Le catharisme face aux extrémismes

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Le catharisme face aux extrémismes

Les extrémismes déferlent sur le monde

On traitait Paul de Tarse d’apocalyptique parce que, dans son monde où la violence de Rome s’abattait sur les Juifs, il pensait que l’issue serait forcément fatale à court terme. Que dire de notre monde aujourd’hui ? La violence d’État est à nos portes, la violence religieuse ne cesse jamais même si elle affecte alternativement des groupes religieux différents, la violence sociale est de plus en plus prégnante, car la dictature du profit s’exerce sans vergogne et la violence environnementale est en train de prendre le pas sur les autres pour mener l’humanité à sa perte. Ne sommes-nous pas en mesure d’être, nous aussi, des apocalyptiques convaincus et d’espérer la seconde parousie du Christ pour bientôt ?

Je traitais dans un texte récent du siècle des extrêmes[1], et la situation depuis n’a fait qu’empirer. Au lieu de chercher des solutions durables et des leviers profonds aux problèmes majeurs qui nous assaillent, nous ne savons répondre que de façon ponctuelle et, le plus souvent, de façon symétrique à l’attaque. Là où il faudrait envoyer des vivres et de l’espoir, nous envoyons des drones, là où il faudrait changer nos modes de vie nous aggravons la situation en exploitant des ressources encore plus polluantes que celles qui nous manquent. Certes, me direz-vous, et je ne vous démentirai pas, l’avenir de ce monde où je n’ai aucune part n’est pas un problème majeur à mes yeux. Pourtant, je ne peux rester indifférent, car ce monde est empli d’esprits saints pas ou insuffisamment éveillés pour envisager de lui échapper, ce qui implique pour eux une souffrance réelle et un risque d’échouer en un autre lieu une fois ce monde détruit, sans la moindre garantie d’une meilleure situation d’avenir.

Mais surtout, je ne suis pas apocalyptique, contrairement à Paul, et la Bienveillance que je tente de faire grandir en moi me pousse à aider mes frères et sœurs d’exil à entamer et réussir leur cheminement en ce monde.

Qu’est-ce concrètement que l’extrémisme ?

C’est une question difficile à cerner, car chacun ne voit que l’extrémisme de l’autre et surtout sa forme d’expression la plus insupportable. Cependant, sommes-nous certains qu’il ne faille pas détecter d’autres extrémismes, plus insidieux, plus sournois, voire plus acceptés ou même recherchés ?

Comme je l’ai dit au début de mon sujet, ce qui semble être le dénominateur commun de l’extrémisme est la violence qu’il génère. À ce titre, le plus ancien des extrémismes semble remonter à l’origine de l’humanité et concerne la suprématie masculine qui s’exerce encore, directement ou non, dans la totalité de nos civilisations. Immédiatement nous sommes interpelés par cette annonce et, si nous cherchons à l’analyser finement, nous constatons à la fois qu’il s’agit réellement d’un extrémisme et qu’il peut être effectivement insidieux au possible. C’est un extrémisme, car il fait violence aux femmes, que ce soit, physiquement, moralement, mais aussi socialement. Et un point très important à comprendre, c’est qu’en raison de notre mondanité structurelle, le fait pour un groupe victime d’un extrémisme d’arriver à s’en détacher, le conduit systématiquement à le retourner à son avantage au lieu d’en faire un outil de paix et de concorde. C’est ce que j’appelle l’extrémisme réactionnel que j’étudierai plus tard.

