2-2-Cosmogonie & Mythes

L’homme de toutes couleurs

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L’homme de toutes couleurs

Publié par Jean-François Bladé dans Contes populaires de Gascogne

Il y avait, une fois, un vieux bûcheron qui était veuf, et qui demeurait, avec ses sept fils, dans une cabane, au milieu d’un grand bois.

Un jour, le vieux bûcheron appela ses sept fils et leur dit :
— Garçons, j’ai sué jusqu’à présent pour vous gagner du pain. Maintenant que vous êtes grands, allez travailler pour vivre. Moi, j’ai encore assez de force pour ne pas aller à l’aumône. Quand je n’en pourrai plus, je prendrai une besace, et je m’en irai quêter mon pain de porte en porte, comme faisait autrefois Notre-Seigneur Jésus-Christ.
— Père, nous sommes prêts à partir. Quand nous aurons de l’argent, nous vous en apporterons, et vous n’irez pas à l’aumône.
— Partez-donc, et que le Bon Dieu vous garde. Mais avant, je veux faire un présent à chacun de vous.

Alors, le vieux bûcheron ouvrit son coffre, où se trouvaient un vêtement rapiécé de toutes couleurs, et une bourse contenant six pistoles. Il donna une pistole à chacun, en commençant par l’aîné des fils, de sorte qu’il n’y eut rien pour le plus jeune.

Ceux qui avaient reçu chacun leur pistole saluèrent leur père, et partirent. Alors, le vieux bûcheron dit au jeune homme qui attendait :
— Garçon, prends ce vêtement rapiécé, et ne sois pas jaloux de tes frères. Tu seras l’Homme de toutes couleurs.

Ce qui fut dit fut fait. L’Homme de toutes couleurs salua son père, et partit.

Au coucher du soleil, il arriva sur la lisière d’un grand bois, et s’assit au pied d’un chêne, pour y passer la nuit. L’Homme de toutes couleurs commençait à s’endormir, quand il entendit des cris et du bruit dans les branches. C’était une grive qui se désolait, auprès de son nid, parce qu’un serpent montait pour manger ses petits. Aussitôt, l’Homme de toutes couleurs prit son bâton, et coupa le serpent en deux.

Ce serpent était de l’espèce de ceux qui gardent l’or caché sous terre. Il avait dans le ventre douze doubles louis d’or, et autant de quadruples espagnoles.

Bon ! dit l’Homme de toutes couleurs, les doubles louis d’or seront pour moi, et les quadruples espagnoles pour mon père.

Il se recoucha sous le chêne, dormit toute la nuit, et repartit au lever du soleil. Après trois heures de marche, il s’arrêta dans une auberge bâtie au bord de la route. Quand il eut mangé la soupe et bu bouteille, il paya la bourgeoise, et lui demanda son chemin.
— Homme de toutes couleurs, si tu vas tout droit devant toi, dans trois jours tu seras à Paris. Si tu prends à droite, à midi juste, tu entreras dans le Pays de la Faim et de la Soif, et tu iras je ne sais où.

L’Homme de toutes couleurs prit à droite. À midi juste, il arriva dans le Pays de la Faim et de la Soif. Là, il n’y a ni rivière, ni ruisseau, ni puits, ni fontaine. La terre y est sèche comme le pavé d’un four. Les hommes, les animaux, grands et petits, les herbes et les arbres, tout y meurt, cuit et rôti par le soleil. Pendant trois jours et trois nuits, l’Homme de toutes couleurs marcha, sans manger ni boire. Alors, il trouva, couché par terre, un mort, qui tenait encore dans sa main droite une barre de fer forgé, du poids de neuf quintaux. L’Homme de toutes couleurs enterra le mort, pria Dieu pour lui, prit la barre de fer forgé du poids de neuf quintaux, et se remit en marche jusqu’au lendemain matin.

Au lever du soleil, il était sorti du Pays de la Faim et de la Soif. Mais il avait devant lui une montagne droite comme un mur, qui montait à plus de cent toises. Au pied de cette montagne, il aperçut une maison, dont les portes et les fenêtres éraient toutes grandes ouvertes. C’était la maison du Corps sans âme, qui était sorti pour aller faire sa ronde.

L’Homme de toutes couleurs entra. Il prit une miche de pain sur la planche, descendit à la cave pour y tirer du vin, et se mit à manger et à boire. Cela fait, il monta au lit, avec la barre de fer forgé, du poids de neuf quintaux, à la portée de sa main, et s’endormit jusqu’à minuit. Alors, il fut réveillé par un grand tapage. C’était le Corps sans âme, qui revenait de faire sa ronde.
— Ho ! ho ! ho ! Qui donc s’est rendu maître chez moi ? Attends, voleur, attends. Je vais te faire passer le goût du pain.

Mais l’Homme de toutes couleurs avait déjà sauté à bas du lit, et empoigné la barre de fer forgé du poids de neuf quintaux. Alors, il y eut un grand combat, qui dura trois heures d’horloge. Enfin, le Corps sans âme fut porté par terre, d’un grand coup de barre sur la tête.

Homme de toutes couleurs, ne me fais pas souffrir davantage. Jamais ru ne pourras me tuer. Il est dit que je ne dois mourir qu’à la fin du monde, pour ne pas ressusciter. Ne me fais pas souffrir davantage, et je ferai tout ce que tu me commanderas.
— Eh bien, Corps sans âme, montre-moi par où l’on gravit la montagne. Mais marche droit, ou gare à la barre de fer forgé du poids de neuf quintaux. Alors, le Corps sans âme montra la bonne route à l’Homme de toutes couleurs, qui grimpa comme une chèvre, à travers les roches hautes et noires. Tour-à-coup, il aperçut un loup grand comme un taureau, qui arrivait vers lui au grand galop, et la gueule ouverte.

Que fit alors l’Homme de toutes couleurs ? Il brandit sa barre de fer forgé du poids de neuf quintaux, et, de toute sa force, il en déchargea un grand coup sur la tête de l’animal, qui tomba blessé à mort.
— Homme de toutes couleurs, dit le loup, tu n’es pas le premier qui ait traversé, sans mourir, le Pays de la Faim et de la Soif, et qui ait fait la loi au Corps sans âme. De ceux qui sont arrivés jusqu’ici, j’en ai mangé beaucoup. Mais il y en a qui sont passés, et qui sont dans un endroit où tu arriveras bientôt. Maintenant, puisque je meurs de ta main, mange ma chair et bois mon sang ; car tu as besoin de courage, et tu n’as pas fini de souffrir.

L’Homme de toutes couleurs attendit que le loup fùt mort. Alors, il mangea sa chair et but son sang, et se sentit aussitôt pris d’une grande force. Une heure après, il était en-haut de la montagne, qui plongeait droit, à plus de cent toises de profondeur, sur une rivière large d’une demi-lieue. L’eau de cette rivière faisait un bruit terrible, et s’échappait aussi vite que le vent. De l’autre côté de l’eau, on voyait un pays si plaisant, si plaisant, que l’on aurait dit le paradis du Bon Dieu.

Sur le haut de la montagne, l’Homme de routes couleurs trouva force gens, qui avaient dépensé tout leur courage pour arriver jusque-là. Il y en avait qui pleuraient, en s’agenouillant, les mains jointes, et qui criaient :
— Mon Dieu ! mon Dieu !! Faites que nous passions. Alors, l’Homme de toutes couleurs pensa :
— Le Bon Dieu n’assiste pas ceux qui lui laissent tout à faire. Ces gens-là ne passeront pas.

Il y en avait qui tenaient toujours conseil, sans jamais se décider, et qui disaient :
— Le tout est de bien partir. Ne nous pressons pas. Nous avons le temps. Alors, l’Homme de toutes couleurs pensa :
— En voici qui parleront, sans jamais rien faire, jusqu’au jour du jugement. Il y a temps pour parler et temps pour faire. Qui ne hasarde rien n’a rien. Ces gens-là ne passeront pas.

Il y en avait qui disaient aux autres :
— Plongeons tous à la fois. Aidons-nous les uns les autres. Nageons ensemble, tous ensemble.

Alors, l’Homme de toutes couleurs pensa :
— À ce contrat, il y a tout à donner et rien à prendre. Ces gens-là ne passeront pas.

Il y en eut aussi deux ou trois, qui sautèrent en gens hardis. Mais au lieu de tirer tout droit devant eux, ils se retournaient vers ceux qui regardaient du haut de la montagne, et qui criaient :
— À droite ! À gauche ! Pas comme ça. Vous êtes perdus. Ces gens-là ne passèrent pas, et l’eau les couvrit pour toujours. Alors, l’Homme de toutes couleurs pensa :
— Maintenant, je sais ce que je dois faire. Il se cacha derrière un rocher, roula ses habits qu’il attacha sur son dos, fit le signe de la croix, et dit :
— Hardi ! mon ami.

Guiraude,
La galette chaude,
Le pichè plein,
Saute d’un plain.[1]

Il sauta, sans peur ni crainte. Quand il fut revenu sur l’eau, il tira tout droit devant lui, nageant fort et ferme, comme un poisson, sans regarder derrière lui, sans écouter les cris des gens de la montagne. Une heure après, il s’habillait sur l’autre bord de la rivière.

Alors, l’Homme de toutes couleurs salua honnêtement les gens qui étaient de l’autre côté de l’eau. Mais ceux-ci se courroucèrent de voir qu’il était passé. Ils lui montraient le poing, et ils accablaient d’insultes. Mais lui ne faisait qu’en rire. Il se remit en chemin. Quand il eut marché pendant une heure, il rencontra un Nain barbu, qui n’avait pas deux empans de haut.
— Homme de toutes couleurs, il faut me suivre.
— Avec plaisir, Nain.

Tous deux marchèrent côte à côte, jusqu’à un grand trou noir, qui s’enfonçait bien loin sous terre. Ils descendirent longtemps, longtemps dans ce trou. Mais le Nain, qui marchait derrière, arrangeait les choses de manière à ce qu’après nul homme ne pût repasser par là, soit pour descendre, soit pour monter.

Enfin, l’Homme de routes couleurs et le Nain arrivèrent en-bas, et virent une petite lumière. Aussitôt, ils marchèrent de ce côté. Pendant qu’ils marchaient, la lumière devenait toujours plus grande. Enfin, ils se trouvèrent sur le pas d’une grande porte, qui s’ouvrait sur un beau pays, où il y avait un grand château, et cent métairies à l’entour.
— Homme de toutes couleurs, je te donne ce grand château et ces cent métairies à l’entour. Désormais, tâche de vivre content sous terre, car ru ne verras plus ni homme ni femme.

Le Nain partit, et l’Homme de toutes couleurs s’en alla frapper à la porte du grand château. Aussitôt, une Main vint ouvrir la porte. Une autre Main le conduisit dans une grande salle où le couvert était mis, et le repas fut servi par une douzaine de Mains. Mais il n’y avait ni homme ni femme. Après diner, l’Homme de toutes couleurs visita le grand château de la cave au grenier. Partout il vit d’autres Mains, qui travaillaient à la cuisine, qui prenaient soin des chambres, et autres choses pareilles. Dans la cour, il y avait une grande cage de fer, où était enfermé un aigle, attaché par la patte avec une chaîne. Des Mains lui apportaient deux fois par jour de la viande crue. Trois juments étaienr à l’écurie, l’une blanche comme la neige, l’autre noire comme un corbeau, la dernière rouge comme le sang. Ces trois bêtes étaient aussi servies par des Mains, qui les étrillaient, leur faisaient la litière, et ne les laissaient manquer ni de foin, ni de paille, ni d’avoine. Mais il n’y avait ni homme ni femme.

L’Homme de toutes couleurs vécut ainsi bien longtemps dans le grand château, toujours seul, et bien las d’une vie pareille. Pour passer son temps, il descendait matin et soir à l’écurie ; et quand il avait soigné les trois juments, il allait porter de la chair crue à l’aigle enfermé dans la cage de fer. Ces quatre bêtes prirent tellement leur maître en amitié, qu’elles ne voulurent plus être servies par les Mains.

