Être un Chrétien cathare aujourd’hui

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Qu’est-ce qu’un Chrétien cathare ?

J’avais traité, voici quelques années, le cas du croyant cathare afin d’en expliquer les particularités. Maintenant que j’ai bouclé les trois-quarts de ma première année de noviciat, malgré mon évidente limitation spirituelle, je voudrais réfléchir à « haute voix » sur la sujet du Chrétien cathare, c’est-à-dire celui qui est revêtu, qui a donc reçu la Consolation du Saint Esprit Paraclet.
Certes, nous avons la mémoire de ceux qui s’appelaient ainsi, ou à peu près, au Moyen Âge. Mais ils étaient des éléments d’une lignée très ancienne dont l’étude ne permettait pas d’identifier avec précision l’élément princeps et, qui sait, l’existence éventuelle d’un chaînon manquant.
En outre, je m’interrogeais sur d’apparentes contradictions. Si l’on admet ce qui était considéré à l’époque, à savoir qu’un Bon-Chrétien — pour reprendre la terminologie des croyants de l’époque — avait l’entendement du Bien, avait reçu l’onction du Saint Esprit et cheminait désormais dans les pas de Christ, comment expliquer la très mauvais opinions qu’ils manifestaient d’eux-mêmes et certains revirements profonds ou certaines attitudes contraires à leur foi ?
C’est pourquoi il me semble important de partager ces réflexions et de présenter ma compréhension de ce statut particulier et si rare.

Statut divin et statut mondain

On a très peu d’explications en provenance des Bons-Chrétiens sur ce qu’ils pensaient être et sur la façon dont ils le sont devenus. La plupart du temps ce sont les croyants qui en parlent et l’on sent bien que leur admiration confinait parfois avec la dévotion, pour ne pas dire l’idolâtrie. En effet, quand on dispose d’une figure déifiée, comme c’était parfois le cas, on se sent privilégié. Je pense notamment à cette femme qui gardait dans son coffre un bout de pain plus que rassis parce qu’il avait été béni autrefois par un Bon-Chrétien, on comprend bien qu’on approche des limites de la foi.
Pourtant, et le rituel de l’Amélioration l’atteste, le Bon-Chrétien est considéré comme une sorte d’intermédiaire entre le croyant et le Saint Esprit Paraclet. Il y a donc quelque chose de divin chez celui qui par ailleurs s’astreint à mener une vie mondaine en parallèle. C’est une particularité du Catharisme cette obligation de mener de front une vie régulière, dans une sorte de clôture moniale, et une vie séculière dans un monde forcément très éloigné des préoccupations majeures de ces hommes et femmes. Et cela m’amène à m’interroger sur le premier point qui m’interpelle, à savoir comment les Bons-Chrétiens se jugeaient-ils eux mêmes ?

Se reconnaître pécheur

Si les Chrétiens cathares insistaient pour vivre au plus près du peuple c’est parce qu’ils ne se voyaient absolument pas comme des êtres exceptionnels. Notre époque en témoigne peut-être encore plus que la leur, ce qui mine notre spiritualité et qui enferme encore plus sûrement notre esprit dans sa gangue de chair c’est la vanité ! Nous sommes incroyablement vaniteux, imbus de nous mêmes, persuadés d’être au-dessus du lot commun, choisis voire présélectionnés pour un destin hors normes. Et cela, même si son expression est plus faible, presque imperceptible, est notre point commun à tous. Dès lors, il est facile de comprendre que nous soyons enclins à parer de toutes les vertus ceux qui sortent apparemment du lot.
Les Chrétiens cathares avaient la certitude d’être des pécheurs. Ils disaient même à l’envi qu’ils étaient plus pécheurs que les autres, croyants y compris, parce qu’ils avaient l’entendement du Bien. Et oui, comme nous l’apprend le dicton : « Un homme averti en vaut deux ! ». Celui qui sait qu’elle devrait être la voie à suivre est plus coupable de ne pas la suivre que celui qui erre sans but. Si les Chrétiens cathares avaient changé de statut en recevant l’imposition des mains, s’ils étaient devenus ces fameux « parfaits » dont on nous rebat les oreilles régulièrement, s’ils avaient quitté la route commune pour emprunter un chemin, certes plus difficile, mais surtout détaché du nôtre, pourquoi faisaient-ils amende honorable tous les mois devant leur diacre à l’occasion de leur Service ?
C’est bien parce qu’ils savaient qu’ils continuaient à pécher comme les autres, qu’ils trimaient sur la même voie et qu’ils étaient terriblement imparfaits. Mais, ils avaient fait un pas de plus, celui de le reconnaître et d’en être persuadés, sans fausse modestie et en pleine conscience, comme on dirait aujourd’hui. Ils avaient fait régresser leur vanité au point de l’empêcher de masque à leurs yeux leur véritable nature de pécheurs impénitents.

