussit-il à conduire le peuple jusqu’à Jérusalem. Plus tard, s’il ressentit quelque déception de n’être pas choisi comme Défenseur du Saint-Sépulcre, il n’hésita pas toutefois à se porter au secours de Godefroy contre l’armée d’Al-Afdal. Enfin ce fut Raymond qui, peu avant sa mort, posa les fondations de ce comté de Tripoli qui devait se révéler le plus durable des États latins d’Orient.
En définitive, il se dégage de ce récit un portrait fort élogieux de Saint-Gilles. Homme profondément marqué par son temps (on peut noter au passage la barbarie avec laquelle il traitait ses prisonniers slaves), le comte n’en domina pas moins son époque de sa stature exceptionnelle : « une étoile brillant parmi les Latins », notait déjà Anne Comnène. Et sa vie garde valeur exemplaire de par la constance avec laquelle il pratiqua la plus haute des vertus féodales : la loyauté.
Des rares reproches que l’on pourrait faire aux deux historiens texans, auteurs de ce beau livre, le plus net serait, à mon avis, de s’être montrés trop provençaux. Le récit aurait pu facilement s’enrichir de quelques remarques d’histoire comparée (sur un point de détail, signalons que le mariage, en 1080, de Raymond IV avec la princesse normande Mathilde s’éclaire facilement si l’on songe à celui de son demi-frère Raymond-Béranger II de Barcelone, célébré deux ans auparavant, avec Mahalta, fille de Robert Guiscard : les deux unions ont été suscitées par Grégoire VII qui scellait ainsi l’alliance des trois grandes puissances chrétiennes du bassin de la Méditerranée et déjà préparait une offensive de grande envergure contre l’Islam). Peut-être aussi tiendra-t-on quelque rigueur aux auteurs d’avoir péché souvent par excès de modestie et de s’être aussi refusés à la séduction des hypothèses ? Mais ces « défauts » ne sont-ils pas la contrepartie des deux qualités majeures de l’historien, celles- là mêmes que célébrait déjà Ph. Wolff dans la préface de l’ouvrage : une sympathie vigilante pour le sujet choisi unie à la plus rigoureuse méthode ?
Trois croquis hors-texte facilitent la lecture du livre (on peut regretter l’absence d’un plan d’Antioche et d’un tableau généalogique de la Maison de Toulouse). Bibliographie exhaustive.

Pierre Bonnassié.

1. Je schématise un peu ici la pensée des deux auteurs : tout ce qui suit reste plutôt dans leur ouvrage à l’état de suggestion.

Bonnassie Pierre. Croisade d’Orient… : Hill (Laurita et John), Raymond IV de Saint-Gilles,  Comte de Toulouse, traduction et mise au point de Fr. Costa et Ph. Wolff, Édouard Privat, 1969. In: Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 74, N°59, 1962. pp. 333-335;

Histoire du christianisme

4-Histoire
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Histoire du Christianisme

Vous trouverez ici les textes qui n’ont pas forcément de rapport direct avec le Catharisme.

Ils sont néanmoins utiles dans son étude car ils permettent de comprendre l’évolution du Christianisme et les particularités de ses choix au fil des siècles.

Les textes sont classés par ordre anté-chronologique — les plus anciens en bas de page — et sont appelés à évoluer ou à disparaître selon les choix des auteurs.

Histoire générale

4-Histoire
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Histoire générale

Il n’est pas question ici de m’éloigner de mon sujet de prédilection, mais de donner — à l’occasion — des repères généralistes sur l’histoire.

Les textes sont classés par ordre anté-chronologique — les plus anciens en bas de page — et sont appelés à évoluer ou à disparaître selon les choix des auteurs.

Glossaire du Catharisme

Histoire du catharisme
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Glossaire du Catharisme

Face à des religions dominantes, le catharisme a subi plusieurs influences.
Quand il existait un conflit, la religion dominante (catholicisme ou orthodoxie) reléguait le catharisme à des appellations variables, le plus souvent moqueuses ou discriminatoires.
Quand le catharisme s’organisait, il le faisait comme les autres groupes chrétiens, donc en utilisant le même vocabulaire, même si les fonctions étaient notoirement différents.
Enfin, dans d’autres domaines, les cathares avaient des particularités spécifiques (textes, rituels, sacrement, etc.) dont il est bon de connaître l’existence.

Noms donnés aux cathares selon les régions

Albanistes (Albanenses en latin) : cathares absolus de l’Église de Desenzano, près du lac de Garde (Italie). Jean de Lugio — auteur du Livre des deux principes — en fut évêque en 1230.

Albigeois : nom donné aux cathares, dès la fin du XIIe siècle, dans l’ensemble du midi de la France.

Bagnolistes : cathares italiens de la région de Milan (partisans d’Otton de Bagnolo) dont la foi se serait située entre celle des absolus et celle des mitigés.

