De l’argent à Mamon

Information
  • Accès total


632 vue(s)

De l’argent à Mamon

L’argent outil pratique

Dès que les hommes se sont regroupés en communautés importantes, ils ont dû se poser la question épineuse des échanges commerciaux. En effet, le chasseur cueilleur subvenait à la totalité de ses besoins, mais dès que les sociétés ont dépassé quelques dizaines d’individus, la spécialisation s’est mise en place, impliquant la fourniture de produits de consommation dépassant les besoins personnels et la nécessité d’acquérir ce qui n’était pas produit quoique nécessaire. Le troc fut très longtemps l’outil de ces échanges. Mais une autre solution va devoir s’imposer.

Les échanges commerciaux dans les cités

Les études menées sur Sumer, notamment par Jean Bottéro, nous montrent que le troc — qui exige que les deux parties présentent les biens à échanger — s’est avéré impossible quand certains biens demandaient une contrepartie trop élevée pour être manipulée. Échanger un poulet contre un sac de blé ne pose pas de problème, mais quad il s’agit d’échanger une vache laitière, le nombre de sacs de blé devient excessif, sans compter qu’un troc unique n’est pas possible car les besoins sont diversifiés. En effet, recevoir cent sacs de blés oblige à organiser d’autres trocs pour échanger le blé excédentaire contre d’autres produits (aliments, vêtements, outils, armes, etc.).

Les Sumériens eurent alors l’idée de représenter les objets à échanger sur des jetons d’argile. Ainsi, ils pouvaient s’échanger les jetons qui étaient moins encombrants que les produits représentés dessus. Ils les stockaient dans une bourse faite de deux feuillets d’argile accolés sur trois côtés. Plus tard, ils poussèrent le système encore plus loin en accolant totalement les feuillets d’argiles et en gravant dessus avec un roseau taillé en biseau (le calame) la représentation du jeton. Enfin, ils divisèrent les sons en phonèmes représentés par un symbole graphique, composé de traits verticaux et horizontaux, qui fut le début de l’écriture cunéiforme puisque ces traits avaient la forme d’un clou en raison de la taille du roseau.

De l’outil au concept

On le voit l’argent va mener à l’écriture comme l’argent lui-même va évoluer de l’objet à sa représentation matérielle utilisant des matières rares (nacre de coquillage, métal, pierre, etc.) pour finir par un support métallique ou papier de valeur inférieure à celle de ce qu’il représente. C’est le début de la monnaie. Aujourd’hui, le système sembla avoir atteint le summum de l’ironie, puisque la monnaie devient virtuelle et que la valeur boursière est totalement déconnectée de la réalité physique. Ainsi des entreprises sont valorisées alors qu’elles n’ont aucun actif à vendre en cas de liquidation et d’autres sont cotées largement en dessus de la valeur matérielle négociable de leurs actifs (immeubles, outils, produits, etc.).

En perdant de sa réalité physique et de son lien direct avec ce qu’il représente, l’argent perd sa fonction première et devient un concept de plus en plus instable, ce qui conduit régulièrement à des réactions brutales dues à des variations imprévisibles de l’élément fondamental dans ce système ubuesque, la confiance des participants envers les fables qui leur ont été présentées pour justifier les valeurs attribuées, souvent à tort, à la valorisation des objets. Ainsi, les krachs immobiliers sont dus à la promesse d’un achat facile et peu onéreux ou à celle d’un placement rémunérateur. Mais, quand les banques se retrouvent avec énormément d’argent prêté et un stock immobilier dépassant largement les besoins, la valeur virtuelle des constructions s’effondre et les personnes endettées se voient demandé le remboursement d’un bien surévalué à l’achat et déprécié à la vente. Ils doivent donc assumer seuls le différentiel et se retrouvent ruinés comme les acheteurs ayant voulu placer leur argent qui perdent une grande partie de leur placement. Les entreprises, elles, s’en sortent soit en se retirant assez tôt, soit en se mettant en faillite, laissant face à face les deux bout de la chaîne : l’acheteur et le banquier.

L’argent instrument maléfique

Au lieu d’être resté un outil destiné à faciliter la vie quotidienne des hommes, l’argent — en devenant l’instrument d’une réussite sociale — a perdu son statut de moyen pour prendre celui de but. En effet, le système boursier, dont le but initial était d’échanger des produits physiques, a progressivement glissé vers une transformation de l’argent de sa position d’outil à celle d’objectif. Le premier système de ce genre est celui qui permet le change des monnaies entre différents pays. La perte de la représentation du bien au profit de celle d’une valeur représentative d’un État, fait perdre à l’argent sa fonction première et lui instaure un pouvoir politique. De fait, l’objet initialement représenté voit sa validité fluctuer. Un kilo de pain n’a plus la même valeur selon la monnaie qui sert à se le procurer.