Un jour, l’aigle se mit à parler :
— Homme de toutes couleurs, tu t’ennuies, toujours seul dans ce grand château. Penses-tu que je me divertisse, moi, toujours enchainé par la patte, et enfermé dans cette cage de fer ? Délivre-moi. Je m’envolerai sur la terre, par Je trou d’où tu es descendu. Chaque jour, je viendrai te donner des nouvelles de là-haut.

L’Homme de toutes couleurs délivra l’aigle prisonnier, et lui dit :
— Aigle, va dans mon pays chercher des nouvelles de mon père. Dis-lui que je suis prisonnier sous terre, et qu’il ne me reverra jamais, jamais.

L’aigle partit, et rentra le même soir.
— Homme de toutes couleurs, j’ai vu ton père. Il est bien vieux, et ne peut plus travailler. Trois de tes frères l’assistent autant qu’ils le peuvent. Mais ils ne gagnent pas assez pour le nourrir à rien faire. Aussi, le pauvre ancien prenait-il souvent la besace, et s’en allait-il quêter sa pauvre vie de porte en porte, comme faisait autrefois Notre Seigneur Jésus-Christ. Maintenant, j’ai mis bon ordre à tout, et cela n’arrivera plus. Je sais où me fournir, et ton père aura chaque jour sa provende.
— Merci, aigle.

Depuis ce jour, l’Homme de toutes couleurs et l’aigle furent grands amis. Chaque matin, l’aigle partait pour ses affaires, et chaque soir il rapportait des nouvelles d’en haut. Un soir, il dit à son ami :
— Homme de toutes couleurs, il se passe là-haut une chose qui mérite qu’on en parle. Il y a un roi qui a quatre filles, belles comme le jour. Un Nain lui a volé les trois aînées, et les a cachées je ne sais où. Mais la dernière est demeurée avec son père. Maintenant, écoute l’avis que le roi a fait tambouriner ce matin, dans toutes les paroisses de son pays. — Ran plan plan, ran plan plan. Tous les hommes hardis et bons cavaliers, sont prévenus, de la part du roi, que pendant le mois prochain il y aura, dans la ville de Babylone, trois grandes courses de chevaux, une chaque dimanche. Celui qui gagnera trois fois la victoire épousera la fille du roi le dimanche après.

Alors, l’Homme de toutes couleurs devint triste. Nuit et jour, il songeait à cc que l’aigle lui avait dit. Un matin, la jument rouge comme le sang s’aperçut que son maître pleurait.
— Homme de toutes couleurs, je sais pourquoi tu pleures ; mais je puis te tirer de peine. Avec moi, tu gagneras la première course, car je sais un chemin particulier pour aller sous terre. Mais je n’y puis passer qu’une fois, aller et retour ; et il faut que tu me jures de revenir avec moi.
— Jument rouge comme le sang, je te le jure par mon âme.
— Eh bien ! partons. La jument rouge comme le sang partit plus vire que le vent, et elle arriva, une heure après, dans la ville de Babylone. C’était un dimanche soir. Les vêpres étaient finies, les courses commençaient, et il ne manquait pas de cavaliers pour disputer la victoire. Mais la jument rouge comme le sang volait toujours plus vite que le vent ; et elle était arrivée que les autres bêtes n’avaient pas fait encore cent pas. Alors, le peuple cria :
— Vive l’Homme de toutes couleurs !

Mais la jument rouge comme le sang repartit plus vite que jamais. Une heure après, l’Homme de toutes couleurs était rentré sous terre, dans son grand château.

L’Homme de toutes couleurs redevint bien triste. Nuit et jour, il songeait à ce que l’aigle lui avait dit. Le dimanche après, la jument noire comme un corbeau s’aperçut que son maître pleurait.
— Homme de toutes couleurs, je sais pourquoi tu pleures ; mais je puis te tirer de peine. Avec moi, ru gagneras la seconde course, car je sais un chemin particulier pour aller sous terre. Mais je n’y puis passer qu’une fois, aller et retour ; et il faut que tu me jures de revenir ici avec moi.
— Jument noire comme un corbeau, je te le jure par mon âme.
— Eh bien ! partons.

La jument noire comme un corbeau partit plus vite que le vent. Pourtant, elle n’arriva que deux heures après dans la ville de Babylone. C’était le dimanche soir, et les vêpres étaient chantées. Les courses avaient commencé depuis une heure, et il ne manquait pas de cavaliers pour disputer la victoire. Mais la jument noire comme un corbeau partit plus vite encore que la jument rouge comme le sang ; et elle était arrivée que les autres étaient encore à moitié chemin. Alors, le peuple cria :
— Vive l’Homme de toutes couleurs !

Mais la jument noire comme un corbeau repartit plus vite que jamais. Une heure après, l’Homme de toutes couleurs était rentré sous terre, dans son grand château.

L’Homme de toutes couleurs redevint bien triste. Nuit et jour.il songeait à ce que l’aigle lui avait dit. Le dimanche suivant, la jument blanche comme la neige s’aperçut que son maître pleurait.
— Homme de toutes couleurs, je sais pourquoi tu pleures, et je pourrais te tirer de peine. Avec moi, tu gagnerais la troisième course, car je sais un chemin particulier pour aller sous terre; et j’y puis passer une fois, aller et retour.
— Eh bien ! tire-moi de peine.
— Je ne veux pas.
— Je t’en prie.

L’Homme de toutes couleurs pria tant et tant la jument blanche comme la neige, qu’elle finit par répondre :
— Eh bien ! jure-moi de revenir ici avec moi.
— Jument blanche comme la neige, je te le jure par mon âme.

La jument blanche comme la neige partit plus vite que le vent Pourtant elle n’arriva que trois heures après, et en boitant, dans la ville de Babylone. C’était le dimanche soir, et vêpres étaient chantées. Les   courses étaient presque finies, et il ne manquait pas de cavaliers pour disputer la victoire. La jument blanche comme la neige partit au petit pas, et en boitant. Alors, le peuple cria :
— C’est dommage. L’Homme de toutes couleurs n’arrivera pas. Et l’Homme de toutes couleurs se désespérait, et criait :
— Marche donc, jument blanche comme neige.
— Je ne puis pas, je suis boiteuse.

Et l’Homme de toutes couleurs se désespérait toujours, car trois cavaliers n’avaient que cent pas à faire pour gagner la victoire. Alors, la jument blanche comme la neige hennit, et partit si vite, si vite, qu’on ne pouvait la suivre de l’œil. Le temps de dire Amen, et elle était arrivée avant toutes les autres bêtes. Alors, le peuple cria :
— Vive l’Homme de toutes couleurs !

Mais la jument blanche comme la neige repartit plus vite que jamais. Une heure après, l’Homme de toutes couleurs était rentré sous terre dans son grand château.

L’Homme de toutes couleurs redevint bien triste. Nuit et jour il songeait à ce que l’aigle lui avait dit Le dimanche après, l’aigle s’aperçut que son maitre pleurait.
— Homme de toutes couleurs, je sais pourquoi tu pleures, et je voudrais te tirer de peine. Par malheur, les chemins où les trois juments ont passé sont maintenant fermés pour toujours. Il ne reste que le trou par où tu es descendu avec le Nain. Tu vas monter à cheval sur mon dos, et je t’emporterai en volant. Mais ce n’est pas là un petit travail. Pour aller jusqu’au bout. j’aurai besoin d’être bien nourri durant le voyage. Emporte force viande crue, pour me panser en chemin.

L’Homme de toutes couleurs alla chercher force viande crue, et monta sur le dos de l’aigle qui prit sa volée.
— Hardi, mon aigle !

Et l’aigle volait droit et fort. À tout moment il criait :
— De la viande crue ! De la viande crue !

Et l’Homme de toutes couleurs le pansait, en criant toujours :
— Hardi, mon aigle !

Cent toises au-dessous de terre, la pâture vint à manquer.
— De la viande crue ! De la viande crue !

Alors, l’Homme de toutes couleurs tira son couteau, coupa un morceau de sa cuisse, pansa l’aigle, et lui fit boire son sang tout chaud. Cinq minutes après, tous deux arrivaient dans la ville de Babylone.

Il était huit heures du matin. Tout le monde avait ses habits des dimanches. Dans toutes les églises, les cloches sonnaient à grande volée, pour le mariage de la fille du roi.
— Homme de toutes couleurs, dit le roi de Babylone, tu n’auras ma fille que lorsque tu m’auras rendu ses trois sœurs.

Alors, l’aigle dit :
— Attendez-moi là.

L’aigle prit sa volée, et revint, une heure après, apportant par les cheveux le Nain barbu qui n’avait pas deux empans de haut. Le Nain frappa la terre du talon. Aussitôt parurent les trois juments : l’une blanche comme la neige, l’autre noire comme un corbeau, la troisième rouge comme le sang. Ces trois juments étaient les trois filles aînées du roi de Babylone, que le Nain avait changées en bêtes, pour les mieux cacher. Sur-le-champ elles reprirent leur première forme.
— Homme de toutes couleurs, dit le roi de Babylone, je n’ai plus rien à te refuser.

Alors, le mariage se fit. Jamais on n’a vu, jamais on ne verra le pareil. L’Homme de toutes couleurs envoya chercher son père. Il fit aussi venir ses trois frères, qui avaient assisté le pauvre homme, et chacun d’eux épousa une princesse. À la fin de la noce, qui dura tout un mois, l’aigle dit :
— Homme de toures couleurs, voilà longtemps que je te sers. Pourtant, tu ne m’as pas encore payé.
— Aigle, demande ce que tu voudras.
— Homme de toutes couleurs, donne-moi, pour bâtir mon nid, la plus haute tour de Babylone. Donne-moi aussi le Nain barbu, qui n’a pas deux empans de haut.
— Aigle, c’est juste. Prends ce qu’il te faut.

Alors, l’aigle emporta le Nain barbu, qui n’avait pas deux empans de haut, sur la plus haute tour de Babylone. Là, il lui creva les yeux, et le rongea jusqu’aux os[2].


[1] Formulette usitée parmi les enfants de l’Armagnac, et de la Lomagne, quand ils prennent la course, pour sauter à pieds joints. Le pichè est une mesure locale, contenant environ deux litres.

[2] Durant mon enfance, j’ai entendu réciter intégralement ce conte par une vieille repasseuse, la veuve Benoît.de Lectoure, qui venait en journée chez ma mère. Deux autres personnes, mortes comme la précédente, Jacques Bonnet, métayer à Lacassagne, et Pichou, carrier à Tané (commune de Lectoure), le savaient aussi tout entier, moins l’épisode des Mains. Un poète agenais, mort l’an dernier, M. J.-B. Goux, m’a rapporté la même tradition, sauf la partie qui commence au serpent gardeur d’or, et finit à la rencontre du Nain. M. Goux tenait son récit d’une personne originaire d’Auvillars (Tarn-et-Garonne). Cette lacune était comblée par feue Bernarde Dubarry, de Bajonnette (Gers). Elle l’est encore, mais d’une façon moins complète, par Isidore Escarnot (Gers.) En somme, j’ai restitué ce conte en juxtaposant ses fragments, dispersés dans la mémoire des divers narrateurs.

Publié le 27/05/2022.

L’homme voilé

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L’homme voilé

Contes populaires de la Gascogne, tome 1 – Jean-François Bladé

Il y avait, une fois, un roi et une reine aussi riches que la mer. Le roi était un brave homme. Il avait tué tous ses ennemis à la guerre, et il maintenait la paix et la justice parmi le peuple. La reine était une femme fort pieuse. Chaque matin, après la messe, elle faisait de grandes aumônes, et veillait à ce que rien ne manquât aux pauvres et aux malades.