Bogomiles : nom attribué aux hérétiques du royaume de Bulgarie et de l’empire Byzantin dès le Xe siècle siècle.

Bougre : initialement destiné à désigner les bulgares, ce terme fut très vite utilisé comme synonyme de débauché et sodomite pour désigner les hérétiques en Occident.

Cathares : nom donné par un moine rhénan, Eckbert de Schönau, aux hérétiques. Ce terme serait péjorativement destiné à les assimiler aux «chatiers» ou «chatistes» — adorateur du diable représenté sous la forme d’un chat blanc ailé — dont la traduction allemande donnait «Katzers». On pense aussi qu’il pourrait s’agir de les assimiler à une secte manichéenne appelée «catharistes» ou «cathaphrygiens» dont les membres se déclaraient «purs», ce qui se dit «catharos» en grec.

Chrétiens : seul nom sous lequel les bogomiles et les cathares se désignaient entre-eux. Ce terme était réservé aux seuls baptisés. Les croyants n’étaient pas considérés comme chrétiens et n’avaient aucune des obligations de ces derniers.

Garatistes (Garatenses en latin) : cathares italiens de l’Église de Concorezzo, près de Milan (Italie). Fondée autour de l’évêque Garatus, elle prêche un catharisme mitigé, moins opposé sur certains point au christianisme officiel du XIIIe siècle.

Parfaits : nom donné aux cathares baptisés par l’Inquisition afin de les assimiler aux manichéens et aux gnostiques, qui se revendiquaient tels, et pour désigner le plus haut degré possible dans l’hérésie.

Patarins : nom donné aux cathares d’Italie du nord mais initialement porté par des révoltés de soulèvements populaires contre les abus des prélats.

Phoundagiagites (porteurs de besace) : nom donné aux bogomiles d’Asie Mineure au début du XIe siècle.

Piphles (joueur de flute ou de pipeau ?) : nom injurieux donné aux cathares des Flandres et, plus largement, du nord de la France.

Publicains (Publicani ou Popelicani en latin) : terme péjoratif désignant les cathares de Champagne et de Bourgogne. Nom possiblement en rapport avec les agents du fisc (publicains) évoqués dans le Nouveau Testament.

Revêtus : terme employé dans les archives inquisitoriales pour désigner les cathares (en référence à leur robe noire) et les différencier des simples croyants.

Tisserands : terme péjoratif utilisé pour désigner les hérétiques, d’abord dans le nord puis dans toute la France, en référence aux ariens. On pense aussi qu’il pouvait rappeler que les cathares pratiquaient souvent cette activité artisanale, notamment dans le sud.

Les textes cathares

L’Interrogatio Johannis, habituellement appelé La cêne secrète, est le plus ancien document attribué aux bogomiles. Il s’agit d’un apocryphes, donc d’un texte non reconnu officiellement.

Le livre des deux principes est attribué à Jean de Lugio évêque cathare italien de l’Église de Desenzano.

Le rituel de Dublin contenant l’Église de Dieu et la glose du pater.

Le rituel occitan de Lyon, en ajout à la Bible en langue occitane des cathares.

Le rituel de Florence en latin.

Le traité cathare anonyme.

Les pratiques cathares

Amélioration (melhorier ou melhorament) : rite de demande de bénédiction du croyant à un Bon-Chrétien ou d’un Bon-Chrétien à un ministre.

Service (aparelhament ou servici) : cérémonie de pénitence collective mensuelle réalisée par l’ancien de la communauté devant le diacre et en présence de croyants.

Baiser de paix (caretas) baiser réalisé entre Bons-Chrétiens et croyants de même sexe intervenant en clôture des rituels cathares.

Consolation (consolament ou consolamentum) : baptême d’esprit réalisé par imposition des mains.

Bénédiction du pain : cérémonie rappelant la dernière cène du Christ sans aucun rapport avec la transsubtantiation judéo-chrétienne.

Carême : période de jeûne ou d’abstinence rituelle. Les cathares observaient trois carêmes annuels. La première semaine est jeunée de façon stricte, les autres écartent tout corps gras et les friandises.

Convention (convenenza) : pacte passé par un croyant auprès d’un Bon-Chrétien pour se voir accordé la Consolation en cas d’incapacité majeure du récipiendaire le moment venu.

Endura : période de jeûne au pain et à l’eau — généralement d’au moins trois jours (trépassement) — suivant la Consolation. Interprétée à tort comme un suicide des cathares des dernières années de la répression.

Jeûne : abstinence alimentaire permettant aux cathares de marquer leur détachement du monde.

Adoration (veniae) : génuflexions rituelles effectuées par les cathares devant leur hiérarchie en signe de pénitence lors du rituel ou du service ou par les croyants devant les cathares en signe d’humilité lors de l’Amélioration.

Organisation de l’Église

L’Église cathare est une ecclesia chrétienne par excellence, c’est à dire une communauté d’hommes et de femmes engagés dans un même chemin.

