La non-violence

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La non-violence

Je reprends ici un article publié en 2013 que je souhaite approfondir dans la compréhension doctrinale cathare.

La violence du monde

Quand on observe nos sociétés modernes et soit disant évoluées, on croit qu’elles ont su supprimer ou réduire significativement la violence. En réalité elles l’ont petit à petit rejetée à leur périphérie tout en la rendant supportable pour ceux qui n’en sont pas victimes. Car la violence peut prendre des formes auxquelles nous ne pensons pas spontanément. La violence sociale, la violence intra-familiale, la violence environnementale, etc. sont des formes de violence que nous ne cataloguons pas immédiatement comme telle.

Mais, quel est notre véritable rapport avec la violence ? Dans notre vie de sympathisant ou de croyant cathare, comment comprenons-nous vraiment le concept de non-violence absolue qui fait partie de l’engagement de vie évangélique ?

Certains d’entre vous se remémoreront sans doute le débat très animé qui s’était déroulé lors de la première Rencontre de la diversité cathare en 2009 à Roquefixade. Nous y avions abordé ce sujet qui avait réveillé chez plusieurs d’entre nous des souvenirs douloureux, à la limite du supportable, et la ligne cathare que nous avions essayé de faire comprendre en avait choqué plus d’un, pourtant convaincu de sa propre non-violence.

Qu’est-ce que la violence ?

La violence est un comportement visant à créer par notre comportement une situation de désagrément, d’infériorité, de souffrance ou d’altération physique ou mentale sur notre environnement humain, animal ou naturel.
À l’extrême, la violence en vient à provoquer chez son auteur la négation de la valeur de ce qui l’entoure pour des motifs le plus souvent purement égoïstes.
Au final, nous sommes tous plus ou moins violents et notre nature mondaine nous interdit de ne pas l’être du tout. Ce constat ne nous empêche pas de rechercher les moyens d’une violence minimale.

Je ne vais pas reprendre ici les différentes formes de violences que j’avais détaillées voici sept ans, car ce qui importe n’est pas de définir la violence, mais de définir la non-violence telle qu’elle est comprise par les cathares.

Qu’est-ce que la non-violence ?

Contrairement à ce que beaucoup tendent à croire, la non-violence n’est pas la lutte contre la violence qui est en fait une contre violence visant, ni plus ni moins, à imposer une conception par la force, faute de se sentir capable d’y parvenir par la raison.

La non-violence est le choix de limiter son empreinte sur son instinct mondain au motif que nous disposons d’une capacité morale que nous jugeons supérieure et qui nous fixe un cadre d’appréciation entre ce qui est tolérable et ce qui ne l’est pas.

Nous le voyons, d’une façon générale, le concept de non-violence est déjà entaché de préjugés. Je ne peux m’empêcher de penser à l’extrait des Lettres persanes, qui montrent la différence d’appréciation culturelle de la violence : « L’imagination se plie d’elle-même aux mœurs du pays où l’on est : huit jours de prison, ou une légère amende, frappent autant l’esprit d’un Européen nourri dans un pays de douceur, que la perte d’un bras intimide un Asiatique.1 » Mais renoncer à la violence est difficile car cela revient à renoncer au monde et surtout à ce que nous croyons y percevoir de bon.

La non-violence est donc un choix contre-naturel en cela qu’il est vécu comme un choix partial et difficile. En effet, ce qui doit motiver la non-violence ce n’est pas le désir de contrer la nature humaine et l’ordre naturel du monde mais la révélation de la différence de nature entre notre esprit et notre incarnation. Dès lors, la non-violence devient naturelle sans que la violence du monde soit jugée de façon dépréciative. En clair, le vrai non-violent observe le monde comme l’entomologiste observe la fourmilière, c’est-à-dire d’un regard extérieur qui à aucun moment ne sent impliqué ou concerné par ce qu’il observe.