Le roi et la reine n’avaient qu’un fils. Jusqu’à l’âge de dix—sept ans, ce garçon mena bonne vie. Mais alors, il se perdit dans les mauvaises compagnies. Il devint joueur, ivrogne, méchant, libertin. Cela vint au point, que les chefs du pays s’assemblèrent, et s’en allèrent trouver le roi.
— « Bonjour, roi.
— Bonjour, mes amis. Qu’y a-t-il pour votre service ?
— Roi, depuis l’âge de dix-sept ans, votre fils s’est perdu, dans les mauvaises compagnies. Il est devenu joueur, ivrogne, méchant, libertin. Quelque jour il sera notre maître. Faites-le donc châtier, pour qu’il se corrige, et pour que nous ayons un bon roi, quand vous serez mort.
— Merci, mes amis. Je me tiens pour averti. Retournez-vous-en tranquilles. »

Alors, le roi s’informa, et sut que les chefs du pays lui avaient dit la vérité. Sur-le-champ, il manda son fils et le bourreau.
— « Mauvais sujet, depuis l’âge de dix-sept ans tu t’es perdu, dans les mauvaises compagnies. Tu es devenu joueur, ivrogne, méchant, libertin.
— Bourreau, donne-lui cent coups de fouet. »

Le bourreau fit son métier.
— « Et maintenant, mauvais sujet, tu vas pourrir trois ans en prison. — Bourreau, mène mon fils au geôlier. »

Ce qui fut dit fut fait. Pendant trois ans, le fils du roi pourrit en prison. Mais il ne se corrigea pas, et il sortit plus joueur, plus ivrogne, plus méchant, plus libertin que jamais. Cela revint au point, que les chefs du pays s’assemblèrent encore une fois, et retournèrent chez le roi.
— « Bonjour, roi.
— Bonjour, mes amis. Qu’y a-t-il pour votre service ?
— Roi, votre fils est sorti de prison, plus joueur, plus ivrogne, plus méchant, plus libertin que jamais. Quelque jour, il sera notre maître. Faites-le donc châtier encore, pour qu’il se corrige, et pour que nous ayons un bon roi, quand vous serez mort.
— Merci, mes amis. Je me tiens pour averti. Retournez-vous-en tranquilles. »

Alors, le roi s’informa, et sut que les chefs du pays lui avaient dit la vérité. Aussitôt, il s’enferma dans sa chambre, et il y resta trois jours et trois nuits, sans voir personne, et sans rien faire, que penser, pleurer et prier Dieu. Enfin, il appela un valet.
— « Valet, va dire à ma femme de venir. »

Le valet obéit.
— « Femme, dit le roi, j’ai une grande peine, et je veux te la conter. Notre fils est un mauvais sujet. Rien ne le corrigera. Je ne veux pas qu’il tourmente le peuple, quand je serai mort. Demain matin, fais confesser ce rien qui vaille. Moi, je manderai le bourreau, avec son coutelas bien affilé.
— Roi, vous serez obéi. »

La reine sortit, et s’en alla trouver son fils.
— « Écoute, malheureux. Tu en as tant fait que ton père te renie. Pour toi, il mandera demain matin le bourreau, avec son coutelas bien affilé. Sauve ta vie. Tiens. Voici des chemises. Voici mille louis d’or. Prends ton épée, descends à l’écurie. Selle et bride le meilleur cheval, et pars vite, vite, au grand galop. »

Le fils du roi fit comme sa mère avait dit. Quand il fut loin, bien loin, la reine s’en alla trouver le roi.
— « Roi, je vous ai désobéi. J’ai averti notre fils. Maintenant, il est si loin, si loin, que nul ne pourra l’atteindre.
— Femme, je ne t’en veux pas. Le pays est délivré d’un mauvais sujet. Si ce rien qui vaille revient jamais, c’est moi qui me charge de le recommander au bourreau. »

Pendant ce temps-là, le fils du roi fuyait toujours vite, vite, au grand galop de son cheval. Au coucher du soleil, il arriva dans un bois. Là, il mit pied à terre, s’assit au pied d’un arbre, et se mit à songer.
— « Les mauvaises compagnies m’ont perdu. Je suis un mauvais sujet, un rien qui vaille. Mais, par mon âme, j’ai fini de mal faire, et je tâcherai de le prouver. »

A minuit, le fils du roi repartit à travers le bois. Le lendemain, il arriva dans une ville sept fois grande comme Bordeaux. Là, il vendit son cheval, avec la bride et la selle. Il vendit ses beaux habits, et ne garda que son épée. Cela fait, il acheta des hardes, et une besace de pauvre. Il acheta aussi un voile noir, percé de trois trous, deux pour les yeux, et un pour la bouche. Puis il entra dans une église, et s’en alla trouver le curé.
— « Bonjour, curé.
— Bonjour, pauvre. Que me veux-tu ?
— Curé, ce que je vais te dire est secret de confession. Curé, je suis d’un grand sang. Pourtant, je ne te nommerai pas mon père et ma mère, car je ne veux pas leur faire honte. Curé, jusqu’à l’âge de dix-sept ans, j’ai mené bonne vie. Alors, les mauvaises compagnies m’ont perdu. Je suis devenu joueur, ivrogne, méchant, libertin. Mais, par mon âme, j’ai fini de mal faire, et je tâcherai de le prouver. Tiens, curé. Voici de l’or et de l’argent. Tu les donneras aux pauvres. Voici mon épée et un voile noir. Cache-les sous le maître-autel de ton église, et rends-les-moi quand je viendrai te les demander.
— Pauvre, je ferai comme tu as dit. »

Le fils du roi partit. Pendant sept semaines, il marcha, du lever au coucher du soleil, vivant d’aumônes, couchant dans les étables, pour l’amour de Dieu. Un soir, il s’arrêta sur le seuil d’une métairie.
— « Bonsoir, braves gens. Métayer, n’aurais-tu pas besoin d’un valet ?
— Oui, mon ami. J’ai besoin d’un porcher, pour toucher, du lever au coucher du soleil, un troupeau de cent porcs, au bois, tout le long de la mer grande.
— Eh bien, métayer, prends-moi à l’épreuve. »

Le fils du roi se loua donc comme porcher. Chaque matin, il partait, toucher son troupeau de cent porcs au bois, tout le long de la mer grande. Chaque soir, il le ramenait à l’étable.

Cela dura longtemps, bien longtemps. Le fils du roi avait fini de mal faire. Dans le pays, tout le monde l’aimait, car il était fort et hardi, laborieux comme personne, et toujours prêt à faire service à chacun.

Un soir, le fils du roi ramenait son troupeau de cent porcs à l’étable. Arrivé sur le bord du bois, il entendit de grands cris. C’était un loup noir, grand comme un cheval, qui emportait la chèvre d’une pauvre vieille femme. Aussitôt, le fils du roi assomme le loup noir, à grands coups de bâton, et rend la chèvre à sa maîtresse.
— « Porcher, merci, dit la pauvre vieille femme. Porcher, je sais à quoi tu penses nuit et jour ; mais il ne me plaît pas de te le dire. Porcher, tu m’as fait un grand service, et j’entends te le payer. Regarde ce chêne creux. C’est là que je demeure. Quand tu seras en peine, retourne ici sur le premier coup de minuit, et crie trois fois : « Chevrière ! chevrière ! chevrière ! » Tu ne m’attendras pas longtemps, et je te tirerai de peine. »

La pauvre vieille femme repartit, avec sa chèvre, et le fils du roi recommença son travail de chaque jour.

Un soir, à souper, le métayer, qui revenait de la foire, devisait de ce qu’il y avait vu et entendu.
— « Porcher, il se passe de tristes choses en France. Un Géant de Brume est venu, pour la perdition de ce pays, un Géant de Brume haut de cent toises, avec un œil de diamant au beau milieu du front. Du lever au coucher du soleil, le gueux court la campagne. Partout où il passe, les blés, les vignes, les arbres, sèchent pour ne reverdir jamais. On dit que le vieux roi de France en meurt de peine. Qu’y faire ? Bien des hommes, forts et hardis, ont voulu faire bataille. Mais il faut frapper à l’œil de diamant, et les armes ne peuvent rien sur le corps du Géant de Brume. »

Le fils du roi semblait écouter par complaisance. Pourtant, il ne perdait pas un mot. L’heure du coucher venue, il fit semblant d’aller au lit, mais il sortit doucement, bien doucement, et prit le chemin du bois. Au premier coup de minuit, il était près du chêne creux :
— « Chevrière ! chevrière ! chevrière ! »

Aussitôt, parut une dame, jeune et belle comme le jour.
— « Porcher, je suis la chevrière. Porcher, tu m’as fait un grand service, et j’entends te le payer. Porcher, je sais ce que tu veux. Tu veux tuer le Géant de Brume, le géant haut de cent toises. Tu veux le frapper au beau milieu du front. Tu veux le frapper à l’œil de diamant. Écoute. Tant que le Géant de Brume veille, jamais, jamais tu n’atteindras où il faut. Mais quand il dort, c’est une autre affaire. Je vais te dire où il se couche chaque soir. Écoute. Va demander ton épée et ton voile noir au curé, qui l’a cachée sous le maître-autel de son église. Cela fait, tu chemineras trois jours et trois nuits, toujours tout droit vers le midi. Alors, tu seras dans le pays de la rase lande, tout proche d’un vieux château ruiné. Cache-toi, parmi les pierres et les broussailles. Regarde, et attends. Tu verras le Géant de Brume se coucher de tout son long, sur la rase lande, et s’endormir, la face tournée vers les étoiles. Méfie-toi. Le Géant de Brume a le sommeil léger, léger. Jusqu’à minuit, fais le mort. Alors, doucement, bien doucement, ôte tes souliers, tire ton épée, avance, avance, en retenant ton haleine. Hardi ! Frappe, dans l’œil, le Géant de Brume. Enfonce-s-y ton bras jusqu’au coude, et arrache l’œil de diamant. Le Géant de Brume sera mort, et il s’en ira comme une fumée. Porcher, tu m’as fait un grand service. Je t’ai payé. Nous sommes quittes. Adieu. Tu ne me reverras jamais, jamais. »

La dame belle comme le jour rentra dans son chêne creux, et le fils du roi s’en revint à la métairie.
— « Adieu, maître. Je pars pour un grand voyage.
— Porcher, voici ce que je te dois. Séparons-nous bons amis. Pars, et que le Bon Dieu te conduise. Si tu veux retourner ici, tu y seras toujours le bien reçu.
— Merci, maître. Garde cet argent. Si je ne reviens pas dans sept mois, compte que je serai mort. Alors, dépense une moitié de mes gages en aumônes, et l’autre à me faire dire des messes.
— Porcher, je ferai comme tu as dit.
— Merci, maître. Adieu. »

Sept semaines après, le fils du roi entrait dans l’église, où son épée et son voile noir étaient toujours cachés sous le maître-autel.
— Bonjour, curé. Rends-moi mon épée et mon voile noir.
— Pauvre, avec plaisir. Tiens, les voici.
— Merci, curé. »

Le fils du roi repartit. Pendant trois jours et trois nuits, il chemina toujours tout droit vers le midi. Alors, il arriva dans le pays de la rase lande, tout proche d’un vieux château ruiné. Là, il se cacha, parmi les pierres et les broussailles, regarda, et attendit.

Enfin, le Géant de Brume arriva. Il se coucha de tout son long, sur la rase lande, la face tournée vers les étoiles. Il avait le sommeil léger, léger. Mais le fils du roi se méfiait. Jusqu’à minuit, il fit le mort. Alors, doucement, bien doucement, il ôta ses souliers, et tira son épée. Il avança, il avança, en retenant son haleine.

Hardi ! L’épée était dans l’œil du Géant de Brume. Le fils du roi y enfonça le bras jusqu’au coude, et arracha l’œil de diamant.

Le Géant de Brume était mort. Il s’en alla comme une fumée.

