Pratiques cathares et vie sociale

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À l’occasion de publications précédentes, j’avais traité de l’isolement social et des retraites spirituelles. Aujourd’hui, je pense pertinent de refaire un point plus complet sur ces sujets et de l’étendre plus globalement aux rappels doctrinaux concernant les pratiques cathares concernant avec la vie sociale.

Rappels doctrinaux sur les pratiques cathares et la vie sociale

Le christianisme est divers dans ses pratiques et l’on y trouve des groupes vivant dans l’isolement social quasi intégral et d’autres, totalement intégrés à leur environnement social. D’une façon générale, quel que soit le groupe, les croyants mènent une vie classique, socialement intégrée et sans isolement, hormis pour ceux qui pratiquent des retraites spirituelles.

Chez les cathares, les croyants sont également pleinement intégrés dans la société et ne sont doctrinalement tenus à aucune obligation, puisque d’un point de vue strictement religieux, ils ne sont pas considérés comme des chrétiens étant donné que ce statut est réservé à ceux qui ont reçu la Consolation. Les croyants sont donc libres de leurs faits et gestes et n’ont pour seules limites que celles de leur conscience.

Pour les novices et les Bons-Chrétiens, les choses sont un peu différentes. Leur vie est partagée entre plusieurs périodes. Il y a le temps consacré à la vie active professionnelle ou sociale. Ce temps amène les membres de la maison cathare à vivre en osmose avec la société locale qui les entoure. C’est d’ailleurs la raison qui explique que les maisons cathares doivent être installées à proximité immédiate d’un tissu urbain classique. Il y a le temps de vie dans la maison cathare qui comprend des activités que l’on peut qualifier de domestiques et d’autres qui sont de type cultuel. Les premières se réalisent souvent en compagnie de personnes extérieures à la communauté évangélique, qu’il s’agisse de croyants ou de personnes venant participer ou visiter les membres de la communauté. Certaines activités cultuelles sont ouvertes au public ; c’est le cas notamment des prêches qui peuvent se tenir dans la maison cathare, mais aussi en tout autre lieu sur invitation à le faire. D’autres se tiennent dans une relative intimité et unissent la communauté ecclésiale, c’est-à-dire les Bons-Chrétiens, les novices et les croyants. Nous les connaissons bien par les témoignages qui nous sont parvenus ; il s’agit entre autres de l’Amélioration, du Service mensuel et de la Consolation. Enfin, il y a des activités rituelles qui demeurent dans le secret de la communauté évangélique comme c’est cas des Heures qui ne réunissent que les Bons-Chrétiens et les novices, et encore, ces derniers n’y participent que partiellement tant qu’ils pas été reçus dans l’Oraison dominicale.

Ce rappel est clair, le catharisme n’est pas une religion où l’on pratique l’isolement social. Que ce soit au sein de la maison cathare où la nécessaire altérité impose de vivre de façon communautaire dans toutes les périodes de la vie quotidienne où la conscience est susceptible de faillir, mais aussi au sein du tissu social extérieur qui permet à la fois d’exercer la Bienveillance au quotidien, même quand cela demande des efforts, et d’assumer la réalité de notre prégnance mondaine, car si nous ne sommes pas du monde nous demeurons dans le monde.

La vie en maison cathare aujourd’hui

Sur la base de ce que je viens de rappeler, il est clair que la vie en maison cathare qui abritera bientôt un ou des novices et, si Dieu veut un jour, des Bons-Chrétiens, ne saurait se réaliser dans l’isolement social, excepté lors des temps rituels qui le requièrent comme je l’ai indiqué ci-dessus. Donc, tous les moyens doivent être mis en œuvre pour réduire à leur strict minimum les temps d’isolement des membres de la maison cathare. Ces temps sont en fait limités à ce qui relève de la vie intime que sont les soins d’hygiène et de santé et les temps de sommeil. Il revient à chacun de nous de s’interroger, en son âme et conscience, sur les éventuels freins ressentis à l’idée d’une vie partagée sur la plus grande partie de la vie quotidienne. Comme il est impératif en catharisme de ne rien faire par contrainte, il faut savoir mettre un frein à une éventuelle impatience et accepter de reporter un engagement aussi grave que l’entrée en noviciat.