Et c’est là un cap fondamental à passer quand on aspire à la non-violence, car en deçà de ce cap on reste un violent — plus ou moins modéré certes, mais un violent tout de même — qui va simplement moduler sa violence selon ses propres critères moraux, alors qu’au-delà on devient un non-violent, c’est-à-dire un étranger au monde, un observateur extérieur qui fait le choix de laisser le monde à ses démons et de reconnaître son impuissance fondamentale à le réformer et même à en atténuer la brutalité.

Le non-violent est un incompris

Dans le mythe de la bête prise au piège nous remarquons ce qui semble être une évolution du concept de non-violence chez les cathares au fil du temps. Dans le Rituel de Lyon, écrit à la fin du XIIIe siècle, dans le but vraisemblable de former les consolés qui allaient devoir maintenir l’Église en terre où l’Inquisition faisait des ravages, la doctrine prône la non-intervention : « Et s’ils trouvent quelque bien en chemin, qu’ils ne le touchent pas s’ils ne savent pas qu’ils puissent le rendre. Et s’ils voient alors que des gens soient passés avant eux, à qui la chose pût être rendue, qu’ils la prennent et la rendent s’ils peuvent. Et, s’ils ne peuvent, qu’ils la remettent dans ce lieu. Et s’ils trouvent une bête ou un oiseau prise ou pris, qu’ils ne s’en inquiètent pas3»

Dans d’autres textes, c’est le principe de compensation qui est validé. La bête est donc libérée et de l’argent est laissé en compensation.

Que pouvons-nous en tirer comme conclusion ?

Le choix de la compensation est celui qui est le moins choquant pour la majorité des personnes. En effet, libérer un animal prisonnier et compenser financièrement le chasseur semble devoir satisfaire tout le monde. En outre, cela donne un sentiment de valorisation à celui qui fait ce choix. Mais, la compensation est déjà une implication dans le monde puisqu’elle impose au chasseur de renoncer à sa décision initiale pour se contenter d’une contrepartie, dont la valeur lui est imposée, et qui va certainement aboutir à un autre mal, c’est-à-dire l’achat d’une autre bête tuée en d’autres lieux par une autre personne, mais dont le bon-chrétien pourrait se sentir innocent car n’étant pas présent à ce moment. C’est parce qu’elle reste dans les valeurs et les codes mondains que la compensation ne choque pas. Mais ce n’est pas vraiment de la non-violence.

Le choix du désintérêt, au contraire, semble inhumain et violent par contrepartie. Comment peut-on laisser un animal souffrir dans son piège au motif que nous ne nous sentons pas concernés par le monde. Comment osons-nous laisser des peuples se faire massacrer par des fanatiques sans rien faire pour stopper cette violence ? Cela est tellement insupportable que certains en viennent à se convaincre que la solution est de considérer le fanatique comme un serviteur du Mal qui n’a en lui aucune part de l’Esprit prisonnier et que le tuer est donc envisageable. Ce discours nous a été servi lors d’une réunion qui s’est tenue à Pentecôte récemment. Et ce n’est pas un observateur mal dégrossi qui en est l’auteur, mais bien un chercheur persuadé d’être à la porte du statut de bon-chrétien. Ce choix s’apparente, sur le plan philosophique, à l’école des stoïciens4. Cette école philosophie qui se réunissait au Portique qui lui a donné son nom( stéos), prônait le détachement, à l’image de sa figure la plus moderne, Épictète, qui se laissa fracturer la jambe par son maître sans réagir.

Quelle est la véritable non-violence ?