La politisation de l’argent

Désormais l’argent devient un moyen de domination d’un pays sur l’autre. Tout d’abord les pays puissants valorisent leur monnaie au-dessus de celle des pays moins puissants et impose cette valeur par la force. Les moins puissants doivent accepter ou en subir les conséquences. Ensuite, le système descend au niveau des individus. Telle catégorie va décider de sa valeur en la monétisant via sa rémunération. Là encore c’est la violence qui permet d’imposer ce qui ne devrait pas l’être. Le patron s’octroie un salaire infiniment supérieur à celui des ouvriers sous la menace du licenciement. Mais il arrive aussi que certains artisans fassent de même en jouant sur la rareté de leur profession. L’argent est donc devenu la référence de l’exercice d’un pouvoir et non plus celle d’un échange de biens et services.

C’est ainsi qu’aujourd’hui on constate des échelles de valeur entre les différentes professions qui ne reposent plus sur le service rendu par rapport aux nécessités vitales ou aux intérêts collectifs. Les plus utiles sont souvent les moins bien rémunérés et les plus futiles engrangent des sommes immenses, sans rapport avec leur talent. Il y a quelques décennies un économiste avait rappelé le caractère déraisonné de la différence de salaire entre le patron de l’entreprise Dassault et son ouvrier le moins bien payé. Ce différentiel était de 1 000, c’est à dire qu’ouvrier touchait mille francs par mois quand le patron en touchait un million. L’économiste proposait de limiter ce différentiel à 400 pour rendre le système plus sain et plus honnête. Aujourd’hui, ce différentiel peut dépasser un rapport de un sur un million ! Là où autrefois on se faisait la guerre pour s’approprier un territoire ou des biens matériels, on se fait aujourd’hui la guerre informatique pour ruiner l’adversaire en Bourse.

La déification de l’argent

De fait, devenu l’objectif et non plus l’outil, l’argent a changé de statut et le regard que lui porte la population a également modifié sa réalité concrète. Perdant un statut matériel pour devenir un moyen de se valoriser, puis un moyen de domination, il en vient maintenant à devenir un objet de vénération. L’argent détruit et recompose tout ce qui faisait notre conception du monde et de l’humanité. La Fontaine le disait déjà dans sa fable Les animaux malades de la peste : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vont feront blanc ou noir. » Aujourd’hui, l’argent est considéré comme capable de compenser les tares morales en évitant les conséquences de comportements qui devraient nous exclure de la société. Tel homme politique triche ou vole ; il peut très bien être élu ensuite par les mêmes qui s’étaient indignés, pour peu qu’il ait su bien dépenser son argent afin d’obtenir des soutiens et de redorer son image. Ce verbe est extraordinaire ! On redore une faute morale comme on le fait d’un vieux métal.

Cet argent-dieu, plus rien ne compte que lui. Peu importe le moyen de se le procurer, ce qui compte c’est d’en avoir suffisamment pour faire oublier son origine. Il faut le laver ou mieux effacer de la mémoire collective ce qu’il représente de violence et d’infamie. En fait, on retrouve le même processus que celui qui opère dans la vieille Bible. Iahvé est violent, meurtrier, incestueux et immoral, peu importe il est Dieu ! En fait si l’on devait rechercher l’anté-Christ c’est bien là qu’il serait. L’argent déifié, Mamon, est ce qui pousse véritablement les hommes dans le camp du Mal puisqu’il les conduit à rejeter toutes les valeurs qui fondaient le vivre ensemble, la société.

Vivre dignement avec l’argent

Mais peut-on trouver une solution sans revenir aux pratiques d’il y a plusieurs milliers d’années ?

En effet, la question se pose de savoir si l’homme est capable de redonner à l’argent sa fonction initiale. On voit que, localement, certains le font avec le système des Sel. De l’argent factice est attaché à des lieux ou des activités de façon à imposer un rapport plus sain dans les échanges commerciaux. Mais ces initiatives sont forcément limitées, tout comme celles des banques solidaires qui prêtent de l’argent à des taux très bas pour permettre à des sociétés appauvries de retrouver une place correcte dans le concert des nations. En fait, ce monde est mauvais, profondément, intrinsèquement, et rien ne le fera changer. Ce constat fait par les Cathares est très difficile à entendre car, même si nous nous enfonçons dans cette boue putride, jour après jour, notre nature mondaine — entièrement tournée vers la survie à tout prix — nous pousse à espérer un meilleur avenir.

La démarche cathare st à l’opposé. N’ayant pas l’intention de durer en ce monde et sachant que sa place est ailleurs, le Cathare se contente d’offrir la moindre prise possible aux vicissitudes mondaines afin d’en souffrir le moins possible. Au lieu de chercher à se procurer plus d’argent pour vivre mieux, il se préoccupe de limiter ses besoins à leur stricte nécessité pour vivre aussi bien avec moins. Les croyants, sans forcément rechercher cet ascétisme, doivent néanmoins chercher à vivre dignement. Cela veut dire qu’ils doivent replacer l’argent dans sa juste fonction qui est de leur procurer les produits nécessaires et de reconnaître leur utilité dans la société. Fournir, par ses efforts, un travail rémunéré de façon adapté à son utilité sociale et en tirer le nécessaire, voire un léger superflu, afin de vivre en harmonie avec son milieu tout en se tenant loin des tentations excessive et en essayant d’éviter la misère de la pauvreté subie.

Ce ne sera qu’un ilot de fraicheur dans un océan de boue, mais nous savons qu’il n’y a rien de possible au niveau global.

Éric Delmas, 21 mai 2017.

0