Toute société humaine se fonde sur des valeurs communes et s’organise en conséquence. L’Église cathare ne fait pas exception mais exclue toute notion de hiérarchie au sens où ce terme est généralement entendu de nos jours et même au sein d’autres communautés ecclésiales.

Rien ne distingue un Bon-Chrétien d’un autre, si ce n’est sa fonction dans l’Église.
Les énoncés ci-dessous, tentant de classifier les divers états ou fonctions de l’Église cathare, sont arbitraires mais tentent simplement, dans la mesure du possible, de coller au vocable que les cathares utilisèrent eux-mêmes, ou du moins, de donner un équivalent évocateur.

Ce que les cathares appelaient tout simplement sous le nom de chrétien ou de chrétienne recouvrait des distinctions induites qui mérite d’être relevé.

Auditeur : Personne sympathisante du catharisme mais qui n’y adhère pas encore, elle l’écoute mais sans plus. Elle ne fait pas partie de l’Église. Cela est visible au fait qu’elle n’effectue pas le « melhiorer ». Elle ne participe pas non plus à la fraction du « pain béni ».

Croyant : Personne convaincue de la validité de la foi cathare et qui accepte d’en recevoir l’enseignement. Cela correspond au catéchumène, elle se prépare à devenir un jour chrétien à son tour. Elle fait donc partie de l’Église, le « melhiorer » en est le signe visible. Avec la foi grandissante, elle prend une part de plus en plus active au soutien de l’Église et par étapes successives se voit acceptée au partage du « pain béni », et même en stade ultime, à la prière collective avec les Parfaits.

Novice : Croyant affermi qui désire devenir Chrétien et qui suit un stage probatoire et de parachèvement de sa formation de son futur état de Chrétien. La formation ne peut pas être inférieure à trois carêmes (un an), mais n’a pas de limite de durée.
Il vit comme un Bons-Chrétiens, à leur côté, mais sans l’être encore.

Compagnon (en occitan socius) : Après son noviciat, le Bon-Chrétien qui vient d’être reconnu comme tel par le baptême de l’imposition des mains, la Consolation (appelée consolament en occitan), est associé à un Ministre confirmé qui va parachever sa formation. Par décision de l’ancien, du diacre ou de l’évêque, il sera le « second » de plusieurs Chrétiens pour qu’il puisse être enrichi par la pratique de chacun d’entre eux.
Si le compagnon est un Chrétien à part entière, mais il n’est pas encore reconnu comme « Ministre » de l’Église, c’est-à-dire quelqu’un capable de catéchiser, de prêcher ou de baptiser, bien qu’il est en droit de le faire en cas de nécessité extrême.

Ministre : Si un Bon-Chrétien est reconnu comme apte à catéchiser, prêcher et baptiser, il est autorisé à le faire par l’évêque ou son représentant, le diacre. Cette nouvelle fonction dans l’Église est signifiée par une nouvelle imposition des mains. On lui adjoint alors un autre Bon-Chrétien qui sera son compagnon, son socius.

Ancien : Il est l’autorité responsable de la cellule de base de l’Église, c’est-à-dire la maisonnée, qui regroupe en un même lieu de vie communautaire une douzaine de Bons-Chrétiens tout au plus. Si son élection semble avoir été collégiale, il en était toutefois confirmé par l’imposition des mains du diacre ou de l’évêque. Dans les communautés féminines on parle de Diaconesse.

Diacre : Il est le représentant de l’évêque et gère le suivi spirituel de plusieurs maisonnées dans un même secteur géographique. Cette fonction au sein de l’Église était également signifié par une l’imposition des mains de l’évêque. C’est probablement lui, avec l’accord des anciens, qui veillaient à la bonne formation et à la répartition des paires de Bons-Chrétiens, et bien entendu au bon équilibre de chaque maisonnée. Comme particularité, il avait l’autorité pénitentielle, le service (appelé apparelhament ou servici en occitan) qu’il était d’usage de faire une fois par mois dans chaque maisonnée.
Comme les autres, il ne se déplaçait pas seul, mais accompagné de son compagnon.
Comme les autres Bons-Chrétiens, il devait vivre de ses mains au sein d’une communauté. Sa maisonnée était celle tenue par l’évêque, dont les membres étaient composés des diacres et de leurs seconds, mais il était en fait plus souvent sur les routes et les maisons de son district qu’auprès de son évêque.

Évêque : C’est un responsable désigné pour servir au sein d’une zone géographique plus étendue. Il est assisté de deux futurs remplaçants dans sa mission d’organisation et de cohésion de l’évêché considéré. L’un appelé fils majeur, l’autre fils mineur.
Si à la constitution des Églises occitanes, les évêques furent élus collégialement par la suite, il fut procédé autrement : le fils majeur était le successeur désigné de l’évêque.
À la succession, le fils mineur devenait majeur et on choisissait un autre fils mineur, un diacre en principe.

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