Comment peut-on être cathare ?

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Comment peut-on être cathare ?

RICA AU MÊME, à Smyrne.

Les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance. Lorsque j’arrivai, je fus regardé comme si j’avais été envoyé du Ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j’étais au Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi : les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel, nuancé de mille couleurs, qui m’entourait ; si j’étais aux spectacles, je trouvais d’abord cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n’a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d’entendre des gens qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : « Il faut avouer qu’il a l’air bien persan. » Chose admirable ! je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, tant on craignait de ne m’avoir pas assez vu.
Tant d’honneurs ne laissent pas d’être à charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et, quoique j’aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d’une grande ville où je n’étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l’habit persan et à en endosser un à l’européenne, pour voir s’il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d’admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement : libre de tous mes ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J’eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m’avait fait perdre en un instant l’attention et l’estime publique : car j’entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu’on m’eût regardé, et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche. Mais, si quelqu’un, par hasard, apprenait à la compagnie que j’étais Persan, j’entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : « Ah ! ah ! Monsieur est Persan ? c’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? »

Lettres persanes (Lettre 30) – Montesquieu, 1721

Cet ouvrage figure toujours dans ma bibliothèque, car j’y trouve sans cesse matière à réflexion sur la nature humaine. Et finalement il me semble que malgré les voyages et les outils de communication, l’humanité est restée la même.

Pourquoi rejeter l’idée d’une persistance du catharisme ?

Certes il existe des religions que l’on ne peut rejoindre que par des voies étroites, notamment celle du sang, mais de façon plus générale, l’adhésion à une religion se fait par la reconnaissance de la validité de sa doctrine et l’engagement dans une vie correspondant à ses critères.
Donc, rien n’interdit de penser que l’on puisse faire de même avec le catharisme. D’ailleurs en matière de christianisme on observe que l’adhésion personnelle n’est pas toujours requise puisque les catholiques baptisent leurs enfants, dès la naissance, c’est-à-dire à une période où ces derniers ne risquent pas d’avoir une opinion personnelle.
Les vicissitudes qu’a connues le catharisme au Moyen Âge sont-elles en mesure de l’avoir définitivement éteint ? Si l’on se donne la peine d’en étudier la doctrine et la « théologie » on note qu’un point fondamental est que pour les cathares, tout ce qui relève de monde est soumis au Mal et à son séide, le diable.
Donc, les desseins divins et l’avenir des créatures divines ne peuvent en aucun cas être soumis durablement à des événements de ce monde. L’apparente disparition des Bons-Chrétiens ne peut influencer l’avenir du catharisme.
D’abord parce qu’il est notable de constater la disparition des sources d’un certain nombre de Bons-Chrétiens, notamment dans le Quercy, sans que rien n’indique leur arrestation ou leur mort. Si je ne doute pas qu’ils aient fini par mourir, contrairement au héros de Kate Mosse dans Labyrinthe, rien n’interdit de penser qu’ils aient pu adapter leur mode de fonctionnement à la nouvelle situation, comme l’ont fait d’autres avant eux, et notamment les Pauliciens.
Ensuite, quand bien même ils n’y seraient pas parvenus, la spiritualité cathare demeurant connaissable, rien n’interdit de voir se lever des hommes et des femmes qui, la reconnaissant pour valable désirent la remettre en avant dans le concert des christianismes. Le nom que se donnent ou se donneront ces personnes importe peu, ce qui compte c’est la façon dont ils développeront leur doctrine vis-à-vis de celle des cathares médiévaux et la façon dont ils la mettront en œuvre dans leur vie mondaine.
Donc il s’avère évident que rien ne peut objectivement venir s’opposer à la persistance ou à la résurgence du catharisme. Alors, pourquoi certains veulent-ils l’empêcher ? Les raisons sont nombreuses à mon avis.
D’abord il y a les incultes qui ne connaissant pas le sujet au-delà des inexactitudes qui se diffusent largement dans la population, veulent le laisser sombrer dans les oubliettes de l’histoire faute de se donner le mal de l’approfondir.
Il y a les romantiques qui l’ayant paré de toutes les qualités ne peuvent le laisser s’incarner au risque de le voir perdre certaines parures dont ils l’avaient orné.
Il y a les opposants religieux qui, connaissant la qualité de sa doctrine, ne veulent pas se retrouver avec un adversaire idéologique susceptible de mettre en exergue les incohérences  de leur propre doctrine.
Il y a ceux qui l’ont largement expliqué et qui ont fait leur carrière sur une présentation partielle du catharisme et qui ne veulent pas le voir apparaître au risque de remettre en question certaines affirmations qui ont assis leur autorité scientifique.
Il y a ceux qui voient dans le catharisme un danger politique et social susceptible d’inspirer à des personnes en souffrance un désir de révolte contre un ordre établi, ce qui ne repose finalement sur rien.

Que faut-il penser d’une résurgence du catharisme ?

À mon humble avis, la réponse est : rien !
Le catharisme n’est rien d’autre qu’une religion comme les autres du point de vue d’une société qui se croit laïque et il est même une religion sans danger puisque volontairement dégagée de tout désir d’influence sur ce monde.
Que des personnes se lèvent aujourd’hui pour affirmer leur adhésion à cette religion ne pose pas de problème, sauf si elles le font de façon erronée. Et alors, l’intelligence serait de bien connaître cette religion pour les confronter à leurs propres incohérences plutôt que de lutter contre leur volonté d’exister en tant que telle.
Quant à celles et ceux qui se diront cathares et agiront en plein accord avec cette affirmation, ils ne seront jamais un danger, ni pour la société, ni pour aucun système politique, ni même pour les autres religions sauf à les voir perdre une partie de leurs troupes qui auraient l’idée de comparer les doctrines.
En outre, il ne faut pas se leurrer, la résurgence cathare d’aujourd’hui ne connaîtra pas un grand succès, car le catharisme n’est pas une religion attrayante en raison de ce qu’il implique dans les choix de vie personnelle.
L’objectif du catharisme n’a jamais été et ne sera pas demain de devenir un pilier de la spiritualité mondaine. Le catharisme est une démarche individuelle qui pousse à l’humilité et à un certain niveau de détachement de ce monde, aucun risque donc de le voir produire des tribuns ou des dirigeants capables de faire de l’ombre à quiconque.
En fait l’opposition à la résurgence cathare tient plus aux problèmes personnels de ceux qui veulent l’empêcher qu’au catharisme lui-même.
Les religieux qui craignent que le catharisme puisse mettre en évidence les carences de leur propre doctrine devraient travailler à l’améliorer plutôt que chercher à empêcher leur mise en évidence.
Les politiques qui craignent que leur autorité soit remise en cause devraient essayer de prendre des décisions favorables à la cité (vrai sens du mot politique) plutôt que défendre leurs intérêts personnels.
Les scientifiques, chercheurs, conteurs ou poètes qui ont cru à un catharisme rêvé ou circonscrit à une période définie, devraient reprendre leurs travaux plutôt que chercher à empêcher l’émergence de conclusions différentes des leurs. J’ai toujours en mémoire le courage d’un Déodat Roché qui à la fin de sa vie n’a pas hésité à reconnaître que ses croyances ésotériques vis-à-vis du catharisme étaient en fait des erreurs de sa part, d’après ce que des témoins m’ont rapporté. Chapeau bas monsieur !

Éric Delmas, 23 mars 2013.

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