Le reste du temps, les membres de la maison cathare seront amenés à vivre en communauté permanente avec les autres novices et Bons-Chrétiens, mais aussi avec des croyants de proximité ou de passage et, avec des voisins ou des visiteurs. En général, la vie professionnelle amène à sortir de la maison cathare pour exercer son métier. Cela constitue donc un temps privilégié pour les échanges avec des personnes, le plus souvent extérieures à la communauté ecclésiale, et bien souvent une excellente expérience pour l’humilité et la patience. Mais, même si l’activité professionnelle peut s’exercer dans la maison cathare, ou si la personne concernée n’a pas d’activité professionnelle que ce soit en raison d’un problème de chômage, d’un handicap l’empêchant ou s’il s’agit d’un retraité, la recherche de contacts extérieurs est essentielle. Contrairement à ce que l’on observe dans des communautés judéo-chrétiennes, le catharisme ne comporte pas de groupes contemplatifs ni de clôture moniale fermée sur l’extérieur. Même si j’en perçois l’incongruité sur le plan statutaire, je compare souvent le Bon-Chrétien à un prêtre, voire à un prêtre ouvrier, comme on en trouve chez les catholiques. Par contre, l’implication dans la vie mondaine ne va pas jusqu’à atteindre celle des pasteurs protestants qui vivent une vie familiale classique, mais là aussi la correspondance statutaire n’existe pas.

Concernant la pratique des Heures, l’isolement du groupe autorisé doit demeurer afin que ce temps puisse permettre une réelle implication dans la pratique rituelle qui ne peut être garantie que si les pratiquants sont d’un niveau comparable.

L’accueil de personnes extérieures doit être considéré comme une pratique pastorale classique. Que ce soit dans le cadre de visites simples, de pratiques cultuelles publiques ou à destination des seuls croyants, d’accueil ponctuel ou de retraites organisées, les membres de la maison cathare ne doivent rien changer à leur organisation et agir comme si ces personnes extérieures venaient recevoir un enseignement et échanger en vue d’un approfondissement de leur propre démarche spirituelle.

Les croyants face à la tentation de l’isolement

Comme je l’ai dit plus haut, les croyants mènent une vie sociale strictement identique à leurs concitoyens. Les seules différences vont porter sur leurs choix moraux et éthiques, dont les éléments constitutifs sont le plus souvent identiques. En effet, en fonction de son avancement spirituel, le croyant va intégrer, petit à petit, des orientations qui reflèteront son engagement en catharisme. Pour autant, le seul isolement que cela pourrait lui provoquer ne pourrait venir que des autres et du rejet qu’ils lui infligeraient et non de lui. Je rappelle que dans une société laïque, l’expression de nos choix religieux est très clairement réglementée et qu’il nous incombe de les respecter, sauf si un régime politique devait un jour perdre son statut démocratique et égalitaire en cherchant à imposer des obligations visant à ostraciser tel ou tel groupe de pensée.

Dans leur vie privée, et notamment dans le cadre familial et amical, le croyant est parfois amené à exprimer ses choix spirituels, à condition de le faire avec tact et mesure pour ne pas blesser ses interlocuteurs. Aucun isolement n’est nécessaire pour être croyant cathare dans le monde, il suffit d’un peu de savoir-vivre et de Bienveillance. Par chance, l’humilité et la Bienveillance sont nos critères doctrinaux les plus importants. Cependant, le croyant — surtout s’il pense être en difficulté dans son avancement ou s’il se sent bridé par son environnement social — peut ressentir le besoin d’un ressourcement dans un cadre plus favorable. Pour autant, ce ressourcement ne doit pas être compris comme un isolement et s’il favorise des temps de réflexion, voire des pratiques rituelles adaptées aux limitations fixées aux croyants, il doit aussi prévoir des temps d’immersion mondaine dans les communautés villageoises et urbaines alentour.

Garder à l’esprit le respect des anciens et des règles doctrinales

Le monde d’aujourd’hui, plus encore que celui du Moyen Âge, inverse les valeurs afin de permettre l’expression de son caractère premier : l’impatience. Fini le temps où l’on construisait dans la durée et dans une pratique rigoureuse et assidue. Aujourd’hui, tout doit être obtenu sans délai et tout obstacle est balayé au nom de la supériorité indiscutable du moderne sur l’ancien. Cela ferait sans doute soupirer nos anciens Bons-Chrétiens qui avaient une pratique exactement inverse. Eux qui attribuaient tant de valeur à l’ancienneté dans la foi, à la persévérance et à la constance. Eux qui sanctionnaient les écarts par la perte de cette ancienneté et le retour au statut de nouveau consolé seraient bien surpris de voir aujourd’hui les nouveaux venus se considérer comme plus compétents que les anciens. Eux qui avaient cheminé bien plus loin dans la voie cathare qu’aucun d’entre nous, seraient estomaqués d’apprendre que nous considérons pouvoir remettre en question leurs choix sur la seule base de notre modernité. Eux qui avaient sans aucun doute les règles doctrinales les plus contraignantes, mais aussi les plus abouties et les mieux argumentées, seraient sidérés de nous voir prétendre les remettre en cause du haut de notre totale incompétence.

