Observation centripète et curiosité centrifuge

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Observation centripète et curiosité centrifuge

Il faut essayer de pratiquer la recherche sur le catharisme comme on le ferait si l’on était un photographe animalier à la recherche d’un animal extrêmement rare dont on veut faire le sujet de notre reportage.
Cela implique d’intégrer une conscience ethnologique qui va inclure, non seulement la connaissance anatomique de l’animal poursuivi mais aussi la connaissance de son mode de vie, des adaptations qu’il va s’imposer et de celle que la nature lui imposera dans son évolution pour s’adapter aux conditions particulières du moment.

Quand on observe les cathares dans des textes qui nous relatent leur vie au Moyen Âge, on fait très vite un premier constat. Les règles qu’ils choisissaient de suivre en période calme sont différentes de celles qu’ils tolèrent en période de répression. Par exemple, les bons chrétiens vont être amené à changer de vêtements et à choisir des tenues qui ne les rendent pas immédiatement reconnaissables. De même les signes de salutation vont changer et devenir plus flous afin de ne pas être reconnaissables des personnes qui les traquent. Leur alimentation sera également entourée d’astuces visant à les faire passer pour ce qu’ils ne sont pas. Il y a artifice vis-à-vis de l’extérieur hostile tant que cela ne vient pas mettre en porte-à-faux les convictions profondes.

Or, c’est là que se situe la recherche d’aujourd’hui. Nous savons qu’à l’instar de l’animal, le cathare n’apparaît pas ex abrupto pour disparaître de même. Il faut donc chercher des signes qui vont nous l’indiquer avant la période où il apparaît et ceux qui vont nous signaler que sa disparition n’était qu’une ruse ou une adaptation à l’environnement.

La recherche historique centripète

Parmi les chercheurs qui continuent inlassablement leur travail on trouve deux catégories. Les méticuleux qui vont passer leur vie s’il le faut à disséquer toutes les sources existantes jusqu’à en avoir retiré tout le suc susceptible de servir à la recherche et à la compréhension du sujet étudié. Les exhaustifs qui vont passer d’une source à une autre et dérouler ainsi ce « fil d’Ariane » dans toutes les directions jusqu’à en atteindre l’extrémité.

La recherche que j’appelle centripète est celle qui se fixe comme objet de recherche un sujet unique et qui s’y tient quoi qu’il arrive. Cela permet une exploration approfondie mais cela pousse à ignorer des chemins de traverses dont personne ne peut prédire s’ils ne pourraient pas faire évoluer cette recherche.
Pour autant cette recherche est positive car elle permet de découvrir rapidement un sujet de façon très poussée, là où une recherche exhaustive n’aurait pu qu’en  donner un aperçu faute de temps.

Les risques de la recherche centripète

Mais la recherche centripète comporte intrinsèquement des défauts qui peuvent la rendre stérile. Non pas que les chercheurs soient des paresseux ou des incompétents mais ils ne sont pas de purs esprits qui peuvent se permettre de chercher pour la beauté du geste ; ils doivent nourrir leur famille aussi. C’est pourquoi on trouve plus facilement des chercheurs centripètes chez les professionnels de la recherche et des chercheurs centrifuges chez les « amateurs » qui y consacrent leur temps libre ou leur retraite.