Les funambules de la Vérité

Admettons ! Les Chrétiens cathares étaient conscient de leur état de pécheurs mais, quand même, ils étaient bien différents des autres puisqu’ils étaient capables de mener une vie dont personne n’aurait voulu et d’aller jusqu’au bûcher plutôt que de renier leur foi. En sommes-nous si certains ?
Si la Consolation conférait un tel statut, comment expliquer que certains d’entre eux aient choisi — en dehors de toute violence ou souffrance — de renoncer et de retourner dans le monde, ou pire encore, de prendre la voie opposée des persécuteurs, comme le fit Rainier Sacconi ? En effet, le changement de statut s’accorde mal avec de tels revirements. Celui qui est intronisé médecin ne peut pas perdre ses compétences sans événement extérieur extraordinaire. Si le statut de Chrétien conférait à un Cathare une position stable et durable, aucun d’entre eux n’aurait choisi de retourner dans le monde comme celui qui quitta sa maison cathare pour aller combattre les croisés avant de revenir faire un nouveau noviciat, une fois la bataille perdue. Aucun d’entre eux n’aurait renié sa foi au point de devenir un fer de lance du camp adverse et de critiquer, parfois jusqu’au mensonge le plus éhonté, ceux qui furent ses frères auparavant.
La seule explication à tout cela est qu’il n’y a pas de position stable en Christianisme. Devenir Chrétien cathare c’est quitter le plancher des vaches pour monter sur un fil tendu au-dessus du monde et choisir de l’arpenter, en déséquilibre permanent, parce que l’on est persuadé qu’il est le seul moyen d’accéder un jour à la Vérité. Et cela explique qu’il arrive de tomber, poussé par d’autres, comme ce fut le cas de ceux qui hâtèrent leur mort afin d’échapper aux souffrances qu’on leur faisait endurer, ou de leur propre fait comme ceux qui retournèrent leur veste mal ajustée et qui, pour certains, devinrent les tortionnaires de leurs anciens coreligionnaires, comme Conrad de Marbourg dont la brutalité écœura jusqu’au Vatican.
Je reprends un instant ici l’image du film Matrix®, dont je vous ai souvent parlé. Il y a un personnage, Cypher, qui a rejoint Morphéus, le pilote du vaisseau rebelle et qui va le trahir, allant jusqu’à provoquer la mort de quatre de ses compagnons. Il le fait par dépit, déçu de ne plus voir en Morphéus l’être exceptionnel qu’il s’était forgé dans son imagination, et désireux de revenir à une vie plus confortable quand bien même il la sait fausse. il demande même à voir sa mémoire effacée pour ne plus risquer de souffrir de son choix. C’est une bonne image de ces Chrétiens cathares qui ont fait le choix de changer d’orientation, au prix d’une trahison mortelle le plus souvent, afin de casser ce qu’ils avaient peut-être trop idéalisé, mais ce qu’ils voient désormais comme un obstacle à leur désir de vivre. Car la mondanité à ceci de terrible, qu’elle nous insuffle un désir de vivre qui peut nous pousser aux pires extrémités.

Le Chrétien cathare à proprement parler

Alors, maintenant que nous avons un peu déboulonné la statue idéale du Bon-Chrétien, que nous reste-t-il à dire ? Peut-être devons-nous nous interroger sur ce qu’est en définitive un Chrétien cathare, sur ce qui permet de l’identifier, sur ce qu’il pense de lui-même, sur ce que peut lui conférer une Consolation, quelle que soit la manière dont il l’ait reçue et voir si cela est conforme à ce que les textes chrétiens nous apprennent.

Un croyant amélioré ?