Le catharisme n’est pas la religion de l’instant et de l’impulsion. Les règles doctrinales ne sont pas figées en dogmes absolus, mais elles ne sont pas non plus bonnes à piétiner sans vergogne. Elles sont le fait de personnes qui ont pris le temps d’acquérir, par une vie rigoureuse, mais riche sur le plan spirituel, la maîtrise des connaissances et des compétences indispensables pour envisager, si cela est pertinent, trouver des arguments majeurs pour adapter, modifier, voire supprimer tel ou tel élément de la doctrine. Aujourd’hui, nous n’avons même pas atteint le point de départ de ce cheminement. Nous sommes des électrons libres, vaniteux de notre incompétence et fiers de nos errements, qui, comme des enfants capricieux sont désireux d’aplanir la route sans comprendre que ses sinuosités et vallonnements ont une importance fondamentale pour notre éducation et notre développement. Car nous sommes les enfants d’une époque et d’une civilisation qui a fait du mot humilité un terme injurieux et de la patience une mauvaise habitude.

C’est en nous qu’il nous faut rechercher pour comprendre nos failles et nos défauts, car nous ne sommes pas capables d’accepter des autres qu’ils nous fassent ces reproches et nous ne pouvons pas changer d’un coup de baguette magique ce qui s’est installé au fil de centaines d’années. Quand un noble médiéval faisait le choix d’entrer en noviciat, il lui fallait une force d’âme peu commune pour abandonner un statut hautement favorisé et se frotter à une réalité austère et laborieuse qu’il n’avait jamais connue. Nous sommes devant un défi comparable. Serions-nous incapables de le relever ? Je ne crois pas et je suis convaincu que nous pouvons réfréner nos pulsions mondaines et apprendre l’humilité, la modestie et la patience.

Mettre en place les bases nécessaires à une résurgence cathare

Aujourd’hui nous avançons sans guide fiable. Chacun de nous, même de bonne foi, est soumis à ses acquis antérieurs à son entrée dans l’éveil cathare. Il tend, même involontairement à les reproduire sous couvert de catharisme. L’altérité est un bon moyen pour tempérer ce défaut ; encore faut-il avoir l’humilité, non seulement de l’accepter, mais encore de la demander. Dans l’attente de trouver une ou plusieurs personnes qui auront fait le long et difficile chemin de l’apprentissage cathare, il nous faudra nous appuyer, les uns sur les autres, comme autant de handicapés mettant en commun ce qui leur reste de valide.

Les croyants que nous sommes doivent rester des croyants et ne pas se considérer, sur la base d’appréciations flatteuses émanant de personnes sans compétence réelle en la matière ou, plus rarement sur la base d’un défaut d’humilité, comme plus avancés que nous ne le sommes. Nous devons étudier le catharisme médiéval, car c’est par lui que nous pourrons réaliser la résurgence ; faute de quoi c’est un néo-catharisme que nous construirions, c’est-à-dire un ersatz vaguement comparable, mais totalement dénué de sens et impossible à considérer comme une résurgence. De notre étude devra émerger la certitude de notre incompétence et la nécessité d’un long apprentissage, pour celles et ceux qui s’en sentiront le courage. En attendant que ceux-là aient suffisamment cheminé pour nous prendre sous leur aile et nous aider à progresser plus vite, nous devons rester scrupuleusement fidèles aux préceptes et aux choix des derniers Bons-Chrétiens connus, sauf si un élément extérieur à la foi devait nous révéler une appréciation erronée à leur époque en raison d’un élément qui ne leur était pas connu et qui nous a été révélé depuis.

Quand nous décidons, à temps complet ou ponctuel, de nous engager dans une démarche de noviciat, nous devons le faire avec beaucoup d’humilité et sans chercher à satisfaire notre égo ou notre impatience par des pratiques interdites ou qui manifesteraient un désir mimétique plus proche de la comédie que de la foi véritable. Rappelons-nous la parole de Jésus sur celui qui manifeste sa foi de façon bruyante et visible et de celui qui veut s’asseoir au premier rang de l’assemblée. Dans ces situations, restons nous-mêmes et avançons prudemment, pas à pas, afin de ne faire un choix qu’une fois qu’il sera validé par une longue pratique vérifiée et confirmée par l’exemple des Bons-Chrétiens.

Ne nous laissons pas distraire par les fastes du monde et acceptons notre indignité, car on ne peut pas progresser quand on croit être déjà arrivé.

Que le paraclet nous assiste et nous guide dans nos cheminements respectifs.

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