Mais essayons de définir l’extrémisme dans toutes ses manifestations. J’ai parlé de la violence d’État. Effectivement, il s’agit là d’un extrémisme classique et lui aussi très ancien. Quelles que soient les raisons invoquées, l’État se dote de moyens susceptibles de mettre à mal les droits humains des citoyens qu’il est censé protéger et il se permet assez régulièrement d’en abuser au-delà des limites qu’il s’était lui-même fixées pour justifier cette attitude extrême à l’encontre de ceux qui l’ont fait « roi ». Un exemple récent est celui de l’état d’urgence pris pour, paraît-il, permettre d’améliorer la lutte contre les fauteurs d’attentats et qui sert, comme on l’a vu, à contrer les défenseurs de la planète jugés susceptibles de perturber la grand-messe étatique qui prétend proposer des solutions durables à ce système sans pour autant accepter de remettre en cause les motivations profondes de ce problème. Pourtant, cette décision est largement discutable, car elle supprime l’équilibre fondamental dans une démocratie entre le pouvoir exécutif dans son expression répressive et le pouvoir judiciaire mis en place pour en limiter les effets nocifs. Rien n’empêche de lutter contre le terrorisme en utilisant les lois existantes et les arguments concernant les interventions nocturnes apparaissent fallacieux sachant qu’ils ne sont valables que dans la sphère privée du domicile.

Puisque nous y sommes, parlons de la violence religieuse. Où commence l’extrémisme en la matière ? Le simple fait pour une religion d’affirmer disposer de la vérité révélée est déjà extrême puisqu’elle nie de fait toute validité aux autres spiritualités. Quand en plus elle voue ceux qui ne la partagent pas aux pires tourments au nom d’un Dieu vengeur et qu’elle justifie des actions concrètes en ce monde qui nuisent à ceux qui ne sont pas du même camp, nous sommes bien dans l’extrémisme. Sans renier les violences subies par les juifs au fil des siècles, comment justifier l’annexion d’un territoire au nom d’un droit divin et les mesures prises à l’encontre des habitants initiaux ? De même, comment définir un pays comme étant soumis à une religion et imposer aux habitants des discriminations ou des obligations relevant de cette religion ? Calquer les fonctionnements sociaux sur les choix qui conviennent à telle religion et refuser de le faire pour les autres est une forme d’extrémisme. C’est le cas des espaces scolaires où l’on prétend imposer une alimentation conforme au Judéo-christianisme et refuser des adaptations pour les autres. Ainsi, pourquoi proposer du poisson le vendredi et refuser des viandes casher ou hala le reste du temps ? Soyons logiques, puisque la problématique porte sur les viandes et poissons, proposons des menus qui n’en contiennent pas en complément de ceux qui en contiennent, et ce tous les jours de la semaine. Ainsi les petits catholiques mangeront végétarien le vendredi faute d’avoir du poisson et les juifs ou les musulmans feront de même pour éviter une viande non adaptée à leurs spécificités religieuses. N’oublions pas non plus que la violence religieuse n’est qu’une resucée de violences politiques exercées auparavant à l’époque où notre vision du monde devait s’imposer à tous. Les frontières de certains pays africains ou moyen-orientaux, tracées à la règle sur carte, en sont un rappel honteux. Que cela ait pu engendrer un ressentiment, utilisé aujourd’hui sous couvert religieux, ne saurait nous étonner.

La violence sociale détermine elle aussi des extrémismes. Certes nous identifions bien ceux qui se manifestent dans les dictatures et les autocraties car ils choquent nos conceptions profondes. Mais que faisons-nous contre ceux dont nous sommes porteurs ? N’est-ce pas de l’extrémisme que de considérer négativement des populations de façon groupée, comme c’est la cas pour ceux qui ont fui la violence dans leur pays ou ceux qui ont choisi un mode de vie quotidien que nous n’acceptons que pour nos propres vacances ? La misère, causée par les choix politiques, financiers et sociaux, est victime d’un extrémisme social encore plus violent que celui qui l’a causée. Les « gitans », les « roms », les « clochards » sont rejetés comme le furent les « hippies » réhabilités aujourd’hui sous les vocables de « baba cool » quand ils ne sont carrément en tête de la société sous le terme de « bobos ». Nous sommes prêts à accueillir les peuples riches ou capables de nous aider à nous enrichir par leurs compétences, sans nous soucier du fait que par un effet mécanique évident ils vont alors appauvrir encore plus leur pays d’origine, mais quand ce sont les pauvres qui arrivent nous levons nos boucliers et nous tolérons les pires situations sans chercher à y remédier, que ce soit les parcages dans des bidonvilles inhumains ou les traitements discriminants au mieux à la limite de la légalité. Pourtant, là aussi, c’est notre modèle politico-économique qui est responsable de la situation et il suffirait de le modifier ou d’en changer pour que cessent ces violences.