Alors, le fils du roi couvrit son visage du voile noir, et partit pour le château de son père.
— « Bonjour, roi.
— Bonjour, Homme Voilé. Que me veux-tu ?
— Roi, j’ai tué le Géant de Brume. Voici son œil de diamant.
— Merci, Homme Voilé. Ton service et ton diamant te seront payés cent mille pistoles.
— Roi, je ne travaille pas pour de l’argent. Si ces cent mille pistoles vous gênent, il faut en faire des aumônes.
— Homme Voilé, tu fais et tu dis comme un homme de grand sang. Montre ton visage.
— Roi, c’est vrai. Je suis un homme de grand sang. Mais il m’est commandé de ne pas montrer mon visage.
— Homme Voilé, comme tu voudras. Ton père est bien heureux d’avoir un fils sage, fort, hardi comme toi. Le mien s’en est allé je ne sais où. C’est une canaille, qui ne vaut pas la corde pour le pendre.
— Roi, je connais votre fils. Ne vous pressez pas de le condamner. Depuis longtemps, il a fini de mal faire, et il tâche de le prouver.
— Homme Voilé, je ne te crois pas. Si ce rien qui vaille revient jamais, c’est moi qui me charge de le recommander au bourreau. »

Le fils du roi salua son père, et revint trouver le curé dans son église.
— « Bonjour, curé. Voici mon épée et mon voile noir. Cache-les sous le maître-autel de ton église, et rends-les-moi, quand je viendrai te les demander.
— Pauvre, je ferai comme tu as dit. »

Le fils du roi s’en retourna chez son maître, toucher, du lever au coucher du soleil, son troupeau de cent porcs, tout le long de la mer grande. Cela dura longtemps, bien longtemps.

Un jour, le fils du roi songeait, assis au pied d’un chêne. A la cime du chêne, un bel Oiseau d’Or chantait.
— « Je suis l’Oiseau d’Or, l’oiseau couleur du soleil, l’oiseau qui parle et raisonne comme un chrétien. Je suis l’Oiseau d’Or, qui vivra jusqu’au jour du jugement, si je trouve, tous les cent ans, à boire une pinte du sang d’un fils de roi. Porcher, il y aura demain cent ans que je n’ai bu. Porcher, je sais qui tu es. Assiste-moi d’une pinte de ton sang.
— Oiseau d’Or, vole à terre. »

L’Oiseau d’Or obéit. Alors, le fils du roi tira son couteau, et piqua son bras. Le sang coulait, rouge et chaud, et l’Oiseau d’Or buvait à la régalade.
— « Porcher, merci. En voilà pour cent ans. Porcher, tu m’as fait un grand service, et j’entends te le payer. Écoute. Arrache une plume de mon aile, et cache-la dans la doublure de ton béret. Si tu mets cette plume dans ta bouche, aussitôt tu seras changé en Oiseau d’Or comme moi. Tu voleras où tu voudras, aussi vite qu’un éclair. Si tu craches cette plume, aussitôt tu redeviendras un homme. Mais alors, mon présent aura perdu tout pouvoir. Porcher, tu m’as fait un grand service. Je t’ai payé. Nous sommes quittes. Adieu. Tu ne me reverras jamais, jamais. »

Et l’Oiseau d’Or s’envola, du côté de la mer grande.

Le soir, à souper, le métayer, qui revenait de la foire, devisait ce qu’il y avait vu et entendu.
— « Porcher, il se passe de tristes choses en France. Un Serpent-Volant est venu, pour la perdition de ce pays, un Serpent-Volant couronné d’or, et long de cent toises. Nuit et jour, le gueux court la campagne, et mange les bêtes et les gens. On dit que le vieux roi de France en meurt de peine. Qu’y faire ? A batailler contre la male bête, bien des hommes, bien des hommes forts et hardis sont morts. Mais il faut frapper au cœur, et les armes ne peuvent rien sur la peau du Serpent-Volant couronné d’or. »

Le fils du roi faisait semblant d’écouter par complaisance. Pourtant, il ne perdait pas un mot. L’heure du coucher venue, il s’en alla dans son lit ; mais il pensa toute la nuit à ce qu’avait dit le métayer.

Le lendemain, le fils du roi était debout, avant la pointe de l’aube.
— « Adieu, maître. Je pars pour un grand voyage.
— Porcher, voici ce que je te dois. Séparons-nous bons amis. Pars, et que le Bon Dieu te conduise. Si tu veux retourner ici, tu seras
toujours le bien reçu.
— Merci, maître. Garde cet argent. Si je ne reviens pas dans sept mois, compte que je serai mort. Alors, dépense une moitié de mes gages en aumônes, et l’autre à me faire dire des messes.
— Porcher, je ferai comme tu as dit.
— Merci, maître. Adieu. »

Sept semaines après, le fils du roi entrait dans l’église, où son épée et son voile noir étaient toujours cachés sous le maître-autel.
— « Bonjour, curé. Rends-moi mon épée et mon voile noir.
— Pauvre, avec plaisir. Tiens, les voici. »

Le fils du roi repartit. Trois jours après, il vit venir à lui le Serpent-Volant, le Serpent-Volant couronné d’or, et long de cent toises.

Aussitôt, le fils du roi tira son épée, et chercha la plume de l’aile de l’Oiseau d’Or, cachée dans la doublure de son béret.

Le Serpent-Volant couronné d’or arrivait, la gueule ouverte, et grande comme une porte d’église.

Au bon moment, le fils du roi mit la plume dans la bouche. Aussitôt, il fut changé en Oiseau d’Or, et partit, aussi vite qu’un éclair, dans la gueule du Serpent-Volant couronné d’or. La plume crachée, il redevint aussitôt un homme. Hardi ! Le fils du roi frappait, à grand coups d’épée, dans les tripes et dans le cœur de la male bête.

Le Serpent-Volant couronné d’or cracha le jeune homme, rouge de sang, et tomba mort.

Alors le fils du roi arracha la couronne d’or du Serpent-Volant, couvrit son visage du voile noir, et partit pour le château de son père.
— « Bonjour, roi.
— Bonjour, Homme Voilé. Que me veux-tu ?
— Roi, j’ai tué le Serpent-Volant. Voici sa couronne d’or.
— Merci, Homme Voilé. Ton service et ta couronne d’or te seront payés deux cent mille pistoles.
— Roi, je ne travaille pas pour de l’argent. Si ces deux cent mille pistoles vous gênent, il faut en faire des aumônes.
— Homme Voilé, tu fais et dis comme un homme de grand sang. Sans doute, tu es le fils de quelque roi. Montre ton visage.
— Roi, c’est vrai. Je suis un homme de grand sang. Je suis le fils d’un roi comme vous. Mais il m’est commandé de ne pas montrer mon visage.
— Homme Voilé, comme tu voudras. Ton père est bien heureux d’avoir un fils sage, fort, hardi comme toi. Le mien s’en est allé je ne sais où. C’est une canaille, qui ne vaut pas la corde pour le pendre. Écoute, Homme Voilé. Je suis vieux. Reste avec moi. Tu commanderas à ma place.
— Roi, je connais votre fils. Ne vous pressez pas de le condamner. Depuis longtemps, il a fini de mal faire, et il tâche de le prouver. Voulez-vous que j’aille lui dire de revenir avec vous, pour commander à votre place ?
— Homme Voilé, je ne crois pas. Si ce rien qui vaille revient jamais, c’est moi qui me charge de le recommander au bourreau. »

Le fils du roi salua son père, et sortit. Sur la porte du château, la reine faisait l’aumône aux pauvres.
— « Bonjour, reine. Assistez vite ces pauvres, et qu’ils s’en aillent. Je veux vous parler en grand secret. »

Les pauvres assistés et partis, le fils du roi ôta son voile noir.
— « Bonjour, reine. Me reconnaissez-vous ?
— Tu es mon fils ! Tu es mon fils !
— Silence, mère. Si, par malheur, le roi vous entendait, il me recommanderait au bourreau. Pourtant, j’ai fini de mal faire, et je tâche de le prouver. Par moi, la France est délivrée du Géant de Brume et du Serpent-Volant couronné d’or. Adieu, mère. Que le Bon Dieu et la sainte Vierge vous gardent. Mon père ne me reverra jamais, jamais. »

Le fils du roi salua sa mère, et revint trouver le curé dans son église.
— « Bonjour, curé. Voici mon épée et mon voile noir. Cache-les sous le maître-autel de ton église, et rends-les-moi, quand je viendrai te les demander.
— Pauvre, je ferai comme tu as dit. »

Le fils du roi s’en retourna chez son maître toucher, du lever au coucher du soleil, son troupeau de cent porcs, sur le bord de la mer grande. Cela dura longtemps, bien longtemps.

Un jour, le fils du roi songeait, assis sur un rocher, en face de la mer grande, quand il entendit une voix qui montait du fond de l’eau, et qui criait, en latin :
— « Porcher ! porcher ! »

Le fils du roi parlait latin comme un curé.
— « Poisson de la mer grande, que me veux-tu ? »

Alors, parut au-dessus de la mer grande un homme à longue barbe, avec une queue de poisson.
— « Porcher, je sais qui tu es. Porcher, je suis le Roi des Poissons. Porcher, il fut un temps où j’étais homme comme toi. Alors, je vivais en pêcheur, au service de saint Pierre. Tous deux, nous péchions pour Notre Seigneur Jésus-Christ. Malheur ! Je refusai le baptême. Alors, saint Pierre me lança dans la mer grande, et me fit Roi des Poissons. Mais il est dit que ma peine finira. Sept ans après que je serai chrétien, je mourrai, pour aller tout droit en paradis. Porcher, va chercher de l’eau de source, et baptise-moi, au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. »

Le fils du roi alla chercher de l’eau de source, et baptisa le Roi des Poissons, au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit.
— « Porcher, merci. Dans sept ans, je mourrai pour aller tout droit en paradis. Porcher, tu m’as fait un grand service, et j’entends te le payer. Écoute. Quand tu auras besoin de moi, retourne ici, avant le lever du soleil. Tourne-toi vers la mer grande, et crie trois fois : « Roi des Poissons ! Roi des Poissons ! Roi des Poissons ! » Tu ne m’attendras pas longtemps, et je te tirerai de peine. »

Et le Roi des Poissons plongea dans la mer grande.

Le soir, à souper, le métayer, qui revenait de la foire, devisait de ce qu’il y avait vu et entendu.
— « Porcher, il se passe de tristes choses en France. La peste noire est en ce pays. Chaque jour, les gens y crèvent par milliers, et pourrissent au soleil, mis en pièces par les chiens et les corbeaux. On dit que le vieux roi de France en meurt de peine. Qu’y faire ? Pour chasser la peste noire, il faudrait planter, dans le parterre du roi, la Fleur Dorée, la fleur de baume, la fleur qui chante comme un rossignol. Mais cette fleur, sans pareille au monde, est dans une île de la mer grande. Autour de l’île, grondent nuit et jour l’orage et la tempête. Les pauvres mariniers qui sont partis pour ce voyage, n’en sont jamais revenus. »

Le fils du roi faisait semblant d’écouter par complaisance. Pourtant, il ne perdait pas un mot. L’heure du coucher venue, il s’en alla dans son lit ; mais il pensa toute la nuit à ce qu’avait dit le métayer.

