Dieu veut-il quelque chose ?

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Jean de Lugio, évêque cathare du XIIIe siècle est l’auteur du Liber de duobus principiis (Livre des deux principes) dont nous ne disposons aujourd’hui que d’une version réduite (abrégé ou version tronquée ?), recopiée à au moins deux reprises par des scribes ayant commis quelques erreurs. Cette paternité, quoique largement acceptée, n’est néanmoins pas démontrée.

En fait, pour nous chercheurs et exégètes, il importe peu de savoir qui l’a écrit. Ce qui importe c’est son contenu qui manifeste clairement une pensée cathare dyarchienne qui s’exprime parfois vertement tout au long de l’ouvrage.

De même que certaines personnes essaient de dénigrer ce texte en tentant de dévaloriser son auteur, ce qui est toujours plus simple que d’essayer d’y répondre avec la même compétence, certaines personnes tendent à faire de Jean de Lugio un cathare monarchien mal compris.

Dans son Abrégé pour servir à l’instruction des ignorants, quatrième chapitre du livre, Jean de Lugio s’exprime sur la création, c’est-à-dire sur la capacité et la volonté de Dieu.

Il rappelle fort justement que Dieu ne peut pas être composé ou imparfait puisqu’il est le Principe du Bien : « … tout ce qui est pensé de Dieu comme étant son attribut est Dieu lui-même, parce qu’il n’est pas composé et qu’il ne comporte absolument pas d’« accidents », comme le savent les doctes. ».

Pour démontrer que rien de mal ne peut venir de Dieu il précise : « Si Dieu ne veut pas tous les maux, s’il ne veut ni mentir ni se détruire lui-même, sans nul doute, il ne le peut pas. » En effet, Dieu ne pourrait être Dieu s’il n’était pas principiel dans ses compétences et ses actions.

Cela présente un grand intérêt si l’on considère sa création, nous les esprits saints, prisonniers ou non de la matière. Notre situation de création consubstantielle nous dote de la même capacité à être une partie de l’élément principiel et donc à disposer de la même aptitude à vouloir ce que nous pouvons et à ne pouvoir que ce que nous voulons. Mais pour ceux d’entre nous qui sont plongés dans le monde du mélange, et a fortiori si notre éveil est nul ou limité, la part maligne qui nous contraint intervient souvent prioritairement sur la part divine qu’elle maintient prisonnière.

Dans son chapitre Du libre arbitre, l’auteur explique l’impossibilité pour le Mal de devenir, même partiellement du Bien, donc pour l’homme d’agir contre sa nature par libre arbitre, comme le prétendent les judéo-chrétiens, en disant que la potentialité (la puissance) de réaliser une chose ne peut exister que si elle donne lieu à la réalisation de cette chose. En effet, comment pourrions-nous prétendre que nous sommes capable de faire une chose si nous ne la faisons jamais ? Notre état d’imperfection mondaine ne nous donne pas les capacités d’appréciation nécessaires à la détermination d’un tel dilemme. Cela n’est en aucune façon une incitation à passer à l’acte, mais simplement un rappel que nos décisions en ce monde sont, soit manipulées par notre part maligne, soit guidées par notre part divine. Cette dernière s’exprimant malheureusement beaucoup plus difficilement. Dieu n’ayant aucune part au Mal, il n’intervient que sur notre part divine sur laquelle il a toute puissance. Cependant, Dieu n’intervient pas directement en ce monde auquel il est étranger. Sa volonté s’exprime par des « intermédiaires » dont le plus connu est le Saint-Esprit consolateur. En outre, cette intervention n’est jamais de nature à s’opposer au Mal, car le Bien n’a pas de mal à opposer au Mal, faute de quoi il ne serait pas parfait dans le Bien.

Concernant notre relation à Dieu en ce monde, nous pouvons donc dire qu’elle est quasiment inexistante. Pour autant, cela ne veut pas dire que nous devions rester passifs en ce monde ou que Dieu est ignorant de ce que nous faisons.

Dès que nous sommes éveillés à la réalité de la conscience cathare, notre objectif est de pouvoir, un jour, être en état de recevoir la grâce divine qui nous permettra d’échapper à notre geôle à la mort de notre enveloppe charnelle. Pour cela, nous devons acquérir la connaissance des réalités des choses du monde du mélange afin de pouvoir suivre la voie de justice et de vérité. En effet, dans notre situation d’êtres mondains nous pouvons très bien disposer d’une morale qui guide nos choix et nos actes. Cette morale est souvent imprégnée de la dualité qui est l’essence de ce monde. Par exemple, nous pouvons être empreints de bienveillance envers les autres mais, dans le même temps, nous classons les gens dans des catégories afin de leur attribuer notre bienveillance de façon sélective. Nous pouvons aussi être soucieux de non violence mais, dans le même temps, nous trouvons acceptable la violence envers certaines personnes ou dans certaines conditions.

C’est donc par la prise de conscience qu’il peut y avoir en ce monde un bien qui n’est pas le Bien, que l’on pourra commencer à penser en terme de Bien et permettre à notre part divine de s’exprimer, c’est-à-dire de dépasser sa situation carcérale pour s’émanciper. Une fois la connaissance acquise, reste à la faire sienne pour qu’elle devienne une nature dominante face à la nature mondaine qui nous contraint. Cela se fait tout au long du cheminement du croyant et dépend de la façon dont notre éveil s’étend en nous. Pour autant je ne crois pas, contrairement à d’autres que Dieu combatte en nous, car Dieu ne combat pas. Dieu n’a pas besoin de combattre, il n’en a ni la volonté ni le pouvoir et l’imaginer est ridicule car Dieu sait que le Mal ne peut s’exprimer éternellement. Certes le Principe du Mal est éternel, puisqu’il limite l’aire de l’Être, c’est-à-dire du Principe du Bien et de sa création consubstantielle. Comme le rappelle l’Évangile selon Jean : sans lui (le verbe ou l’Être) est le Néant. Mais ce que produit, ou crée, le Mal est temporaire. Il suffit donc au Bien de laisser passer le temps du Mal pour que l’éternité qui est son fond rétablisse l’ordre initial.

Du coup, certains pourraient s’interroger sur la nécessité d’agir en recherche de la grâce divine. Je dirais simplement que l’éveil nous place dans une situation inconfortable puisque nous prenons conscience de notre emprisonnement. Comme les héros de Matrix, cela induit une nécessaire recherche d’une solution à cet état. Car, si dans la parabole, c’est le berger qui part à la recherche de la brebis perdue, nous devons plutôt considérer que nous, nous dans la situation du fils prodigue, qui prend sa situation en mains et fait le choix de retourner vers son père en toute humilité.

Il ne s’agit donc pas pour nous de chercher à servir Dieu ou à rendre meilleur ce monde. Ce monde est mauvais et ne peut se parfaire que dans le Mal en perdant, petit à petit les particules de Bien qu’il retenait prisonnières et qui s’échappent peu à peu. De même nous n’avons pas à servir Dieu, comme le fils prodigue ne va pas servir son père, car ce dernier ne lui compte pas ses erreurs, mais au contraire le rétablit dans sa position antérieure.

Nous retournerons à notre état initial et le Bon Principe nous accueillera sans hésitation ni passif à nous opposer. Il faut voir cela plus comme pour la brebis comme un retour à une unité momentanément menacée.

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