L’athée, un croyant qui s’ignore ?

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Les rapports houleux de l’homme envers la religion

Depuis que l’homme est homme, c’est-à-dire depuis qu’il a acquis cette capacité d’abstraction développée qui fait son originalité et qui a modifié radicalement les comportements des homo neanderthalensis et des homo sapiens qu’elle a touché, dans une période qu’il nous reste à préciser et qui se situerait entre 100 000 et 40 000 ans, il a toujours voulu créer une hiérarchie dont il n’était pas l’échelon le plus haut. Se plaçant juste en dessous d’une entité transcendante, qu’il ne sait pas encore nommer, il crée un rapport d’autorité qui lui permet de résoudre les conflits mimétiques provoqués au sein de la société qu’il a créé par le regroupement de cellules sociales nucléaires. Ce système va évoluer au fil du temps, mais il conservera une évidence, l’homme n’envisage pas de se passer d’un Dieu.

Pourtant, les rapports de Dieu avec les hommes sont loin d’être apaisés. Quand Dieu était partout, dans les phénomènes naturels, dans les éléments de la nature qu’il pressentait comme dépassant sa compréhension, l’homme ne savait pas communiquer avec lui. Aussi s’adressait-il le plus souvent à ses effecteurs (animaux, plantes, etc.) sans en attendre de réponse. Puis des intermédiaires sont apparus pour décrypter les signes de l’être transcendant et organiser la société de façon efficace et docile selon la loi qu’il transmettait ainsi aux hommes. Ensuite l’homme a voulu croire que les dieux lui étaient en quelque sorte un peu semblables et le polythéisme en a fait des êtres partageant nos passions mais avec des rapports allant de la simple violence et du mépris, comme chez les sumériens, à une certaine forme de collaboration, comme chez les grecs. Le passage au monothéisme n’a rien changé hormis l’interlocuteur devenu unique et omnipotent. Ses passions restaient bien humaines et sa violence divine. Les hommes se sont alors considérés comme des esclaves passifs jusqu’à l’arrivée du christianisme qui nous parlait d’un Dieu prônant l’amour. Pourtant, en voulant associer judaïsme et christianisme, ce Dieu devenait presque schizophrène ; il voulait l’amour entre les hommes et se réservait la violence pour son usage ou l’imposait aux hommes pour sa gloire. L’Islam n’a fait que reprendre les mêmes concepts à son avantage.

Mais, le temps aidant, on a vu apparaître des hommes qui ne comprenant pas cette ambivalence divine ont fait le choix de rejeter la divinité. L’évolution sociale, adossée à l’évolution du niveau de vie que permettaient les découvertes scientifiques et techniques, a donné à l’homme le sentiment qu’il pouvait maîtriser sa destinée, à condition de repousser dans son inconscient l’échéance ultime de sa mort. Cela a favorisé l’idée que cet échelon supérieur était superflu, voire néfaste à l’expression de l’égocentrisme humain. Donc, l’athéisme est devenu la réponse à ce sentiment de supériorité de l’homme qui comprenait de mieux en mieux son environnement, lui trouvait une origine scientifiquement explicable, et montrait que l’homme pouvait le façonner sans attendre que l’évolution — prétendument sous la coupe de Dieu —, veuille bien le faire pour lui. L’athéisme étant donc une négation de Dieu, ces hommes se sont persuadés qu’ils avaient enfin réussi à se débarrasser de cet hôte encombrant.
Mais, est-ce aussi simple ?

L’athéisme est-il une négation de Dieu ?

L’athéisme est-il une réaction contre Dieu ou bien une construction intellectuelle et philosophique qui se situe dans un autre univers que celui des croyants ? Cette question me paraît centrale pour comprendre l’athéisme. Elle demande de s’interroger sur le fondement de l’athéisme. Avant le siècle des lumières, l’athéisme était strictement réactionnel ; ses partisans étant en opposition frontale avec des pouvoirs qui les empêchaient d’agir à leur guise et qui prétendaient le faire avec la caution ou l’onction divine. Parallèlement à cette opposition purement politique va se mettre en place une opposition philosophique. Le développement des sciences qui s’appuyaient sur la matière et sa connaissance, venait s’opposer à l’alchimie qui reposait sur des concepts de pouvoirs occultes, que l’on attribuait selon les cas à des servants de Dieu ou du Diable. L’homme, en réussissant à mieux comprendre les secrets fondamentaux de la matière et les lois de la physique, a compris que les théories religieuses étaient fausses et en conclurent que Dieu était un mythe. Du coup, le pouvoir que l’on prétendait venu de Dieu était dévalorisé et devenait même une dictature mensongère méritant la révolte et bientôt la Révolution.

C’est à mon point de vue le défaut de la cuirasse de l’athéisme. En effet, étant né d’une opposition à ceux qui se prétendaient désignés par Dieu, il devint une opposition à Dieu lui-même. Or, la négation de Dieu ne peut être une opposition à Dieu, car s’opposer à Dieu revient à le reconnaître comme une réalité ; le nier oblige à ne pas s’opposer à lui. Le paradoxe de nommer et de s’opposer à ce que l’on veut nier est un aveu d’échec.

Mais l’athéisme est-il pour autant un courant philosophique détaché de tout rapport à une forme de transcendance qui viendrait s’opposer à des courants de pensée qui adjoindraient à une démarche philosophique, une dimension mystique accessible uniquement par la foi ? En fait ma réponse est non.