Et si le Chrétien cathare n’était rien d’autre qu’un croyant plus avancé que les autres ; un croyant maîtrisant mieux son sujet et donc plus apte à servir les autres ? Un serviteur un peu moins inutile que celui des évangiles. En choisissant la voie difficile du funambule de la foi, le Chrétien cathare ne se hausse pas de lui même mais il se met en difficulté pour essayer de pousser plus loin son cheminement. Il a conscience que plus il reste dans la mondanité permanente, plus il lui sera impossible de faire émerger sa part divine prisonnière.
Donc, il choisit de pousser l’expérience plus loin en devenant novice. Là, à son rythme, car il ne peut y avoir de standard tant nous sommes tous différents, il va progresser en profitant des temps de vie régulière qui le mettent à l’écart des agressions du monde. Mais, comme il n’est pas dupe de cet artifice, il n’en fait pas son unique mode de vie. En revenant régulièrement dans la vie mondaine, il reconnaît sa véritable nature en cette incarnation qui nous contraint. Ainsi, il combat plus efficacement sa vanité que s’il demeurait en clôture moniale au point de finir par croire que le Mal ne peut l’y atteindre.
Ce qui le différencie le plus sûrement des autres croyants, demeurés dans la vie mondaine, ce n’est pas ce qu’il pense avoir acquis — il n’en a pas une conscience aiguë, enfermé qu’il est dans sa démarche — mais ce que les autres lui renvoient comme image de lui même. Ce sont eux qui le voient changer, s’améliorer, s’affiner dans sa compréhension spirituelle et qui peuvent apprécier la qualité de ses pratiques rituelles. Il s’est clairement amélioré vis-à-vis des autres croyants et quand cette amélioration sera considérée par les autres croyants, ou par d’autres Bons-Chrétiens s’il en a autour de lui, comme acquise, ce sont eux qui lui diront voir devant eux un nouveau Chrétien cathare.

Un pécheur conscient

Mais, même revêtu de cette nouvelle appellation, qu’elle ait été manifestée ou non par le sacrement ritualisé de la Consolation, il sait très bien qu’il n’est qu’un croyant comme un autre. Au contraire, la connaissance acquise du Bien et Mal lui fait plus durement sentir à quel point il ne fait pas le Bien qu’il voudrait alors qu’il fait le mal qu’il ne veut pas, comme disait Paul.
Cette conscience affinée de son état peut l’aider à approfondir son cheminement en renforçant son humilité et en abaissant sa vanité. C’est en cela que l’on comprend combien l’humilité est un élément fondamental de la doctrine cathare. Car, si le nouveau Bon-Chrétien se laisse distraire par cette nouvelle reconnaissance, il risque — comme le funambule — de perdre son équilibre et de chuter. La vanité prendra alors le dessus, l’humilité sera vécue comme une faiblesse et bientôt la certitude d’avoir tout compris et d’être capable de remettre en cause les enseignements anciens le poussera à dériver dans sa foi et dans sa pratique jusqu’à le faire tomber plus bas qu’il n’était parti.
Il est facile de comprendre désormais qu’une reconnaissance trop précoce ou qu’ne mauvaise maîtrise de l’état de Bon-Chrétien sont pires que la situation antérieure de croyant cathare vivant exclusivement dans le monde. Rainier Saconni et bien d’autres de son époque en ont fait l’amère expérience. Aujourd’hui encore, nous ne sommes pas à l’abri car l’absence de Chrétiens cathares avérés et durablement éprouvés met en danger celles et ceux qui essaient d’avancer et qui par vanité personnelle ou par reconnaissance indue de la part des autres, se croient arrivés au bout du chemin alors qu’ils sont en fait en train de le quitter sans s’en apercevoir. Ce qui importe ce n’est pas seulement d’être humble face à ceux qui vous disent que vous êtes à leur yeux un Bon-Chrétien, c’est d’être capable de se dire en soi et en permanence que l’on est un pécheur, comme le faisait l’esclave monté sur le char du triomphe qui — portant la couronne de laurier — murmurait à l’oreille du général triomphant : « Rappelle-toi que tu n’es qu’un homme ».
Prêter une oreille complaisante aux flatteries, même sincères, des autres est aussi dangereux que se gonfler personnellement d’une fausse gloire.

Et la Consolation alors ?