Le lendemain, le fils du roi était debout avant la pointe de l’aube.
— « Adieu, maître. Je pars pour un grand voyage.
— Porcher, voici ce que je te dois. Séparons-nous bons amis. Pars, et que le Bon Dieu te conduise. Si tu veux retourner ici, tu y seras toujours le bien reçu.
— Merci, maître. Garde cet argent. Si je ne reviens pas dans sept mois, compte que je serai mort. Alors, dépense la moitié de mes gages en aumônes, et le reste à me faire dire des messes.
— Porcher, je ferai comme tu as dit.
— Merci, maître. Adieu. »

Sept semaines après, le fils du roi entrait dans l’église, où son épée et son voile noir étaient toujours cachés sous le maître-autel.
— « Bonjour, curé. Rends-moi mon épée et mon voile noir.
— Pauvre, avec plaisir. Tiens, les voici. »

Le fils du roi repartit. Sept semaines après, il était au bord de la mer grande, avant le lever du soleil.
— « Roi des Poissons ! Roi des Poissons ! Roi des Poissons ! »

Aussitôt, le Roi des Poissons parut au-dessus de la mer grande.
— « Porcher, tu m’as fait un grand service, et j’entends te le payer. Porcher, je sais ce que tu veux. Tu veux aller dans une île de la mer grande, chercher la Fleur Dorée, la fleur de baume, la fleur qui chante comme un rossignol. Hardi ! Saute sur mon dos. Partons. »

Le fils du roi obéit, et le Roi des Poissons fila sur les eaux, aussi vite qu’un éclair.
— « Porcher, voici l’île que tu cherches. Saute à terre. Va chercher ce qu’il te faut, et reviens vite. J’ai d’autres affaires ailleurs. »

Le fils du roi obéit. Devant une auberge, sous la treille, au bord de la mer grande, six hommes faisaient la ribotte, attablés avec sept belles putains.
— « Hô ! l’ami ! Viens donc rire, et ribotter avec nous.
— Au large ! maquereaux. Foutez-moi le camp, salopes. J’ai fini de mal faire, et je tâche de le prouver. Pan ! pan ! »

Et le fils du roi frappait, à grands coups d’épée, sur les maquereaux et les putains.
— « A toi, cochon ! A toi, carogne ! Allez rôtir, avec les Diables de l’enfer. Pan ! pan ! »

Ainsi périt ce sale monde. Alors, le fils du roi rengaina son épée, et cueillit la Fleur Dorée, la fleur de baume, la fleur qui chante comme un rossignol. Aussitôt, il revint vite trouver le Roi des Poissons.
— « Hardi ! Saute sur mon dos. Partons. »

Le fils du roi obéit, et le Roi des Poissons fila sur les eaux, aussi vite qu’un éclair.
— « Porcher, saute à terre. Te voici revenu. Porcher, tu m’as fait un grand service. Je t’ai payé. Nous sommes quittes. Adieu. Tu ne me reverras jamais, jamais. »

Et le Roi des Poissons plongea dans la mer grande.

Alors, le fils du roi couvrit son visage du voile noir, et partit pour le château de son père. Tout d’abord, il courut au parterre, tira son épée, fouilla la terre, et planta la Fleur Dorée, la fleur de baume, la fleur qui chante comme un rossignol. Cela fait, il alla trouver la reine.
— « Bonjour, mère. La peste noire est chassée. Dans le parterre du roi, j’ai planté la Fleur Dorée, la fleur de baume, la fleur qui chante comme un rossignol. Mère, menez-moi dans la chambre de mon père.
— Viens. »

Dans la chambre, cent cierges brûlaient. Neuf prêtres chantaient au pied du lit, neuf prêtres, en ornements blancs et noirs.

Le roi était mort.

Alors, le fils du roi s’agenouilla, et pria Dieu.

Les neuf prêtres partis, il se tourna vers sa mère.
— « Sortez, ma mère, ma pauvre mère. Jusqu’à l’heure de l’enterrement, je veux garder seul le corps de mon père. Ma mère, ma pauvre mère, envoyez-moi un beau linceul de lin, pour l’ensevelir. Envoyez-moi une aiguille d’or et un écheveau de soie, pour coudre le beau linceul de lin. Faites que tout soit prêt, à l’heure marquée, la bière, les porteurs, les prêtres, les cierges et les draps1, les aumônes, et le dîner des Noces tristes2. Sortez, ma mère, ma pauvre mère. »

Encore une fois, la reine regarda son mari mort, et sortit.

Le fils du roi tint parole. Jusqu’à l’heure de l’enterrement, il garda seul le corps de son père. Avec l’aiguille d’or et l’écheveau de soie, il le cousit dans le beau linceul de lin. Cela fait, il jeta de l’eau bénite, s’agenouilla, et pria Dieu.

Le lendemain, les cloches sonnaient le glas. Neuf prêtres chantaient, sur le chemin du cimetière. En tête du deuil marchait, l’épée à la ceinture, un pauvre voilé de noir.

Les prières chantées, le pauvre arracha son voile noir, et le jeta dans la fosse.
— « Peuple, je suis le roi. Peuple, la peste noire est chassée. J’ai rapporté la Fleur Dorée, la fleur de baume, la fleur qui chante comme un rossignol. Mais mon pauvre père est mort, sans me pardonner. Jeunes gens, prenez exemple. »

Le roi rentra dans son château, pour y commander selon le droit et la justice. Pendant trois ans, il porta le deuil du pauvre mort. Cela fait, il épousa une princesse belle comme le jour, et pieuse comme une sainte. Longtemps, bien longtemps, ils vécurent avec leurs enfants. Pourtant, le roi avait fini d’être heureux, car son père était mort sans lui pardonner3.


  1. En Gascogne, les pauvres, porteurs de cierges, et rangés, dans les enterrements, de chaque côté de la bière, marchent chacun enveloppé d’un coupon de bure, que la famille du mort leur abandonne, pour payer leur présence à la cérémonie funèbre. 
  2. Nos paysans gascons nomment ainsi le repas offert, en revenant du cimetière, à ceux qui sont venus de loin assister aux funérailles. Aux Noces tristes, on ne sert pas de rôti. Le repas fini, les convives s’agenouillent, et prient Dieu, la face tournée vers la chambre mortuaire.
  3. Dicté par le vieux Cazaux. Pauline Lacaze, et Catherine Sustrac, savent aussi ce conte, mais d’une façon moins complète.

Guilhem de Carcassonne, le 26/05/2022.

Le dragon doré

2-2-Cosmogonie & Mythes
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Le dragon doré

Jean-François Bladé, Contes populaires de Gascogne, tome I

Texte[1]

Il y avait, une fois au château de Lamothe-Goas[2], un comte et une comtesse, riches à millions, aumôniers autant que riches. Ces braves gens n’avaient qu’un fils ; mais il était beau comme le soleil, honnête comme l’or, fort et hardi comme Samson.

Un jour, le jeune homme embrassa son père et sa mère, et sauta sur son grand cheval-volant.
— « Adieu, mon père et ma mère. Aujourd’hui, j’ai vingt ans sonnés. Je vais servir le roi de France à la guerre.
— Adieu, mon ami. Que le Bon Dieu et la sainte Vierge Marie te conduisent. »

Le grand cheval-volant partit à travers les nuages, aussi vite qu’un éclair.

Pendant trois ans, le jeune homme servit le roi de France à la guerre, et commanda le régiment des Dragons Dorés. La paix faite, il s’en alla trouver le roi dans son Louvre.

— « Bonjour, roi de France.
— Bonjour, Dragon Doré. Que me veux-tu ?
— Roi de France, la paix est faite. Je veux retourner avec mon père et ma mère, au château de Lamothe-Goas. Si vous avez encore besoin de moi, écrivez. Vous ne m’attendrez pas longtemps.
— Dragon Doré, retourne au château de Lamothe-Goas. Retourne chez ton père et ta mère, et souhaite leur bien le bonjour de ma part.
— Merci, roi de France. Vous serez obéi. »

Le Dragon Doré sortit, et sauta sur son grand cheval-volant, qui partit à travers les nuages, aussi vite qu’un éclair. Avant minuit, le cavalier apercevait, au clair de la lune, le château de Lamothe-Goas.

Le Dragon Doré tira sur la bride. Aussitôt, le grand cheval-volant plana, comme un aigle, juste au-dessus du pont du ruisseau de Lauze[3].

— « Dieu vivant ! C’est mon brave père et ma brave mère qui riront, tout-à-l’heure, quand j’irai les réveiller dans leur lit. »

En ce moment, le Dragon Doré entendit crier d’en-bas :

— « Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! »

Assise seulette, au bord du chemin, une Demoiselle, en robe blanche, pleurait toutes les larmes de ses yeux.

— « Demoiselle, que faites-vous ainsi, seulette, assise au bord du chemin, et pourquoi pleurez-vous toutes les larmes de vos yeux ?
— Dragon Doré, j’ai bien raison de pleurer ainsi toutes les larmes de mes yeux. Par force, on m’a fiancée au Maître de la Nuit. Alors, je suis partie du château de mon père. Mais le Maître de la Nuit a grand pouvoir sur terre, entre le coucher et le lever du soleil. Avant la pointe de l’aube, il saura bien me reprendre. » Le Dragon Doré mit pied à terre.
— « Demoiselle, ne pleurez plus ainsi toutes les larmes de vos yeux. Pendant trois ans, j’ai servi le roi de France à la guerre. Jamais je n’ai rencontré d’homme fort et hardi comme moi. Tout-à-l’heure nous serons au château de mon père, au château de Lamothe-Goas. Là, vous serez bien gardée. Demoiselle, c’est moi qui me charge de faire cracher au Maître de la Nuit votre promesse de mariage. Attendez-moi là, sans peur ni crainte. Le temps de faire boire mon grand cheval-volant, au ruisseau de Lauze.
— Dragon Doré, tu seras obéi. »

Le Dragon Doré descendit au ruisseau de Lauze, et fit boire son grand cheval-volant. Quand ils remontèrent, la Demoiselle n’était plus là.

— « Mère de Dieu ! Le Maître de la Nuit m’a volé la Demoiselle. Mère de Dieu ! Où sont-ils ? »

Alors, le grand cheval-volant parla :

— « Dragon Doré, m’aimes-tu ?
— Oui, je t’aime, mon grand cheval-volant.

Bien souvent, tu m’as fait service, et tiré de peine à la guerre.

— Dragon Doré, si tu m’aimes, couche-toi sous ce chêne, et dors. Moi, je ferai sentinelle. Dors, jusqu’à ce que je t’éveille. Alors, tu auras des nouvelles de la Demoiselle et du Maître de la Nuit. »

Le Dragon Doré se coucha sous le chêne, et dormit. Le grand cheval-volant faisait sentinelle. A la cime du chêne, les hiboux et les effraies menaient leur sabbat, et devisaient.

— « Ouiou ouiou. — Ch ch ch ch. »

Le grand cheval-volant comprenait le langage de ces bêtes, qui savent tout ce qui se passe chaque nuit. Il se coucha, fit semblant de dormir, et dressa l’oreille.

A la cime du chêne, les hiboux et les effraies faisaient toujours leur sabbat, et devisaient.

— « Ouiou ouiou. — Ch ch ch ch. — Le Maître de la Nuit a rattrapé sa fiancée. — Ouiou ouiou. — Ch ch ch ch. — Le Maître de la Nuit garde sa fiancée prisonnière, au bois du Ramier, dans une maisonnette, près de la Fontaine-du-Loup. — Ouiou ouiou. — Ch ch ch ch. »

Alors, le grand cheval -volant secoua son maître.

— « Assez dormi, Dragon Doré. Vite, saute sur mon dos. Je sais où sont la Demoiselle et le Maître de la Nuit. »

D’un coup d’aile, le grand cheval volant porta son maître au bois du Ramier, sur le seuil de la maisonnette, près de la Fontaine-du-Loup.

Alors, le Dragon Doré tira son épée, et frappa sans peur ni crainte.

— « Pan ! pan ! »

Personne ne répondit.

D’un grand coup de pied, le Dragon Doré brisa la porte.

— « Bonsoir, Maître de la Nuit. Vite, rends-moi ma Demoiselle.
— Dragon Doré, tu ne l’auras pas. Faisons bataille. »

Le Maître de la Nuit tira son épée, et tous deux firent bataille. Enfin, le Dragon Doré porta son ennemi par terre.

— « Dragon Doré, tu es plus fort que moi. Pourtant, tu ne me tueras pas. Il est dit que je vivrai jusqu’au jour du jugement, pour ne pas ressusciter. Écoute. Prends la Demoiselle en croupe. Partez sur ton grand cheval-volant. Jusqu’à la pointe de l’aube, j’ai pouvoir de vous tourmenter. Dis un mot, retourne-toi vers ta belle, je l’emporte ; et tu ne la retrouveras jamais, jamais.