On le voit, aussi douloureux que cela puisse nous paraître, la seule vraie non-violence est la non implication dans les événements du monde. Tout au plus, le bon-chrétien peut-il exprimer à l’auteur de la violence son sentiment en espérant le convaincre de renoncer, comme le fit Jésus vis-à-vis des agresseurs de la femme adultère : « Les scribes et les pharisiens amènent une femme surprise en adultère, la placent au milieu et lui disent : Maître, cette femme a été surpris en flagrant adultère. Dans la loi, Moïse nous ordonne de lapider ces femmes-là. Alors toi, que dis-tu ? Ils disaient cela pour l’éprouver, pour avoir à l’accuser. Jésus qui s’était penché écrivait du doigt sur la terre. Comme ils persistaient à le questionner, il se redressa et leur dit : Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre. Et, penché de nouveau, il écrivait sur la terre. À ces mots ils se retirèrent un à un, à commencer par les plus vieux. Il resta seul. Et la femme était toujours là. Jésus se redressa et lui dit : Femme, où sont-ils ? Personne ne t’a condamnée ? Elle dit : Personne, seigneur. Jésus lui dit : Moi non plus je ne te condamne pas. Va, et maintenant ne pèche plus. » (Jean VIII, 3-11).

Dans ce paragraphe, Jésus ne cherche pas à empêcher l’exécution, pire il attend d’être sollicité deux fois pour accepter de répondre. Et quand il répond, il ne se prononce pas sur la culpabilité de la femme mais il renvoie chacun à son propre jugement personnel de sa légitimité à juger autrui. Pour finir, il laisse la femme face à sa propre évaluation en lui conseillant simplement de se tenir en de meilleures dispositions à l’avenir.

Cette attitude montre que toute prise de décision dans ce monde revient à participer à sa violence, soit directement, soit indirectement. Or, ce monde est violent parce qu’il est l’œuvre du démiurge, serviteur du Mal. Quoi que l’on fasse le démiurge et le monde étant des « productions » du mauvais principe, rien de ce que nous pouvons faire ne changera leur nature profonde qui est mauvaise et qui le demeurera jusqu’à leur anéantissement à la fin des temps.

Cette lecture des choses est profondément contraire à la vision humaine qui veut croire qu’il y a un espoir de changement pour le monde, car alors cela signifierait qu’il y a de l’espoir pour les hommes dans ce monde. Mais pour les cathares cela n’est qu’une illusion, car nous portons en nous une parcelle de l’Esprit émané du principe parfait dans le Bien et que tout ce qui nous contraint et nous entoure est totalement étranger à nous et le demeurera façon aussi absolue que les principes sont étrangers l’un à l’autre et que rien de ce qui vient d’un principe ne peut être influencé par ce qui vient du principe contraire. C’est le sens de la parabole du bon arbre et du mauvais arbre de Matthieu. Mais cela, voulons-nous vraiment l’entendre ?

Peut-on être non-violent ?

La non-violence est le choix qui vous exclue de la communauté ; celui qui peut déchaîner contre vous toutes les haines et le violences, tous les jugements les plus terribles. Le refus d’intervention, là où la quasi totalité des autres estiment l’intervention non seulement justifiée et bonne, mais en fait nécessaire et obligatoire, vous fera passer au mieux pour un fou et au pire pour un monstre. Comment ne pas comprendre l’incompréhension de celui qui aspire à valoriser le monde face à celui qui le laisse aller sa course prédestinée vers le mal absolu ?

Comment expliquer que l’on puisse laisser un crime se commettre alors qu’on aurait pu l’empêcher en usant d’une violence dite légitime ?

Comment expliquer que la seule chose que l’on puisse consentir à offrir c’est l’interposition de son corps et la douceur de son verbe face à la barbarie d’un tueur d’enfant, d’un assassin de masse ou d’un fou meurtrier ?

Pourtant nous savons que même le principe du Bien se refuse à toute violence envers le Mal pour récupérer ses brebis égarées. Mais comment expliquer que Dieu refuse toute violence car il sait qu’à la fin tous seront sauvés ? L’homme mondain ne voit pas plus loin que le bout de son nez et il veut des résultats positifs ici et maintenant.

Nous le voyons bien, s’il est un sujet qui nous expose en proie, y compris au sein de la communauté chrétienne cathare, c’est bien celui de la non-violence absolue. Aussi faut-il que notre choix de la pratiquer soit un choix libre et non contraint, un choix d’une nécessité ressentie et non le choix d’une obligation à suivre.

