L'Inquisition - Didier Le Fur

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Guilhem
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L'Inquisition - Didier Le Fur

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Fiche de lecture par Annie Cazenave, historienne.

UNE HISTOIRE RÉCENTE DE L’INQUISITION

Enfin un livre sur l’Inquisition ! Tanon et Vacandard, épuisés depuis longtemps, ont fait des traités d’histoire du droit. Et Mgr Vidal a étudié sous cet angle le tribunal de Pamiers. Daniel Le Fur envisage la question dans son ensemble, juges et jugés : juifs, et hérétiques vaudois et cathares, puis sorcières.
En premier il constate que les juifs étaient marginalisés avant l’Inquisition, et la tolérance envers eux va s’amenuisant, l’antijudaïsme naît après la première croisade, s’accroît jusqu’ aux mesures coercitives prises par Louis IX et, après une expulsion éphémère en 1327, l’antisémitisme aboutit à l’expulsion définitive par le roi de France Charles VI en 1394. Ajoutons que la communauté juive, accusée d’avoir été aveugle et causé la mort du Christ, jouait le rôle de témoin : sa conversion au christianisme annoncerait la fin du monde. Les cas de juifs comparaissant devant l’Inquisition n’ont été que ceux, rares, de conversions forcées suivies de retour au judaïsme.
À propos des hérétiques le médiéviste commence par le commencement, il étudie d’abord les raisons politiques et religieuses d’instituer ce tribunal spécial : en 1184 la décrétale Ad abolendum faisait de la répression de l’hérésie un devoir constitutif du pouvoir politique et un des éléments de sa légitimité : les seigneurs étaient tenus de prêter main forte à l’évêque, qui devaient eux-mêmes, par leurs visites pastorales, découvrir et punir les hérétiques, et les fauteurs d’hérésie leurs complices.
Ces dispositions seront rappelées au comte de Toulouse lors du traité de Meaux.
Les cisterciens menaient le combat contre les hérétiques sur le plan spirituel, l’assassinat du légat du pape, le cistercien Pierre de Castelnau déclencha le choix de la lutte armée, la croisade dans un pays chrétien, par des croisés venant du nord du Royaume de France. La noblesse d’épée, installée sur les terres conquises, devenait directement intéressée à l’arrestation des rebelles suspects.
Mais le zèle des évêques restait aléatoire. « Face au développement de l’hérésie à travers toute l’Europe chrétienne du Sud il était nécessaire de répliquer par un organisme général de répression : le pape Grégoire IX la confia à des hommes nouveaux, membres des ordres mendiants… Et ce fut à ces hommes réputés exceptionnels, auxquels leurs vœux imposaient la pauvreté et une vie austère, l’abjuration de tous les désirs et plaisirs du monde, indifférents aux menaces, aux dangers, aux persécutions, à la mort même, que la papauté confia la mission de combattre et de mener dans le droit chemin ceux que l’on pensait s’être égarés dans des dissidences condamnables ». Mais, d’abord auxiliaires des évêques, les frères, dominicains pour la plus grande part, prirent rapidement leur indépendance comme délégués directs du Saint-Siège : « ce qui aurait dû être une association prit la forme d’une collaboration forcée ». Il me parait à propos de rappeler ici les démêlés de l’évêque de Pamiers avec l’Inquisition de Carcassonne.
Le Fur intitule le chapitre suivant : « Profession : inquisiteur ». Dominique mort en 1221, (par chance, disent quelques narquois) n’a pu l’être. Pour ses disciples, qui dépendaient directement du pape, cette fonction faisait partie de leur vocation de prêcheurs. Le Fur détaille avec soin la formation des frères, leur long noviciat, leurs études théologiques poussées, illustrés par Albert le Grand et Thomas d’Aquin, et il signale l’obligation d’avoir atteint la quarantaine avant de devenir inquisiteur. Il cite le cas de Robert le bougre, ancien patarin converti, inquisiteur d’abord félicité pour son zèle, mais, à la suite de plaintes, révoqué par le pape à cause de sa cruauté et condamné à la prison perpétuelle.