La construction de l’athéisme me semble fort ressemblante à celle de la spiritualité. Maintenant que nous avons pu atteindre aux limites de la science et que nous pouvons la critiquer plus efficacement, il apparaît que l’athéisme comporte lui aussi, au-delà de la philosophie qui constitue l’essentiel de son discours, des conceptions intellectuelles qui nécessitent une forme de foi pour pouvoir se développer.

Comme je l’avais déjà expliqué dans le passé, le discours scientifique se heurte, comme le discours religieux, à des incompréhensions qui le dépassent et il fournit des réponses qui sont très proches de celles que fournit le discours religieux. Face à des impasses scientifiques, le discours est souvent de considérer que la réponse viendra plus tard, avec de nouvelles découvertes, ce qui arrive parfois et le discours religieux propose simplement que nous ne sommes pas en mesure de comprendre les desseins de Dieu. Les voies que la science ne parvient pas à expliquer sont tout aussi impénétrables que celles de Dieu. Quand un phénomène tout à fait identifiable se produit de façon parfaitement inexplicable par la science, la réponse est que nous ne maîtrisons pas suffisamment de connaissances ou parfois, quand cela est possible, le phénomène est nié. Du côté religieux on parle de mystère ou de miracle.

Cela me conduit à penser que l’athéisme est moins une négation de Dieu que son remplacement. Mais, là où les hommes avaient vu comme un progrès de passer du polythéisme au monothéisme, l’athéisme rétablit à sa façon une forme de polythéisme. Notre monde moderne voit donc se développer, dans différents domaines, des approches spirituelles et athées qui permettent de concilier les éléments les moins acceptables, de prime abord, avec la morale de ceux qui les mettent en valeur.

Les « dieux » des athées sont donc, tour à tour, la science, le pouvoir, l’argent, l’homme lui-même, et sans doute d’autres éléments que l’on pourrait étudier. Un peu comme les dieux gréco-romains, ils sont spécialisés dans leur domaine, empreints de particularités caractérielles et plus ou moins apprivoisables par les hommes qui les servent. Ils sont aussi, tour à tour, dénigrés voire rejetés au nom d’autres principes. Récemment, l’homme se considérant lui-même à l’égal d’un dieu, s’est mis en quête des moyens d’en acquérir les compétences en s’opposant à la nature quand elle le dessert et à la science quand elle le menace.

L’homme peut-il vivre sans Dieu ?

Si même l’athéisme est une forme de déisme, il est logique de se demander si l’homme peut se passer de Dieu ? Mais la bonne question est de se demander pourquoi l’homme s’est-il tout à coup intéressé à se créer une entité transcendante ?

Cela me permet d’en revenir au début de mon propos, quitte à paraître tourner en rond, car en fait je crois que la capacité d’abstraction particulière à l’homme est la cause de son impossibilité à se passer d’un Dieu. Contrairement à certains animaux qui sont capables de construire un concept abstrait, comme d’imaginer un congénère absent par exemple, l’homme est capable d’une abstraction majeure qui le pousse à imaginer ce qui n’existe pas dans son monde et dont il n’a pas l’expérience.

Cette capacité est extraordinaire mais moins extraordinaire encore que le fait qu’elle soit apparue chez des espèces déjà existantes depuis plusieurs dizaines, voire centaines de milliers d’années. Elle semble aussi être apparue de façon relativement rapide et complète, ce qui s’oppose à une évolution classique. Enfin, contrairement à l’évolution déjà à l’œuvre et bien étudiée, elle est contre performante. En effet, l’évolution permet d’explorer des voies variées, pour rejeter celles qui sont infécondes et favoriser celles qui permettent une progression de l’espèce concernée. L’abstraction ne sert à rien, voire elle complique la vie de ceux qu’elle touche. En effet, quel intérêt d’imaginer ce qui pourrait se passer après notre mort ? Quel intérêt de se passionner pour des civilisations extra-terrestres que l’inflation de notre univers et leur éloignement rendent de toutes façons inconnaissables à tout jamais ?

Donc, si la capacité d’abstraction est inutile et qu’elle ne concerne que l’homme — faisons ici le deuil du cimetière des éléphants, aujourd’hui totalement invalidé — comment expliquer son apparition ? Il faut admettre que l’évolution n’y est pour rien puisqu’elle agit à contre courant de sa vocation. Dieu pourrait-il en être responsable ? Difficile à imaginer si l’on considère que Dieu est bon par essence. Se pourrait-il que ce soit un effet indirect et involontaire d’un agissement dont l’auteur nous dépasse largement en compétences et en moyens ? Ce pourrait être l’hypothèse des cathares qui pensent que nos corps (cerveau et âme inclus) renferment une part de notre être divin emprisonnée ici-bas par l’œuvre d’un envoyé du Mal que l’on appelle le démiurge ou le Diable selon l’inclinaison du moment.

Au total, l’homme se construit toujours quelque chose de plus puissant que lui qui lui sert de guide ou d’excuse pour ce qu’il veut faire ou pour ce qu’il ne fait pas.

Je pense donc qu’il n’y a en fait que deux types d’hommes, ceux qui se disent croyant en une doctrine, identifiée ou pas, et ceux qui ne savent pas à quoi rattacher leur croyance. Il y a des imposteurs, volontaires ou pas, dans les deux cas et ceux qui appartiennent à la seconde catégorie mais qui refusent de l’admettre se font appeler athées.

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