— Maître de la Nuit, tu seras obéi. »

Le Dragon Doré prit la Demoiselle en croupe, et le grand cheval-volant partit dans les airs, aussi vite qu’un éclair. Mais le Maître de la Nuit était monté derrière la pauvre fille. Il la mordait jusqu’au sang, et la secouait terriblement.

— « Dragon Doré, je tombe, je tombe.
— Courage, Demoiselle. Accrochez-vous des deux mains à la ceinture de mon épée.
— Dragon Doré, je tombe, je tombe. »

Le Dragon Doré se retourna.

— « Mère de Dieu ! Le Maître de la Nuit m’a volé la Demoiselle. Mère de Dieu ! Où sont-ils ? »

Alors, le grand cheval-volant parla :

— « Dragon Doré, m’aimes-tu ?
— Oui, je t’aime, mon grand cheval-volant. Bien souvent, tu m’as fait service, et tiré de peine à la guerre.
— Dragon Doré, si tu m’aimes, jure-moi, par ton âme, que tu ne me troqueras jamais contre aucune bête. Jure-moi, par ton âme, que tu ne me vendras jamais, ni pour or, ni pour argent.
— Mon grand cheval-volant, je te le jure par mon âme.
— Dragon Doré, maintenant que tu as juré par ton âme, mets pied à terre. Couche-toi sous ce chêne, et dors. Moi, je ferai sentinelle. Dors, jusqu’à ce que je t’éveille. Alors, tu auras des nouvelles de la Demoiselle et du Maître de la Nuit. »

Le Dragon Doré se coucha sous le chêne, et dormit. Le grand cheval-volant faisait sentinelle. A la cime du chêne, les hiboux et les effraies menaient leur sabbat, et devisaient, tant que la nuit durait encore.

— « Ouiou ouiou. — Ch ch ch ch. »

Le grand cheval-volant comprenait le langage de ces bêtes, qui savent tout ce qui se passe chaque nuit. Il se coucha, fit semblant de dormir, et dressa l’oreille.

A la cime du chêne, les hiboux et les effraies menaient toujours leur sabbat, et devisaient, tant que la nuit durait encore.

— « Ouiou ouiou. — Ch ch ch ch. — Le Maître de la Nuit a rattrapé sa fiancée. — Ouiou ouiou. — Ch ch ch ch. — Le Maître de la Nuit garde sa fiancée prisonnière dans une tour, dans une tour d’or et d’argent, sur la cime d’un rocher, au beau milieu de la mer grande, grande. — Ouiou ouiou. — Ch ch ch ch. »

Alors, le grand cheval-volant secoua son maître.

— « Assez dormi, Dragon Doré. Vite, saute sur mon dos. Je sais où sont la Demoiselle et le Maître de la Nuit. »

Le lendemain, sur le premier coup de minuit, le Dragon Doré frappait à la porte de la tour, de la tour d’or et d’argent, bâtie sur la cime d’un rocher, au beau milieu de la mer grande.

Alors, le Dragon Doré tira son épée, et frappa sans peur ni crainte.

— « Pan ! pan ! »

Personne ne répondit.

D’un grand coup de pied, le Dragon Doré brisa la porte.

— « Bonsoir, Maître de la Nuit. Vite, rends-moi ma Demoiselle.
— Dragon Doré, tu ne l’auras pas. Faisons bataille. »

Le Maître de la Nuit tira son épée, et tous deux firent bataille. Enfin, le Dragon Doré porta son ennemi par terre.

— « Dragon Doré, tu es plus fort que moi. Pourtant, tu ne me tueras pas. Il est dit que je vivrai jusqu’au jour du jugement, pour ne pas ressusciter. Écoute. Prends la Demoiselle en croupe. Partez sur ton grand cheval-volant. Jusqu’à la pointe de l’aube, j’ai pouvoir de vous tourmenter. Dis un mot, retourne-toi vers ta belle, je l’emporte, et tu ne la retrouveras jamais, jamais.

— Maître de la Nuit, tu seras obéi. »

Le Dragon Doré prit la Demoiselle en croupe, et le grand cheval-volant partit dans les airs, aussi vite qu’un éclair. Mais le Maître de la Nuit était monté derrière la pauvre fille. Il la mordait jusqu’au sang, et la secouait terriblement. Pourtant, la Demoiselle ne criait pas.

Alors, le Maître de la Nuit comprit qu’il perdait son temps, et tira son épée, pour frapper le Dragon Doré par derrière.

— « Dragon Doré, cria la Demoiselle, Dragon Doré, défends-toi. »

Le Dragon Doré se retourna.

— « Mère de Dieu ! Le Maître de la Nuit m’a volé la Demoiselle. Mère de Dieu ! Où sont-ils ?

Alors, le grand cheval-volant parla :

— « Dragon Doré, m’aimes-tu ?
— Oui, je t’aime mon grand cheval-volant. Bien souvent, tu m’as fait service, et tiré de peine à la guerre. Je t’ai juré, par mon âme, que je ne te troquerai jamais contre aucune bête. Je t’ai juré, par mon âme, de ne te vendre jamais, ni pour or, ni pour argent.
— Dragon Doré, couche-toi sous ce chêne, et dors. Moi, je ferai sentinelle. Dors, jusqu’à ce que je t’éveille. Alors, tu auras des nouvelles de la Demoiselle et du Maître de la Nuit. »

Le Dragon Doré se coucha sous le chêne, et dormit. Le grand cheval-volant faisait sentinelle. A la cime du chêne, les hiboux, et les effraies menaient leur sabbat, et devisaient.

— « Ouiou ouiou. Ch ch ch ch. »

Le grand cheval-volant comprenait le langage de ces bêtes, qui savent tout ce qui se passe chaque nuit. Il se coucha, fit semblant de dormir, et dressa l’oreille.

A la cime du chêne, les hiboux et les effraies faisaient toujours leur sabbat, et devisaient, tant que la nuit durait encore.

— « Ouiou ouiou. — Ch ch ch ch. — Le Maître de la Nuit a rattrapé sa fiancée. — Ouiou ouiou. — Ch ch ch ch. — Le Maître de la Nuit garde sa fiancée prisonnière, loin, bien loin, au fin fond de l’étoile du milieu des Trois Bourdons[4]. Il la garde prisonnière, dans un château de fer et d’acier. — Ouiou ouiou. — Ch ch ch ch. »

Alors, le grand cheval-volant secoua le Dragon Doré.

— « Assez dormi, Dragon Doré. Vite, saute sur mon dos. Je sais où sont la Demoiselle et le Maître de la Nuit. »

Au lever du soleil, le Dragon Doré mettait pied à terre à Bordeaux, sur la porte d’une auberge.

Alors, le grand cheval-volant parla :

— « Dragon Doré, m’aimes-tu ?

— Oui, je t’aime, mon grand cheval- volant. Bien souvent, tu m’as fait service, et tiré de peine à la guerre. Je t’ai juré, par mon âme, que je ne te troquerai jamais contre aucune bête. Je t’ai juré, par mon âme, que je ne te vendrai jamais, ni pour or, ni pour argent.

— Dragon Doré, jure-moi, par ton âme, que jusqu’à ma mort, et pour tant que je mange, le foin, le son et l’avoine ne me manqueront jamais.

— Mon grand cheval-volant, je te le jure par mon âme.
— Bon. Et maintenant, Dragon Doré, commande aux valets d’écurie de m’apporter sept sacs d’avoine, et de me tenir prête toute l’eau qu’il me faudra. Dans une heure, moi et toi nous serons partis pour un grand voyage. Tandis que je bourre ma panse, toi, va-t-en courir la ville. Achète une livre de poix chez un cordonnier, une aiguille d’or chez, un orfèvre, et reviens au grand galop. »

Ce qui fut dit fut fait. Le grand cheval-volant partit à travers les nuages, aussi vite qu’un éclair.

Sur le premier coup de minuit, le Dragon Doré était au fin fond de l’étoile du milieu des Trois Bourdons. Il était devant la porte du château de fer et d’acier.

Alors, il tira son épée, et frappa sans peur ni crainte.

— « Pan ! pan ! »

Personne ne répondit.

D’un grand coup de pied, le Dragon Doré brisa la porte.

— « Bonsoir, Maître de la Nuit. Vite, rends-moi ma Demoiselle.
— Dragon Doré, tu ne l’auras pas. Faisons bataille. »

Tous deux tirèrent leurs épées, et firent bataille. Enfin, le Dragon Doré porta son ennemi par terre.

— « Dragon Doré, tu es plus fort que moi. Pourtant, tu ne me tueras pas. Il est dit que je vivrai jusqu’au jour du jugement, pour ne pas ressusciter. Écoute. Prends la Demoiselle en croupe. Partez sur ton grand cheval-volant. Jusqu’à la pointe de l’aube, j’aurai pouvoir de vous tourmenter. Dis un mot, retourne-toi vers ta belle, je l’emporte, et tu ne la retrouveras jamais, jamais.

— Maître de la Nuit, tu seras obéi. »

Alors, le grand cheval-volant parla.

— « Dragon Doré, donne à la Demoiselle ta livre de poix, et ton aiguille d’or.
— Mon grand cheval-volant, voilà qui est fait.
— Bon. Demoiselle, prenez cette livre de poix, et bouchez-en fort et ferme les oreilles du Dragon Doré.
— Grand cheval-volant, voilà qui est fait.
— Bon. Et maintenant, Demoiselle, arrachez un crin de ma queue. Enfilez-le dans l’aiguille d’or, et cousez la bouche du Dragon Doré.

— Grand cheval-volant, voilà qui est fait.
— Bon. Allons ! hop ! Partons vite. Et maintenant, tu peux venir, Maître de la Nuit. »

Le Dragon Doré prit la Demoiselle en croupe, et le grand cheval-volant partit à travers les nuages, aussi vite qu’un éclair. Mais le Maître de la Nuit était monté derrière la pauvre fille. Il la mordait jusqu’au sang, et la secouait terriblement. Pourtant, la Demoiselle ne cria pas.

Alors, le Maître de la Nuit comprit qu’il perdait son temps, et il tira son épée, pour frapper le Dragon Doré par derrière. Pourtant, la Demoiselle ne cria pas.

Alors, le Maître de la Nuit comprit qu’il perdait son temps, et il appela à son aide tous les Diables de l’enfer.

— « Dragon Doré, cria la Demoiselle, Dragon Doré, défends-toi. »

La Demoiselle pouvait crier. Le Dragon Doré avait les oreilles bouchées et la bouche cousue. Jusqu’au lever du soleil, il fit, sans se retourner, bataille contre le Maître de la Nuit et tous les Diables de l’enfer. Alors, ce méchant monde s’évanouit comme une brume, et le grand cheval-volant vint se poser devant la porte du château de Lamothe-Goas. En moins de rien, la Demoiselle déboucha les oreilles et décousit la bouche de son galant. Le Dragon Doré prit sa maîtresse par la main, et la mena dans la chambre de ses parents.

— « Bonjour, mon père et ma mère. Voici celle que je veux pour femme. Si vous dites non, je vais me rendre moine en Terre-Sainte. Vous ne me reverrez jamais, jamais.
— Mon ami, nous ne voulons pas que tu te rendes moine en Terre-Sainte. Épouse ta Demoiselle, et vivez heureux avec nous. »

On les maria le matin même, et ils vécurent longtemps heureux.

Le Dragon Doré n’oublia pas ce qu’il avait juré par son âme au grand cheval-volant. Jamais il ne le troqua contre une autre bête. Jamais il ne le vendit, ni pour or, ni pour argent. Jusqu’à sa mort, et pour tant qu’elle mangeât, le foin, le son, et l’avoine, ne manquèrent jamais à la brave bête[5].