L’historien qui dispose de sources va être tenté de les analyser d’abord d’une façon un peu globale pour en saisir la portée générale. Une fois identifié un sujet de recherche, il va l’approfondir pour autant qu’il y ait nécessité de fournir un effort. Si les choses s’emboîtent assez facilement, il ne va pas chercher la difficulté là où il ne la voit pas, ce qui peut l’amener à ne pas voir quelque piste un peu cachée mais qui aurait pu être riche d’enseignement. Et puis viendra le moment où il aura matière à publier ses travaux et à montrer qu’il a fait avancer la recherche historique.
Le succès de son entreprise et le sentiment qu’il a globalement bien mis en valeur son sujet vont le pousser à se convaincre qu’il n’y a pas de question importante en suspens et que son travail répond à toutes les interrogations. Dans cette situation le chercheur va devenir un expert en son domaine, d’autant plus reconnu et peu concurrencé que le domaine sera restreint et peu rentable. Alors il sera tenté de se cantonner à ce qu’il connaît mieux que les autres. Le pire ennemi du chercheur est la perte de la curiosité.
Finalement, il en viendra même à négliger ce qu’il avait laissé de côté initialement pour poursuivre sa quête principale. Ces documents qu’il avait jugé secondaires deviennent à ses yeux superflus. L’idée de reprendre son ouvrage à son origine pour explorer de nouvelles pistes, ne lui apparaît plus nécessaire, un peu comme un écrivain dont le premier livre est un succès tel qu’il ne voit pas la justification de l’effort de création au regard du risque de faire moins bien la seconde fois.
Mais le chercheur ne peut laisser sa notoriété s’étioler. Quand tout le monde aura lu ses livres et reconnu sa valeur, il faudra capitaliser ce succès pour continuer à gagner sa vie. Qui pourrait lui en faire reproche ? Quel pays serait prêt à laisser des chercheurs explorer à leur guise les sujets qui les intéressent sans leur demander des comptes et sans leur imposer d’autres tâches jugées plus rentables ?
Pour ce faire, le chercheur va développer une stratégie classique. Celle de la circulation centripète qui revient sans cesse sur ses traces. Cela consiste à reprendre ses notes et ses travaux antérieurs pour les présenter sous un autre jour et de façon plus travaillée mais qui, au total ne représentera pas le même investissement que son premier travail. Là où j’avais présenté un document de façon générale, je vais m’en servir pour parler d’un des personnages qui y figure et centrer mon ouvrage sur ce personnage. Au contraire, là où j’avais réalisé une œuvre de détail, je vais faire un document généraliste.
Quand sera épuisé cette manière d’exploiter les sources, je vais exploiter mon travail différemment. Là où j’étais enseignant en faculté, je deviendrai écrivain et là où j’avais couché sur le papier le résultat de mes recherches, je vais désormais les diffuser lors d’assemblées qui réuniront les curieux désireux d’entendre et de voir la personnalité dont le renom justifié nécessite une rencontre et une dédicace. En outre, je suis aussi un peu contraint par une communauté extrêmement soucieuse d’imposer une norme à ses membres. Quiconque  ose s’en différencier court le risque d’être marginalisé, donc de voir ses travaux dénigrés sur la seule base de cette différence. La victime émissaire a aussi cours dans le domaine de la recherche. Les chercheurs en médecine qui osent valoriser des pratiques dites alternatives ou des chercheurs en histoire qui prennent parti pour un groupe rejeté par la majorité sont certains de voir leur carrière compromise ; or ils ne peuvent se le permettre.
Les années passent et la carrière n’est pas finie. En outre, quelques nouveaux talents commencent à poindre, souvent grâce à mon exemple et parfois même sous ma férule. Pour conserver l’attention de la communauté et du public, je vais changer de rôle. Je ne présenterai plus mes travaux mais je les confronterai aux leurs lors d’assemblées ou dans des ouvrages qui manifesteront logiquement l’antériorité de mon travail.  Quand des chercheurs découvrent de nouvelles pistes qui m’avaient échappées ou que je n’avais pas suffisamment explorées, je m’associerais à eux car leurs travaux valorisent les miens et leur effort me semble une juste continuation du mien.
C’est vrai que ainsi je m’aperçois que je ne suis plus aussi productif qu’avant et la reconnaissance dont je jouis ne vient plus d’un éclairage direct lié à mes efforts. Ce qui pourrait apparaître comme glissement progressif vers la facilité est-il blâmable ? Mon travail antérieur est-il de moindre valeur sous prétexte que je ne l’ai pas poursuivi tout au long d’une vie émaillée de problèmes, de difficultés, d’adversité ? Non, bien sûr. Personne ne peut juger de ce que fait ou pas l’autre. J’ai fait une part du travail qui se trouve être la mienne, souvent dans des conditions bien plus difficile et bien plus obscures que ceux qui ont suivi mes traces. L’exploitation que j’en fais ne porte tort à personne, même si elle ne fait plus avancer la recherche de façon directe. Je suis comme ce coureur de marathon qui s’aperçoit tout à coup qu’il ne tiendra pas la distance et qui choisit de continuer en marchant. Personne n’est obligé de suivre sa cadence sous prétexte qu’il a mené la course pendant un temps. Il suffit de le doubler et de voir si l’on peut faire mieux que lui pour récolter nos propres lauriers sans mettre au clou ceux qu’il avait acquis dans d’autres courses plus anciennes.