Si la non-violence est un des fondamentaux cathares, c’est justement parce qu’elle est l’expression la plus pure du concept de Bienveillance. L’Amour qui est le moyen de sauver les esprits saints tombés lors de la grande perturbation, nous impose de veiller au Bien, c’est-à-dire de donner du bien à tous, bons ou mauvais, sans chercher à leur imposer un changement de comportement qui ne peut venir que d’eux.

La non-violence offre une attitude exemplaire, mais elle ne l’impose pas. Si l’autre agit différemment, le non-violent le tolère, sans interférer, car il sait que ce comportement n’est pas une perversion de celui qui commet le mal, mais qu’il ne s’agit que d’un défaut d’éveil de l’esprit saint qu’il renferme.

Peut-on expliquer la non-violence ?

Ce texte est destiné à être lu par tous, visiteurs curieux, sympathisants et croyants. Ce que je viens d’exprimer va donc faire l’objet d’une réflexion qui, dans la plupart des cas, aboutira à un rejet, car ce qui est énoncé est trop éloigné des critères et des valeurs des lecteurs, totalement englués dans ce monde.

Expliquer la non-violence revient en fait à expliquer l’éveil. On peut se croire éveillé sans l’être, car l’éveil signe le passage d’un premier cap très important. Ce cap c’est celui de la foi cathare. Or la foi est l’abandon auquel le croyant se laisse aller quand il sait que sa voie est désormais clairement définie.

Dans les récits médiévaux nous voyons des croyants qui agissent de façon intentionnellement violente. En fait, ils se disent croyants sur le seul critère d’affecter de croire les prêches des consolés et de faire leur Amélioration. Mais ces croyants cathares ne le sont pas plus que les croyants catholiques qui sont favorables au divorce et à l’interruption de grossesse.

Le vrai croyant est celui qui fait vraiment sienne la doctrine cathare, non pas qu’il la pratique parfaitement au quotidien, mais en cela qu’il la considère comme une évidence que rien ne saurait contredire à ses yeux. C’est pour cela que je vous livre ce texte ; pour que vous puissiez plus clairement vous positionner dans votre avancement si vous vous sentez concernés par le catharisme.

On explique, le plus souvent sans succès, la non-violence cathare aux sympathisants, mais on n’a pas besoin de l’expliquer au croyant, car il en est imprégné. C’est un des points qui m’est clairement apparu en 2009, lors de la première Rencontre de la diversité cathare. Je débattais face à des personnes que mon propos outrageait, parce que j’avais faite mienne la doctrine cathare et parce que j’étais devenu un croyant cathare. Or, dans cette salle nous n’étions que très peu à être dans cette position. Et pourtant nos opposants étaient eux aussi persuadés d’être des croyants cathares, mais ils n’avaient pas passé ce cap de l’éveil.

Donc, on peut tenter d’expliquer la non-violence à ceux qui ne peuvent la comprendre, mais c’est comme vouloir rendre bon le monde qui est l’œuvre du mal et qui le sera jusqu’à son anéantissement. Pour autant, il ne faut pas renoncer à le faire et à la pratiquer, car notre conviction et notre exemple peuvent être les déclencheurs de l’éveil de ceux qui pour le moment ne nous comprennent pas.


Notes :

1. Lettres persanes. Lettre LXXX. Usbek à Rhédi. À Venise. Montesquieu (Charles Louis Secondat, baron de la Brède et de Montesquieu). Collection Folio, éditions Gallimard. Paris (1973).

2. Mythe de la bête prise au piège. Éric de Carcassonne, dans Catharisme d’aujourd’hui. 14 août 2010

3. Rituel provençal dans Le Nouveau Testament, traduit au XIIIe siècle en langue provençale, suivi d’un rituel cathare. Reproduction photo-lithographique du Manuscrit de Lyon (ms PA 36). Réimpression de l’édition de Paris (1887) par L. Clédat à Lyon (1968), éditions Slatkine, Genève.

3. Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres. Diogène Laerce (± 3e siècle ?). Garnier-Flammarion (Paris) 1965.

Éric Delmas – Carcassonne le 10 février 2020

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