Pré et Proto-christianisme

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Pré et Proto-christianisme

des origines à Jésus

Il est impossible de comprendre quoi que ce soit au christianisme et aux religions qui s’en réclament si l’on n’étudie pas l’histoire et les religions qui ont participé à son avènement.

Le judaïsme autour de l’ère commune[1] (e.c.)

Le judaïsme alexandrin

Il est clair pour tous que les chrétiens ont pour origine des juifs du premier siècle. Mais ces juifs sont mal connus et peuvent avoir été influencés par de nombreux groupes juifs antérieurs. Jérusalem était considéré comme le centre religieux juif majeur, mais d’autres villes ont fortement influencé le judaïsme des deux derniers siècles avant l’e.c. La plus connue était Alexandrie, centre du judaïsme hellénistique depuis sa conquête par Alexandre le Grand. Les juifs y avaient un statut un peu à part qui leur laissait la liberté de leurs pratiques religieuse tout en faisant d’eux des habitants à part de la société, vivant dans un quartier spécifique de la ville, appelé Delta, situé sur la côte, à distance des ports[2]. Les juifs vivaient dans d’autres zones de la ville, notamment au Nord-ouest, près du port occidental où se trouvera l’église Saint-Théonas[3]. Ces juifs lisaient la Torah dans la traduction dite de la Septante[4] (env. 270 av. e.c.) qui diffère de celle retenue par les juifs de Jérusalem. Ce terme de Septante deviendra ensuite celui de tous les textes juifs traduits en Grec koinè. Cette période est dominée intellectuellement par un écrivain juif appelé Philon (v. 20 av. e.c. – v. 45 de l’e.c.), philosophe juif hellénisé, connu pour ses écrits sur les sectes juives, comme les esséniens et les thérapeutes. Il fut un brillant exégète de la Septante dont il chercha à mettre en avant la compatibilité entre la Torah et la philosophie grecque, créant le concept de Logos que les chrétiens assimileront au christ. De nombreux Pères de l’Église chrétienne se référeront à Philon d’Alexandrie, comme Clément d’Alexandrie, Origène, Eusèbe de Césarée et jusqu’à Grégoire de Nysse et Basile de Césarée. De nombreuses révoltes, spontanées ou organisées par le pouvoir romain, finissent par provoquer une révolte des juifs qui se transformera en guerre entre juifs et romains (entre 66 et 73 e.c.). Les massacres qui s’ensuivront mettront un terme au judaïsme hellénisé alexandrin.

Le christianisme alexandrin

Ce qui interroge est le silence qui règne sur le christianisme alexandrin durant le premier siècle de l’ère commune. En fait, ce n’est qu’à la toute fin du 2e siècle que l’on trouve un représentant de cette Église chrétienne, l’évêque Démétrios. Deux thèses prétendent justifier cette période obscure. La première considère que ce christianisme était gnostique, donc hérétique du point de vue judéo-chrétien. Mais cette lecture est critiquée par une version disant qu’en fait il s’agissait d’un judéo-christianisme (de type judaïsme chrétien) qui fut effacé après les révoltes de 115-117. La version judéo-chrétienne qui s’est imposée est néanmoins compatible avec la version gnostique, car c’est au final un pagano-christianisme, helléno-égyptien, qui va se développer. On comprend pourquoi des personnages importants du pagano-christianisme viendront d’Alexandrie (Appolos notamment).

L’apport de la Septante au christianisme

En ouvrant leurs textes sacrés au monde, grâce à la traduction en grec, les juifs d’Alexandrie ont contribué à peaufiner la version hébraïque qui finira par se normaliser dans la version dite massorétique. Les découvertes de Qumrân (notamment le site de Khirbet Qumrân) ont également contribué à valider la qualité du texte de la Septante.
Les chrétiens ont bénéficié de la Septante sur le plan lexical, car cette traduction grecque leur donnait accès à un texte hébreu plus difficile à traduire pour eux. C’est en reprenant cette traduction que les judéo-chrétiens s’autoriseront à créer une « parenté » entre le judaïsme et le christianisme. Cela explique les très nombreux « emprunts » à la Bible juive que l’on retrouve dans le Nouveau Testament. Parmi les plus importants on ne peut omettre l’attribution du titre de messie à la personnalité de Jésus, quand bien même la description faite du dernier Maître de Justice des esséniens est sans rapport avec la prédication attribuée à Jésus.
Mais si cela a permis au judéo-christianisme de se construire ce qu’il considère comme une légitimité, cela a créé toute une série de schismes qui ont morcelé le christianisme au fil des siècles, d’abord avec Paul, puis avec beaucoup d’autres, soit sur la nature de Jésus, soit sur la validité du Credo de Nicée-Constantinople, comme on peut en voir la trace dans les Conciles qui ont émaillé l’histoire judéo-chrétienne.