La recherche historique centrifuge

Là, nous sommes dans un système ouvert qui ne s’interdit aucune digression pour peu qu’elle laisse entrevoir une possibilité d’extension de la connaissance initiale. Ce système valorise la curiosité mais cela peut se faire aux dépens de l’approfondissement. Tout dépend de l’amplitude du sujet choisi au départ. On peut aussi observer des virages pris quand le sujet initial en découvre un autre jugé plus intéressant ou mieux documenté.

Il va sans dire que cette forme de recherche, apte à satisfaire la curiosité n’offre pas les mêmes garanties de rentabilité que la recherche centripète. Elle est donc plus naturellement choisie par les chercheurs amateurs ou les érudits disposant de temps libre conséquent.

C’est aussi un domaine qui impose de lourdes obligations. Il faut étudier les sources, les traduire et les analyser. Or les sources sont souvent fastidieuses et il faut une grande volonté pour s’imposer ce travail. Si l’on a un doute sur la façon dont d’autres les ont étudiées, il faut les reprendre intégralement et refaire ce qui existe déjà, au risque de s’apercevoir qu’on n’a pas fait mieux et que l’on a perdu du temps. Comme ces chercheurs ne poursuivent pas un but professionnel, ils mettent leurs travaux à disposition d’autres chercheurs et continuent leur ingrat travail de rat de bibliothèque. Ils le font sans rien attendre de la notoriété et ce n’est pas parce qu’ils ont eu du succès dans leurs premiers travaux qu’ils vont s’arrêter là.

Les risques de la recherche centrifuge

Le premier est de ne pas aboutir, de toujours trouver un nouveau chemin de traverse qui va vous éloigner du sujet initial et d’avoir beaucoup remué la poussière des archives sans n’avoir rien trouvé de concret, un peu comme ces chercheurs d’épaves qui à force de remuer la vase perdent de vue le plan du lieu où s’effectuait leur recherche.
C’est pourquoi beaucoup de ces chercheurs resteront des anonymes, des amateurs dont se moqueront souvent les professionnels de la recherche centripète et que leurs travaux retourneront à la poussière des bibliothèques.
On trouvera aussi dans leurs rangs ceux qui se seront affranchis du carcan communautaire, le jugeant étouffant et hypocrite et lui préférant une approche historique, ouvertement partisane, comme l’est celle de ceux qui se prétendent neutres — et qui parfois parviennent à s’en convaincre — et s’autorisent donc à apprécier les compétences d’un chercheur selon son appartenance à tel ou tel groupe de pensée. De telles méthodes, trop souvent banalisées aujourd’hui, ne peuvent empêcher de les rapprocher de celles qui jugeaient de la qualité d’un scientifique ou d’un penseur, puis enfin d’un homme, selon son appartenance ethnique ou religieuse.

Mais le chercheur centrifuge n’en a cure ; ce qui le passionne c’est de satisfaire son insatiable curiosité et il se comporte comme l’âne chargé de sel de la fable de La Fontaine1. Il fait le gros dos jusqu’à ce que, plongé dans l’eau de la rivière, son sel se dissolve le libérant de sa charge éreintante pendant que les éponges de son compagnon méprisant et moqueur l’instant d’avant ne l’entraînent au fond d’une rivière dont il n’avait pas pressenti le danger.

Comment vous dire, ce chercheur désintéressé a bien entendu ma préférence, même si je reconnais l’exceptionnel apport des chercheurs centripètes sans qui je serais resté d’une inculture crasse en matière de catharisme. Mais la liberté de l’un supplantera toujours la rigueur de l’autre dans mon esprit car la lumière ne peut jaillir derrière des barreaux, fussent-ils fait de l’or le plus pur.

Amis chercheurs, interrogez-vous sur la finalité de votre travail. Rappelez-vous que la matière que vous manipulez est vivante et féconde. En matière de catharisme, plus que partout ailleurs, la recherche et l’ouverture sont des principes essentiels. Ne les sacrifiez pas à une pratique figée dans la cire et le marbre et sans cesse tournée vers son point de départ quand il faudrait au contraire viser le point extérieur qui servira de pont vers de nouvelles découvertes. Soyez un peu moins des observateurs centripètes et un peu plus des curieux centrifuges. Le catharisme aura tout à y gagner.

Éric Delmas, 17 septembre 2011.


1 – L’âne chargé d’éponge et l’âne chargé de sel

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