[1] Site Wikisource : https://fr.m.wikisource.org/wiki/Contes_populaires_de_la_Gascogne/Le_Dragon_Doré
[2] Terre, avec le titre de comté, sise dans l’ancien pays de Lomagne. Le château de Lamothe-Goas est situé entre Lectoure et La Sauvetat (Gers).
[3] Petit affluent de la rive gauche du Gers, entre Lectoure et Lamothe-Goas.
[4] Lous tres Bourdous, nom gascon du Baudrier d’Orion, appelé en Agenais Les Trois Vierges {Las Tres Bergos). C’est l’étoile marquée ε sur les cartes célestes.
[5] Dicté par feu Cazaux, de Lectoure, et confirmé par divers conteurs de l’ancien pays de Lomagne, notamment Pierre Lalanne, de Lectoure. Ce dernier place dans la lune, et non dans l’étoile du milieu des Trois Bourdons, le château de fer et d’acier où la Demoiselle est définitivement délivrée.

Le jeune homme et la grand’bête à tête d’homme

2-2-Cosmogonie & Mythes
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Le jeune homme et la grand’bête à tête d’homme

Jean-François Bladé, Contes populaires de Gascogne, tome I

Texte[1]

Il y avait, une fois, à Castres[2], un jeune homme, qui n’avait ni père ni mère, et qui vivait seul dans sa maisonnette. Ce jeune homme était beau comme le jour, fort et hardi comme pas un. Il était aussi tellement, tellement avisé, qu’il apprenait ou devinait les choses les plus difficiles. Les gens de Crastes lui disaient souvent pour rire :

— « Jeune homme, tu es pauvre comme les pierres. Mais il dépend de toi de tenter fortune, et de devenir riche comme la mer. Du côté de la Montagne[3], il y a une grotte pleine d’or, gardée par une Grand’Bête à tête d’homme. Elle a promis la moitié de son or à celui qui lui répondra sur trois questions. Plus de cent personnes se sont déjà présentées. Mais elles sont demeurées muettes, et la Grand’Bête à tête d’homme les a mangées toutes vives. Regarde si tu veux tenter fortune. »

Le jeune homme répondait :

— « Merci. Je n’ai pas envie d’être mangé tout vif. »

En ce temps-là, vivait, au château de Roquefort[4], un seigneur qui avait deux fils, et une fille, honnête comme l’or, et belle comme le jour. Le jeune homme la vit. Sur-le-champ, il en tomba amoureux à perdre la tête. Un soir, il s’en alla frapper à la porte du château de Roquefort.

— « Bonsoir, Demoiselle.
— Bonsoir, mon ami. Qui demandes-tu ?
— Demoiselle, je demande votre père.
— Mon père est parti ce matin, pour chasser avec mes deux frères. Il n’est pas encore rentré. Que veux-tu dire à mon père ?
— Demoiselle, je veux lui dire que je suis amoureux de vous à perdre la tête, et que je vous veux pour femme.
— Mon ami, je serai ta femme, ou je ne me marierai jamais. Par malheur, mon père n’est pas riche. Tout son bien doit aller à mes frères. Moi, j’entre demain dans un couvent d’Auch.
— Demoiselle, entrez au couvent d’Auch. Mais ne vous engagez pas avant sept jours. Je vais tenter fortune. Si je meurs, prenez le voile noir, et faites-vous religieuse pour toujours. Si je reviens, j’aurai de quoi vous faire plus riche que les plus grandes dames du pays.
— Mon ami, je ferai comme tu as dit.
— Adieu, Demoiselle. Je pars content.
— Adieu, mon ami. »

Le jeune homme salua la Demoiselle, et s’en alla sur-le-champ trouver l’Archevêque d’Auch.

— « Bonsoir, Archevêque d’Auch.
— Bonsoir, mon ami. Qu’y a-t-il pour ton service ?
— Archevêque d’Auch, je suis amoureux d’une Demoiselle, belle comme le jour, et honnête comme l’or. Jamais elle ne sera ma femme, si je ne deviens riche bientôt. Je veux tenter fortune. Avant de partir, je suis venu vous consulter.
— Parle, mon ami.

— Archevêque d’Auch, vous êtes un homme sage et lettré. On dit qu’il y a, du côté de la Montagne, une grotte pleine d’or, gardée par une Grand’Bête à tête d’homme. Elle a promis la moitié de son or à celui qui lui répondra sur trois questions. Plus de cent personnes se sont déjà présentées. Mais elles sont demeurées muettes, et la Grand’Bête à tête d’homme les a mangées toutes vives.

— Mon ami, on t’a dit la vérité.

— Archevêque d’Auch, je veux tenter fortune. Cette nuit même, je partirai pour la Montagne, et j’irai trouver, dans sa grotte, la Grand’Bête à tête d’homme, pour répondre sur trois questions. Si je demeure muet, elle me mangera tout vif. Si je réponds, la Grand’Bête à tête d’homme me donnera la moitié de son or, et j’épouserai la Demoiselle que j’aime.

— Mon ami, tu es amoureux. Rien ne t’empêchera de faire comme tu dis. Agis donc à ta tête, puisque tu ne peux profiter d’aucun conseil. Sur la Grand’Bête à tête d’homme, on t’a dit ce qu’on savait ; mais ce n’est pas toute la vérité. Avant de questionner trois fois les gens, la Grand’Bête à tête d’homme leur commande trois choses impossibles. Ne prends pas garde à cela. Prouve qu’il n’y a pas moyen. Pour les trois questions, c’est une autre affaire. Tu seras mangé tout vif, si tu demeures muet. Écoute bien. Comprends bien. Réponds sans te presser. Si tu réponds bien, la Grand’Bête à tête d’homme aura perdu son pouvoir, et te dira : « Prends la moitié de mon or. » Prends, et reviens vite, si tu te crois hors d’état de faire davantage. Reste, si tu te crois assez savant, et dis : « Grand’Bête à tête d’homme, je n’ai fait encore que la moitié de mon travail. Tu n’as pas pu m’embarrasser. Maintenant, c’est moi qui prends ta place. » Alors, tu lui feras trois questions, les plus difficiles que tu puisses imaginer. Si elle demeure muette, tu prendras ce couteau d’or, que tu vas cacher sous tes habits, pour ne le tirer qu’au bon moment. Tu saigneras la Grand’Bête à tête d’homme, tu lui couperas la tête, et tu reviendras vite, avec tout son or.

— Merci, Archevêque d’Auch. »

Le jeune homme cacha le couteau d’or sous ses habits, pour ne le tirer qu’au bon moment, salua l’Archevêque d’Auch, et partit, la nuit même, pour la Montagne, à la recherche de la Grand’Bête à tête d’homme. Trois jours après, il arriva dans un pays désert, dans un pays sauvage et noir, où les eaux tombent de mille toises, où les montagnes sont si hautes, si hautes, que les oiseaux n’y peuvent voler, et que la neige n’y fond jamais.

Là, demeurait la Grand’Bête à tête d’homme.

Le jeune homme entra dans la grotte, sans peur ni crainte.

— « Hô ! Grand’Bête à tête d’homme ! Ho ! hô ! hô !
— Que me veux-tu ?
— Grand’Bête à tête d’homme, je veux répondre à tes trois questions, et gagner la moitié de ton or. Si je demeure muet, tu me mangeras tout vif. »

Pendant que la Grand’Bête à tête d’homme se préparait à l’embarrasser, le jeune homme songeait à ce que lui avait dit l’Archevêque d’Auch : « Avant de questionner trois fois les gens, la Grand’Bête à tête d’homme leur commande trois choses impossibles. Ne prends pas garde à cela. Prouve qu’il n’y a pas moyen. Pour les trois questions, c’est une autre affaire. Tu seras mangé tout vif, si tu demeures muet. Écoute bien. Comprends bien. Réponds sans te presser. »

Enfin, la Grand’Bête à tête d’homme parla.

— « Je te donne la mer à boire.
— Bois-la toi-même. Ni moi, ni toi, n’avons un gésier à boire la mer.
— Je te donne la lune à manger.
— Mange la toi-même. La lune est trop loin, pour que, moi ou toi, nous puissions l’atteindre.
— Je te donne cent lieues de câble à faire, avec le sable de la mer.
— Fais-les toi-même. Le sable de la mer ne se lie pas, comme le lin et le chanvre, Jamais, ni moi, ni toi, ne ferons pareil travail. »

Alors, la Grand’Bête à tête d’homme pensa qu’elle avait perdu son temps, en commandant trois choses impossibles. Elle allongea ses griffes, et grinça des dents. Le jeune homme comprit qu’elle allait lui faire les trois questions, et il songeait à ce que lui avait dit l’Archevêque d’Auch : « Écoute bien. Comprends bien. Réponds sans te presser. »

Enfin, la Grand’Bête à tête d’homme parla.

— « Il va plus vite que les oiseaux, plus vite que le vent, plus vite qu’un éclair.
— L’œil va plus vite que les oiseaux, plus vite que le vent, plus vite qu’un éclair.

— Le frère est blanc, la sœur est noire. Chaque matin, le frère tue la sœur. Chaque soir, la sœur tue le frère. Pourtant, ils ne meurent jamais.

— Le jour est blanc. Il est le frère de la nuit noire. Chaque matin, au soleil levant, le jour tue la nuit, sa sœur. Chaque soir, au soleil couchant, la nuit tue le jour, son frère. Pourtant, le jour et la nuit ne meurent jamais.

— Il rampe, au soleil levant, comme les serpents et les vers. Il marche, à midi, sur deux jambes, comme les oiseaux. Il s’en va, sur trois jambes, au soleil couchant.

— Quand il est petit, l’homme ne sait pas marcher. Il rampe à terre, comme les serpents et les vers. Quand il est grand, il marche sur deux jambes, comme les oiseaux. Quand il est vieux, il s’aide d’un bâton, qui est une troisième jambe. »

Alors, la Grand’Bête à tête d’homme dit :

— « Prends la moitié de mon or. »

Mais le jeune homme songeait à ce que lui avait dit l’Archevêque d’Auch : « Prends, et reviens vite, si tu te crois hors d’état de faire davantage. Reste, si tu te crois assez savant, et dis : « Grand’Bête à tête d’homme, je n’ai fait encore que la moitié de mon travail. Tu as voulu m’embarrasser. Maintenant, c’est moi qui prends ta place. Alors, tu lui feras trois questions, les plus difficiles que tu puisses imaginer. »

Cela pensé, le jeune homme parla.

— « Grand’Bête à tête d’homme, je n’ai fait encore que la moitié de mon travail. Tu as voulu m’embarrasser. Maintenant, c’est moi qui prends ta place.
— Qu’y a-t-il au premier bout du monde ?[5] »

La Grand’Bête à tête d’homme demeura muette.

— « Au premier bout du monde, il y a un roi couronné, un roi vêtu de rouge et galonné d’or, qui se tient prêt à combattre, et brandit une grande épée. Il regarde le ciel, la terre et la mer. Mais le roi couronné ne voit rien venir. — Grand’Bête à tête d’homme, qu’y a-t-il à l’autre bout du monde ? »

La Grand’Bête à tête d’homme demeura muette.

— « À l’autre bout du monde, il y a un grand corbeau, vieux de sept mille ans, juché sur la cime d’une montagne. Il sait et voit tout ce qui s’est fait, et tout ce qui se fera. Mais le grand corbeau, vieux de sept mille ans, ne veut pas parler. — Grand’Bête à tête d’homme, dis-moi ce que chante le rossignolet sauvage le Vendredi saint. Dis-moi ce qu’il chante le Samedi saint. Dis-moi ce qu’il chante, au soleil levant, le jour de la fête de Pâques. »

La Grand’Bête à tête d’homme demeura muette.

— « Le Vendredi saint, le rossignolet sauvage chante la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ trahi par Judas. Le Samedi saint, le rossignolet sauvage chante les sept douleurs de la sainte Vierge Marie. Au soleil levant, le jour de la fête de Pâques, le rossignolet sauvage chante Notre-Seigneur Jésus-Christ ressuscité. »

Alors, la Grand’Bête à tête d’homme s’accroupit. Le jeune homme songeait à ce que lui avait dit l’Archevêque d’Auch : « Tu prendras ce couteau d’or, que tu vas cacher sous tes habits, pour ne le tirer qu’au bon moment. Tu saigneras la Grand’Bête à tête d’homme, tu lui couperas la tête, et tu reviendras vite, avec tout son or. »

Au bon moment, le jeune homme tira donc, de sous ses habits, le couteau d’or donné par l’Archevêque d’Auch. Cela fait, il prit, par les cheveux, la Grand’Bête à tête d’homme, et la saigna. Pendant que le sang jaillissait, la Grand’Bête à tête d’homme parla.