Le christianisme du premier siècle

On le voit bien dans l’étude précédente, pour les judéo-chrétiens la jonction entre le judaïsme et leur approche spirituelle s’appuie sur le personnage de Jésus, grâce à l’utilisation de la traduction de la Septante pour donner le sens désiré aux textes hébreux qui ne se prêtent pas à cette interprétation.
Mais il faut avancer et chercher à comprendre comment, à partir de cette base très ténue, les penseurs — notamment judéo-chrétiens — vont faire pour élaborer leur doctrine et leur vision historique.

Jean le baptiste

Ce personnage interroge beaucoup les chercheurs. Si l’hypothèse d’une appartenance directe de Jean à la secte des esséniens, perd régulièrement du terrain, d’autres font toujours florès.
L’une voit dans ce Jean déambulant dans le désert, un exclu de la secte. Cela pourrait expliquer qu’issu d’une famille sacerdotale juive, il soit passé chez les esséniens avant d’en être exclu, sans qu’on sache pourquoi ni si c’est vrai.
Si plusieurs points comparables entre les esséniens et le groupe de Jean peuvent militer pour cette thèse (éloignement au désert, rapport à l’eau, etc.), d’autres semblent l’exclure (isolement individuel, refus de boire du vin, etc.). C’est pour cela que le Nouveau Testament fait le choix d’une hypothèse purificatrice. En insistant sur la ressemblance avec le prophète Élie, sa proclamation d’une purification par le repentir l’éloigne de la vision des sectes de Qumrân. En outre son choix de la purification par l’eau, donnée par Jean dans les eaux vives du Jourdain ou de ses sources, est en contradiction avec les bains rituels esséniens effectués par le pénitent lui-même dans des bassins rituels. Enfin, la purification et le salut individuel de Jean s’oppose au salut collectif des membres de la communauté essénienne. Sans compter que pour les esséniens l’eschatologie et la purification finale par le feu relève de Dieu quand Jean l’attribue à « Celui qui est plus grand que moi » que les judéo-chrétiens identifient comme Jésus. Cet ensemble de ruptures entre Jean et les esséniens interdit de faire de lui un membre de leur communauté.
Comment ne pas vouloir assimiler les groupes baptistes à Jean ? En effet, les sabéens (ou mandéens) faisait du baptême leur fond doctrinal et vivaient dans la région du Jourdain et l’on trouve d’autres groupes comparables, comme les masbothéens, les hémérobaptistes ou encore les nazôréens que les juifs dénoncent comme hérétiques. Ce dernier nom explique que les disciples de Jésus aient été assimilés aux groupes baptistes puisque c’est cette mention qui aurait figuré sur sa croix. Bien après la mort de Jean, Paul croisa les johannites d’Éphèse à l’époque où Flavius Josèphe encore jeune suivait l’enseignement d’un certain Banous qui prêchait lui aussi au désert. Pour autant rien ne permet d’affirmer qu’il s’agit d’un baptiste plutôt que d’un essénien radicalisé.
Ce qui ressort de Jean est que son rite baptismal a réussi à lui survivre alors que sa doctrine s’est vite perdue, ses disciples ayant dû revoir leur hypothèse eschatologique et les nombreux meneurs aux prétentions eschatologiques qui apparaîtront à partir des années 40, auront des doctrines très différentes. Les textes nous donnent à voir en Jean un formateur de Jésus, mais leur opposition sur l’eschatologie va les éloigner au point que l’on ne sait pas si, avant sa mort, Jean a réellement reconnu Jésus pour le messie.
Jean le baptiste est clairement considéré par les judéo-chrétiens comme le nouvel Élie venu préparer le peuple à la venue du messie et à la fin des temps.