On peut légitimement s’interroger de l’intérêt qu’il pourrait y avoir à maintenir le sacrement de la Consolation au vu de ce que je viens de dire. En effet, quel besoin ou pire, quelle nécessité de formaliser ainsi un statut qui en fait n’existe pas vraiment et dont l’officialisation fait courir un risque à celui qui la reçoit ?
Comme souvent avec les sacrements, et le judéo-christianisme nous en apporte la démonstration flagrante, ils sont plus souvent destinés aux spectateurs qu’ils ne s’adressent en fait aux récipiendaires. Et dans ce dernier cas, c’est davantage une flatterie, une récompense, qu’une annonce statutaire. Bien entendu le summum du ridicule en la matière est le baptême catholique. Comment le nouveau-né que l’on baptise pourrait-il être concerné par le sacrement qu’on lui inflige ? Et je dis bien inflige car il est rare qu’il ne s’insurge pas du mauvais traitement qu’il doit subir dans un bâtiment souvent froid à coup d’onction d’huile et d’arrosage d’eau froide. Les sacrements sont en fait un moyen de maintenir soudée une communauté qui, sans ces rendez-vous réguliers, risquerait de voir ses convictions s’amoindrir.
La Consolation, telle qu’elle était pratiquée à l’époque médiévale notamment, était une manifestation publique destinée à présenter à la foule une personne choisie par les Chrétiens cathares qui apportaient ainsi la double information, au public autorisé, de la perduration d’une structure ecclésiale d’une part et de la disponibilité pour les croyants d’un nouveau membre du groupe chargé de les servir.
Si le récipiendaire avait été correctement choisi, ce n’est pas lui qui pouvait se sentir grandi par cette célébration, car son humilité lui faisait forcément ressentir que cette désignation était sans doute exagérée par rapport à ses propres mérites.
Pour autant, la Consolation aujourd’hui ne serait pas sans valeur. Les hommes sont les mêmes et leurs attentes également. Voir Consolé un nouveau Bon-Chrétien, après des siècles d’absence, mettra du baume au cœur des croyants. Par contre, la Consolation n’a rien d’obligatoire car la reconnaissance de l’avancement d’un croyant et son acceptation de son nouveau rôle au service de la communauté peuvent se faire en toute simplicité. La Consolation reste un sacrement marquant une évolution de statut et c’est bien pour cela qu’elle était renouvelée régulièrement au cours de la vie des Bons-Chrétiens, notamment lors de l’accession à de nouvelles fonctions comme diacre ou évêque.

Ce qui vient d’être expliqué est-il légitime ?

Est-ce que ce que je viens de dire, et qui semble aller à contre courant de ce que pensent de nombreuses Églises chrétiennes, est légitime au vu de ce que nous avons comme trace de la parole de Christ ?
Paul le dit lui même il n’a quasiment jamais circoncis quiconque et, me semble-t-il, n’a jamais immergé personne. Par ailleurs, il a souvent imposé les mains. D’ailleurs on retrouve dans l’imposition des mains toutes proportions gardées, une pratique comparable à l’adoubement du chevalier.
En fait, dans les évangiles, on trouve l’idée que Jésus dit aux disciples qu’il leur donne la permission d’agir en son nom et qu’il validera leur choix. Certes, on peut penser que les textes sont un peu adaptés aux intérêts de ceux qui les ont écrits. Mais on retrouve là cette notion d’intermédiaire si souvent reconnue dans le statut du Bon-Chrétien.
Donc, la Consolation marquerait le passage d’un statut de pratiquant à un statut d’intermédiaire, non pas direct, mais par procuration. C’est en cela qu’il est aussi utile de manifester aux yeux du peuple croyant qui sont les intermédiaires possibles à qui l’on peut s’adresser.
Est-il légitime de conférer une Consolation à quelqu’un dont je viens de dire qu’il était autant, sinon plus, pécheur que les autres ? Si l’on voit ce qui nous est dit dans le Nouveau Testament, les disciples n’étaient pas exempts de fautes et de péché. Et il s’en faut de beaucoup ! Pourtant, ils ont bien reçu la première Consolation de l’histoire juste après l’ascension de Christ. Donc, les pécheurs du moyen Âge étaient aussi légitimes qu’eux et ceux de notre siècle ne le seront pas moins.

Je voudrais terminer sur une note un peu moins pessimiste que ce que vous avez pu ressentir de mon trop long discours.
Il ne faut certes pas se faire une idée trop élevée du statut de Chrétien cathare et l’idéaliser au point de mettre en danger ceux que nous aurons désignés comme tels. Il ne faut pas se précipiter à en désigner dans l’espoir d’avoir enfin un serviteur à notre disposition. Il ne faut pas conforter trop chaleureusement ceux qui voudrais apparaître comme Consolés sans avoir pris le temps de nous assurer de leurs qualités réelles. L’émergence de Bons-Chrétiens aujourd’hui sera, dans un premier temps, avant tout un danger pour la communauté cathare. Le risque de se laisser illusionner en voyant tel ou telle pratiquer des rituels, dont la tenue est réservée aux Bons-Chrétiens, est grand et peut faire prendre un grand retard à la résurgence cathare véritable.
Soyons patients, et nous verrons comment les novices avanceront et c’est seulement dans le suivi d’une pratique rigoureuse et respectueuse de nos anciens que nous pourrons faire émerger un groupe conforme à l’idée qu’ils nous ont léguée de ce que doit être une Chrétien cathare d’aujourd’hui.

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