La violence environnementale commence à nous apparaître alors qu’il est déjà presque trop tard pour empêcher qu’elle ne nous détruise. Nous voulons exiger un effort écologique des pays qui essaient de donner un peu plus de confort à leurs populations alors que, au nom du nôtre, nous avons intégralement contribué à la situation actuelle. Même face au désastre nous continuons à tergiverser au lieu d’admettre nos fautes et de les corriger, fut-ce au prix d’un léger recul de notre confort si malhonnêtement acquis. Demander un abaissement de l’empreinte carbone de façon uniforme et mathématique est la négation du fait que, calculé par tête d’habitant, nous en produisons 50 à 200 fois plus que d’autres pays. Mais au lieu d’agir collectivement, nous la faisons individuellement et au détriment des autres. Certains pays comme la Chine ou Israël annexent des territoires ou modifient les régimes des fleuves pour s’assurer d’un apport en eau au détriment des territoires d’aval. Au lieu de diminuer l’utilisation d’énergies fossiles, d’autres en recherchent de nouvelles dans des conditions qui vont accélérer la destruction de la planète, soit en utilisant des énergies dont l’extraction est terriblement polluante, soit en exploitant des zones qui sont des réserves en eau douce et des protecteurs du climat. Chacun essaie de se protéger au mieux au risque de voir les autres disparaître avant lui, tout en feignant d’ignorer que l’issue, retardée ou non, sera la même pour tous. Cela me rappelle la terrible image de ces chambres à gaz où les malheureux écrasaient les plus faibles sous leur poids pour être les derniers à mourir, provoquant des images horribles de pyramides de corps humains.

Quel est le remède à l’extrémisme ?

Si l’on veut changer le monde il faut changer les hommes. Aucun changement ne peut être efficace et durable sans un changement profond, révolutionnaire dirais-je même de l’humanité dans son for intérieur le plus profond. Est-ce mission impossible vu le temps qui nous reste ? Probablement, mais cela ne veut pas dire qu’il est interdit d’essayer.

Tout d’abord, il ne peut y avoir de changement comportemental sans changement de mentalités. Or, le changement des mentalités implique que tout un chacun dispose individuellement des données propres à lui faire comprendre l’inanité de certaines croyances et de certains comportements. La connaissance est donc première. La connaissance des motifs qui nous ont conduits à la situation qui est la nôtre et des effets qu’elle aura bientôt sur nous et nos enfants. La connaissance de la nécessité d’un changement rapide de nos considérations vis-à-vis des autres, de notre appartenance à un seul groupe et la connaissance de ce qui nous a permis d’exister durablement : la cohésion et l’entraide.

Ensuite, ce qui importe est que cette connaissance soit suffisamment imprégnée dans nos intellects pour qu’elle produise une adhésion pleine et entière. Cette adhésion ne doit pas être dictée par la peur mais par la Bienveillance. En finir avec cette culture qui veut qu’il ne peut y avoir d’échange sans profit asymétrique et qu’il ne peut y avoir de regard sur l’autre sans arrière pensée. Au lieu de chercher à nous enfermer dans des lieux considérés comme privilégiés, ouvrons nos bras et partageons jusqu’à ce que tous aient les mêmes conditions de vie, incluant l’accès aux biens nécessaires, à la reconnaissance individuelle, à la liberté de penser et à celle de s’exprimer.

Enfin, adaptons notre relation au monde à celle que nous aurons enfin adoptée entre nous. Alors, si nous n’avons pas trop tardé, non seulement les générations futures auront-elles droit à un avenir, mais je crois à titre personnel que nous serons beaucoup plus nombreux à anticiper notre retour dans notre patrie céleste d’origine.

Éric Delmas, 12 décembre 2015.


[1] Le siècle des extrêmes (abonnés)

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