Jésus

Les sources

Les documents sur Jésus sont exclusivement d’origine chrétienne. On en trouve tant dans les documents canoniques que dans les apocryphes. Si les Évangiles canoniques sont de loin la source la plus complète sur ce personnage, il est très peu présent dans les Épitres de Paul, bien que ces dernières soient historiquement antérieures aux précédents. Il est surprenant qu’un témoignage proche de l’événement ou du personnage considéré n’en parlent pas quand des documents plus éloignés dans le temps en font une relation détaillée.
L’abandon progressive de l’hypothèse de la source Q fait ces Évangiles sont situés entre 70 et 115.
Deux Évangiles apocryphes parlent clairement de Jésus : l’Évangile de Pierre (daté de 130 environ) qui relate son procès et l’Évangile secret de Marc citerai une résurrection de Jésus très ressemblante à celle de Lazare. Mais cette citation faite dans une lettre datée de 200 et l’absence du manuscrit original font qu’une datation originale est impossible, à supposer qu’il ne s’agisse d’une supercherie forgée au 20e siècle, comme le pensent certains. Un papyrus de la collection Egerton, composé de quatre fragments, donne à connaître des textes pouvant ressembler à des passages de l’Évangile et Jean et de Marc. Ils sont considérés comme datant de 150. Certains fragments ont également été découvert à Oxyrhynqchos en Égypte à la fin du 19e siècle. C’est également en Égypte, à Nag Hammadi, en 1945, que fut trouvée une version copte de l’Évangile de Thomas. Beaucoup de chercheurs rejettent l’attribution à Thomas de ce document dont la rédaction finale est datée des années 125-130. Son contenu et sa datation font penser à certains chercheurs que son auteur pourrait être Valentin.
De nombreux auteurs chrétiens citent Jésus, comme la Didachè, l’Épitre de Clément de Rome aux Corinthiens et les Épitres d’Ignace d’Antioche. Il est également cité dans des textes de Pères de l’Église, comme Eusèbe de Césarée et saint Jérôme qui rapportent des textes du 2e siècle, les Évangiles des Hébreux, des Ébionites, des Égyptiens et des Nazôréens.
Les juifs ont également cité Jésus. Le plus connu est Flavius Josèphe, mort en 100, qui le cite dans deux passages : à propos de la mort de Jacques, présenté comme le « frère de Jésus appelé christ[5] » et dans un passage plus long[6]. La version de ce Testimonium Flavianum est considérée comme ayant été fortement retouché par des mains chrétiennes, ce qui n’interdit pas de penser que Flavius Josèphe ait pu produire un texte moins enthousiaste. On trouve dans le Talmud de Babylone un texte daté du 2e siècle (Sanhédrin 43a) qui parle de la pendaison de Jésus, lapidé pour avoir pratiqué la magie et avoir égaré Israël.
Chez les romains on cite Pline le jeune qui, dans sa lettre à Trajan[7], parle d’une enquête qui lui a révélé un culte à Christ honoré comme un Dieu. L’historien Suétone, dans son ouvrage La vie des douze Césars[8], mentionne les chrétiens et précise notamment : « Comme les juifs se soulevaient continuellement à l’instigation de Khristos, il les chassa de Rome. ». Ce texte fait référence à un événement survenu, soit en 41-42, soit en 49. La phrase est ambiguë puisqu’elle laisse penser que Jésus lui-même est à la tête des juifs cités. Tacite, de son côté, raconte comment Néron accusa les chrétiens de l’incendie de Rome, survenu en 64[9]. Cette citation semble être celle de chrétiens que rapporte l’auteur.
Nous connaissons également des sources musulmanes, notamment au 7e siècle dans le Coran qui fait de Jésus un prophète de l’Islam.

Comment considérer Jésus ?

On le voit, en dehors des sources chrétiennes, rien ne permet d’attester de l’existence d’un homme nommé Jésus qui identifiable au Christ. Mais reconnaissons que rien ne vient non plus prouver le contraire.
Un auteur peu connu du 20e siècle, Paul-Louis Couchoud[10], a étudié le problème de façon approfondie en confrontant les textes et les analyses plus récentes. Il voit dans Jésus une sorte de construction mentale destinée à épouser une prédication.
Je suis très proche de son analyse, même si je reste ouvert à de nombreuses hypothèses, exceptée celle d’une incarnation de Jésus qui constituerait une incohérence entre la notion cathare de la prison mondaine et celle de la liberté de l’esprit christique venu délivrer le message d’Amour. Les cathares médiévaux prétendaient que Jésus était une apparence humaine créée par Christ, envoyé divin qui avait masqué son état divin (kénose) et avait imité une naissance de Maris (adombrement). Il est clair qu’à leur époque, la négation de l’existence de jésus était totalement impensable dans un milieu chrétien.
J’hésite donc entre plusieurs hypothèses, de la création de Jésus par un ou plusieurs personnages inspirés ayant eu recours à cette création pour rendre le message recevable des foules, à celle d’un individu s’étant présenté comme envoyé de Dieu — à la façon de ce que fera de son côté Manès —, sans omettre celle d’une construction à partir de plusieurs personnages inspirés ayant marqué une époque.

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Un autre texte viendra traiter de la seconde partie du premier siècle.


[1] Le terme d’ère commune (e.c.) est à préférer à celui d’ère chrétienne ou d’ère moderne, car il est admis de tous les groupes religieux comme référence historique de l’Occident.

[2] Flavius Josephe, Contre Apion, II, 33 sq.

[3] Aux origines du christianisme, textes réunis et présentés par Pierre Géoltrain, initialement parus dans la revue Le monde de la Bible. Éditions Gallimard et Le Monde de la Bible, Paris (2000)

[4] LaSeptante, traduction grecque de la Torah réalisée sous le règne de Ptolémé II Philadelphe, roi pharaon de la dynastie Lagide (env. 308-246 av. e.c.). Cette traduction, validée par les autorités juives, permettait à un public ne connaissant que le Grec de lire ce document.

[5] Flavius Josèphe, Antiquités juives, XX, 197-203

[6] Flavius Josèphe, Antiquités juives, XVIII, 63-64

[7] Pline le Jeune, Lettre à Trajan, Livre X, lettre 96

[8] Suétone, La vie des douze Césars, Vie de Néron XVI et Vie de Claude XXV

[9] Tacite, Annales, Livre XV, § 44 : « Ce nom leur vient de Christ que, sous le principat de Tibère, le procurateur ponce Pilate avait livré au supplice »

[10] Paul-Louis Couchoud, Le mystère de Jésus (1926), Jésus, le Dieu fait homme, (1937) et Le Dieu Jésus (1951

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