La torture, pose problème. Plus sévère que Dossat, qui ne connaissait que quatre cas de torture, confiés au bras séculier, Le Fur pense qu’elle fut considérée comme un mal nécessaire : « l’Église y consentit lentement et avec précaution ». Car les clercs ne pouvaient verser le sang. Leur présence dans la chambre des supplices leur est interdite Il leur faudrait donc, en ce cas, recourir au bras séculier, comme lorsque, après la sentence on lui abandonne le condamné au bûcher – ce qui requiert une certaine hypocrisie. « Le choix d’Alexandre IV en 1256 d’autoriser les inquisiteurs et leurs associés à s’absoudre les uns les autres et à s’accorder des dispenses pour se livrer à certaines irrégularités fit considérablement évoluer les choses. De cette façon le pontife laissait libre cours à un usage ad libitum de la torture ». Le pape prescrivait d’arrêter lorsqu’il y avait risque de mutilation, à plus forte raison danger de mort ce qui sous-entendait en effet l’usage de la torture, que confirme Urbain IV en 1264.
Elle est envisageable lorsque l’accusé se tait obstinément alors que l’inquisiteur détient des preuves certaines. Mais elle se heurte à la finalité même de la procédure : elle doit amener au repentir. Or, la duplicité et la conversion feinte étaient la hantise des juges. Il nous semble que Le Fur suit un peu trop Thomas d’Aquin, affirmant que la torture se voulait un moyen d’investigation de la preuve et ne devait pas être considérée comme une punition. Admettons que le théologien ait entendu les confidences d’un confrère : il écrit « torturer aidait à établir la vérité ». Et si ensuite l’accusé se rétracte ?
Les procès-verbaux soulignent, comme preuve de sa validité, que, la déposition a été obtenue sans recours à la torture. On peut objecter qu’ils ont été pris à l’audience. Mais jamais le déroulement de la procédure ne mentionne le recours à la torture. Bernard Gui signale qu’il l’a pratiquée une seule fois. Et les gens du Sabartès qui se précipitent à Pamiers pour éviter l’inquisiteur de Carcassonne invoquent son aveuglement et la corruption de son entourage, mais jamais leur peur de la torture. Les moyens pour obtenir les aveux sont plus simples et plus subtils, le prévenu est envoyé en prison pour réfléchir sur son sort, il est placé en détention préventive, soit au mur large, simple emprisonnement, soit au mur strict, le mur très strict étant réservé aux condamnés à perpétuité. Le mur strict est le cachot au pain et à l’eau, il y reste jusqu’à sa soumission, et surtout il reçoit les visites approchées d’un frère qui vient adjurer le prisonnier, lui décrivant ce qui l’attendait et au contraire faisant miroiter les avantages obtenus par ses aveux. Nicolas Eymerich détaille avec acuité ces procédés. Mais en son temps, au XIVéme s., la psychologie avait fait des progrès. Le silence de ses prédécesseurs laisse planer l’incertitude.
Le Fur donne une excellente définition de l’hérésie, « crime mental qui résidait essentiellement dans l’intention. L’obstination du coupable rendait seule le crime irrémissible. La repentance l’effaçait et laissait place à de simples pénitences ». Nous ajouterons que le condamné reste sa vie durant lié au tribunal par l’obligation de dénoncer tout fait d’hérésie qu’il viendrait à connaître. L’historien décrit et analyse la procédure, en plaçant toujours le juge face à l’accusé (qu’il n’appelle pas « témoin », sans doute parce que le terme lui parait équivoque) mais dont il restitue la présence, en particulier en publiant le dialogue entre Bernard Gui et un vaudois, que l’inquisiteur reproduit pour donner un exemple de la rouerie de l’interrogé. Au terme du procès vient la sentence, dont Le Fur sait faire éprouver la réalité en donnant la facture des matériaux nécessaires pour le bûcher : gros bois, sarments, paille, corde, salaire du bourreau. Il conclut qu’au début du XIVéme s. la mort d’un homme sur un bûcher coûtait environ 2 livres.
La troisième partie est consacrée aux démons et sorciers, lesquels surgissent après le déclin des grandes hérésies à partir de 1270, en assurant la survie de l’Inquisition. Lorsque les dissidences religieuses déclinèrent ils devinrent ses principales victimes. Ainsi naquit la fameuse chasse aux sorcières. Jacques Le Goff, dont l’influence se devine entre les lignes du livre, est ici explicitement cité : pour lui « le diable est la principale création du christianisme au cours du long Moyen-Âge ». Au XIIIéme s. les démons semblent avoir envahi l’espace quotidien, et Le Fur attribue cette invasion au développement de la prédication, qui exacerbait les péchés et les fautes pour rendre nécessaire la confession. Et les images de Satan foisonnent. La magie rituelle et savante est associée à l’hérésie dès le XIVéme s. : les démons étaient invoqués pour prédire l’avenir, guérir les maladies et découvrir les trésors cachés. La bulle d’Alexandre IV en 1260 établit la distinction fondamentale entre les sortilèges simples et les sortilèges mêlés d’hérésie, qui relevaient des tribunaux inquisitoriaux, mais, jugeant le problème mineur, elle engageait les inquisiteurs à ne pas se laisser détourner de leur tâche véritable. C’est la bulle de Jean XXII en 1326 qui établit clairement comme hérétiques les magiciens invocateurs du démon : le pacte avec le diable est assimilé à la magie. Mais Bernard Gui n’utilise pas le terme d’hérétique. Les sorciers et sorcières, issus d’un milieu populaire, illettrés, « avaient acquis leurs savoirs oralement, d’un proche, exerçaient dans leur entourage un rôle de guérisseur, d’envoûteur, de désenvoûteur et leur magie relevait d’un rituel souvent simple, incluant des prières à Dieu, aux saints et parfois, il est vrai, à tel ou tel démon. Ces pratiques furent rapidement classées parmi les superstitions » : en fait, elles existent toujours et font les délices des folkloristes.
C’est au XVéme s. que fut inventé le sabbat, expression du culte satanique, et rédigé le Malleus maleficarum où les auteurs examinent en 78 questions l’hérésie des sorcières, et leur participation au sabbat : elles s’enduisaient d’un onguent fait avec la poudre de crapauds nourris d’un hostie consacrée, mêlée au sang d’un enfant non baptisé, Grâce à cet onguent elles prenaient leur envol vers la « synagogue de Satan » où elles participaient à des orgies : une fois enduites elles s’engourdissaient, s’endormaient et se mettaient à rêver. « Si l’Église ne croyait pas aux meurtres des enfants elle considérait tout de même que les sorcières affirmant s’être rendues à un sabbat devaient être déclarées criminelles, car le méfait effectué en rêve était confirmé par la dormeuse…. Les sorcières étaient donc coupables, qu’elles fussent trompées par leurs sens ou pleinement conscientes de leurs actes en vertu du libre arbitre. » Et Le Fur de conclure sur une réflexion passablement ironique : ‘la thèse du sabbat constitua un élément essentiel de l’imaginaire sorcier, sans doute parce que l’érotisme qu’il supposait permettait à d’autres, sous le voile de l’étude, de jouir de quelques scènes où la lubricité n’était nullement feinte ». Cette allusion obscure doit concerner l’imaginaire au présent, car le rêve est l’objet privilégié des études psychanalytiques.
L’Inquisition, passé le temps des grandes hérésies, s’affaiblissait La royauté avait œuvré pour cela, cette justice était en porte- à-faux avec l’évolution du pouvoir royal, le parlement de Paris s’était attribué un rôle important dans les affaires de la foi. Si bien que ce fut la justice royale qui, contre l’université, s’empara de la répression du protestantisme.
En annexes, les interrogatoires de Bernard Gui envers « la secte des vaudois », la secte des « manichéens », envers les juifs re-judaïsés, les sorciers et devins invocateurs des démons. Chronologie, jusqu’en 1460 et la vauderie d’Arras. Bibliographie, assez succincte mais assez large.
En 187 pages l’historien a présenté une histoire de l’institution assise sur un socle théologique, philosophique et politique qui lui donne sens, et il replace sa fonction dans l’humanité de son époque.
Quatrième de couverture : « Didier Le Fur corrige les idées reçues, éclaire d’un jour nouveau la justice inquisitoriale en France au Moyen-Âge et met en évidence certaines falsifications de l’histoire, privilégiant ainsi la vérité historique aux dépens de la légende. »

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Si le Mal est vainqueur dans le temps, le Bien est vainqueur dans l'éternité !
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