— « Écoute. Je vais mourir. Bois mon sang. Suce mes yeux et ma cervelle. Ainsi, tu deviendras fort et hardi comme Samson, et tu ne craindras personne sur terre. Arrache-moi le cœur. Porte-le à ta maîtresse, et fais-le-lui manger tout cru, le soir de vos noces. Ainsi, elle te fera sept enfants, trois garçons et quatre filles. Les trois garçons seront forts et hardis comme toi. Les quatre filles seront belles comme le jour. Elles comprendront ce que chantent les oiseaux. Quand elles seront d’âge, elles épouseront des rois. »

La Grand’Bête à tête d’homme mourut. Alors, le jeune homme lui coupa la tête. Il but son sang. Il suça ses yeux et sa cervelle. Il lui arracha le cœur, pour le porter à sa maîtresse. Puis, il enterra la Grand’Bête à tête d’homme, sans prier Dieu, parce que les bêtes n’ont pas d’âmes.

Ce travail fini, le jeune homme partit, au grand galop, pour la ville la plus proche, où il loua cent chevaux, qu’il revint charger, à la grotte, de tout l’or laissé par la Grand’Bête à tête d’homme. Trois jours après, il frappait à la porte du château de Roquefort.

— « Bonjour, seigneur de Roquefort. J’arrive, avec cent chevaux chargés d’or. Je viens épouser ta fille, qui est entrée dans un couvent d’Auch.
— Mon ami, je te la donne. Mariez-vous sans tarder. »

Sept jours après, on faisait la noce. Le soir, quand la mariée fut au lit, le jeune homme entra dans sa chambre.

— « Femme, lève-toi, et mange cela tout cru. »

La femme se leva, et mangea, tout cru, le cœur de la Grand’Bête à tête d’homme. Plus tard, elle fît sept enfants, trois garçons, et quatre filles. Les trois garçons devinrent forts et hardis comme leur père. Les quatre filles, étaient belles comme le jour. Elles comprenaient ce que chantent les oiseaux. Quand elles furent d’âge, elles épousèrent des rois[6].


[1]  Issu du site Wikisource. https://fr.m.wikisource.org/wiki/ Contes_populaires_de_la_Gascogne/Le_Jeune_homme_et_la_ Grand’Bête_à_tête_d’homme
[2] Village du canton d’Auch (Gers).
[3] Les Pyrénées.
[4] Commune de l’arrondissement d’Auch (Gers).
[5] Mes narrateurs, nommés à la fin de ce conte, sont unanimes sur les trois questions posées à la Grand’Bête à tête d’homme. Ils le sont aussi (moins Anna Dumas) sur les réponses, dont le sens est pourtant inintelligible.
[6] Écrit, en 1865, à Montestruc, canton de Fleurance (Gers), sous la dictée d’un homme dont j’eus le tort de ne pas prendre le nom, mais qui était certainement du pays. Cadette Saint-Avit, morte à moins de cinquante ans, savait le même conte ; mais elle le localisait au Castéra-Lectourois (Gers), sa commune natale. J’ai aussi obtenu des narrations moins précises de deux femmes encore vivantes, Marianne Bense, et Anna Dumas, toutes deux du Passage-d’Agen (Lot-et-Garonne). La première a soixante-quinze ans passés, et la seconde plus de trente. Anna Dumas a seule reçu l’instruction primaire.

La légende de l’herbe bleue ou Le conte du roi des corbeaux

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La légende de l’herbe bleue ou Le conte du roi des corbeaux

Jean-François Bladé, Contes populaires de Gascogne, tome I

Résumé

L’âme chemine dans les épreuves, à la recherche de l’amour mystique qui la soustraira au néant.
La jeune vierge devra chercher l’herbe bleue, l’herbe qui brise le fer, pour libérer le roi des corbeaux, son promis, prisonnier d’un maléfice qui le transforma en volatile monstrueux. Après toute une série d’épreuves et un errement très long dans les ténèbres, elle le libérera de ses fers ; il retrouvera son beau corps d’homme, puis réintégrera son royaume.

Conte Cathare

Le « corbeau » symbolise la fermentation, les « longues épreuves », le travail de préparation effectué « en aveugle », échelonné sur plus d’une année, au terme de laquelle survient la « libération » : la transformation magique de cette matière noirâtre en un beau bleu céleste, le bleu-roi.
Cette couleur, image de l’immortalité de l’âme, est si solide qu’elle se maintient tant que dure la fibre.

Texte complet[1]

Il y avait, une fois, un homme qui était vert comme l’herbe, et qui n’avait qu’un œil, au beau milieu du front. Cet Homme Vert demeurait au bord du bois du Ramier[2], dans une vieille maison. Avec lui, vivaient ses trois filles : l’aînée belle comme le jour, la cadette plus belle que l’aînée ; la dernière, qui n’avait que dix ans, plus belle que les deux autres.
Un soir d’hiver, l’Homme Vert était à sa fenêtre. La nuit venait, et la brume montait de la rivière du Gers. Tout à coup, il se fit un grand bruit d’ailes. Un oiseau, grand comme un taureau, et noir comme l’âtre, vint se jucher au bord de la fenêtre.

— « Couac ! couac ! couac ! Je suis le Roi des Corbeaux.
— Roi des Corbeaux, que me veux-tu ?
— Couac ! couac ! couac ! Homme Vert, je veux une de tes trois filles en mariage.
— Roi des Corbeaux, attends-moi là. »

L’Homme Vert s’en alla dans la chambre de ses trois filles.

— « Mes filles, écoutez. Le Roi des Corbeaux est venu. Il veut une de vous trois en mariage.
— Père, dit l’aînée, je me suis fiancée, il y a bientôt un an, avec le fils du roi d’Espagne, qui était venu acheter des mules, à Lectoure, le jour de la foire de la Saint-Martin[3]. Hier, mon galant m’a fait dire, par un pèlerin de Saint-Jacques[4], qu’il viendrait bientôt me chercher, pour me mener dans son pays. Vous voyez bien, père, que je ne peux pas épouser le Roi des Corbeaux.
— Père, dit la cadette, je me suis fiancée, il y bientôt un an, avec le fils du Roi des Îles de la mer. Hier, mon galant m’a fait dire, par un matelot de Bordeaux, qu’il viendrait bientôt me chercher, pour me mener dans son pays. Vous voyez bien, père, que je ne peux pas épouser le Roi des Corbeaux. »

Alors, l’Homme Vert regarda sa dernière fille. En la voyant toute jeunette, il prit pitié d’elle, et pensa :

— « Si je marie cet enfant au Roi des Corbeaux, je suis damné pour toujours, comme ceux qui meurent sans confession. »

Donc, l’Homme Vert ne demanda rien à sa dernière fille, et revint trouver le Roi des Corbeaux, toujours juché sur le bord de la fenêtre.

— « Roi des Corbeaux, aucune de mes filles ne veut de toi. »

Alors, le Roi des Corbeaux entra dans une terrible colère. D’un grand coup de bec, il creva l’œil que l’Homme Vert avait au beau milieu du front. Puis, il s’envola dans la brume.
L’Homme Vert se mit à crier, comme un possédé du Diable. À ces cris, ses trois filles accoururent.

— « Père, qu’avez-vous ? Qui vous a crevé l’œil ?
— C’est le Roi des Corbeaux. Toutes trois, vous l’avez refusé en mariage.
— Père, dit la dernière fille, je ne suis pas née pour vous démentir. Pourtant, je n’ai pas refusé le Roi des Corbeaux en mariage.
— C’est bien. Mène-moi vers mon lit. Que nul n’entre dans ma chambre, si je n’appelle. »

La troisième fille fit comme son père avait commandé.
Le lendemain soir, l’Homme Vert appela sa troisième fille et lui dit :

— « Mène-moi dans la chambre où j’étais hier, quand le Roi des Corbeaux m’a crevé l’œil. Ouvre la fenêtre, et laisse-moi seul. »

La troisième fille fit comme son père avait commandé. Alors, l’Homme Vert se mit à la fenêtre. La nuit venait, et la brume montait de la rivière du Gers. Tout-à-coup, il se fit un grand bruit d’ailes. Un oiseau, grand comme un taureau, et noir comme l’âtre, vint se jucher au bord de la fenêtre.

— « Couac ! couac ! couac ! Je suis le Roi des Corbeaux.
— Roi des Corbeaux, que me veux-tu ?
— Couac ! couac ! couac ! Homme Vert, je veux une de tes trois filles en mariage.
— Roi des Corbeaux, tu auras ma troisième fille. »

Alors, le Roi des Corbeaux rendit la vue à l’Homme Vert, et cria :

— « Couac ! couac ! couac ! Dis à ma fiancée d’être prête demain matin, au point du jour, avec sa robe blanche et sa couronne nuptiale. »

Le lendemain, au point du jour, le ciel était noir de Corbeaux, qui étaient venus de nuit. Devant la maison de l’Homme Vert, ils préparaient un autel, pour dire la messe du mariage. Au pied de l’autel, se tenait le Roi des Corbeaux, caché sous un grand linceul blanc comme neige. Quand tout fut prêt, et quand les cierges furent allumés, un prêtre, venu on ne sait d’où, arriva tout habillé, avec son clerc, pour dire la messe du mariage. La messe finie, le prêtre et son clerc s’en allèrent comme ils étaient venus. Le Roi des Corbeaux demeurait toujours caché sous le grand linceul blanc comme neige.

— « Couac ! couac ! couac ! Emmenez ma femme chez son père. »

On emmena la femme chez son père. Alors, le Roi des Corbeaux sortit de sous le grand linceul blanc comme neige.

— « Couac ! couac ! couac ! Homme Vert, garde ta fille jusqu’à midi. À cette heure, mes Corbeaux ont ordre de l’emporter dans mon pays. »

Et il s’envola vers le nord.
À midi, la femme était sur le seuil de la maison.

— « Adieu, mon père. Adieu, mes sœurs. Je quitte ma terre et ma maison. Je vais en pays étranger. Je ne reviendrai jamais, jamais. »

Alors, les Corbeaux prirent leur reine, et l’emportèrent, à travers les airs, dans le pays du froid, dans le pays de la glace, où il n’y a ni arbres ni verdure. Avant le coucher du soleil, ils avaient fait trois mille lieues. La reine était rendue devant la porte maîtresse de son château.

— « Merci, Corbeaux. Je n’oublierai pas le service que vous m’avez fait. Maintenant, allez souper et dormir. Certes, vous l’avez bien gagné. »

Les Corbeaux partirent, et la reine rentra dans son château. Il était sept fois plus grand que l’église de Saint-Gervais de Lectoure. Partout brûlaient des lumières. Les cheminées flambaient, comme des fours de tuiliers. Pourtant, la reine ne vit personne.
Tout en se promenant de chambre en chambre, elle arriva dans une grande salle, où il y avait une table, chargée de plats et de vins de toute espèce. Un seul couvert était mis. La reine s’assit. Mais elle n’avait pas le cœur à boire et à manger, car elle pensait toujours aux siens et à son pays. Une heure après, la reine s’alla coucher dans un lit, fermé de rideaux d’or et d’argent, et attendit, sans dormir, en laissant brûler la lumière.
Sur le premier coup de minuit, il se fit un grand bruit d’ailes. C’était le Roi des Corbeaux, qui rentrait pour se coucher. Il s’arrêta derrière la porte de la chambre, où sa femme était couchée.

— « Couac ! couac ! couac ! Femme, souffle la lumière. »

La reine souffla la lumière, et le Roi des Corbeaux entra dans l’obscurité.

— « Couac ! couac ! couac ! Femme, écoute. Ici, nous ne parlons pas pour ne rien dire. Autrefois, j’étais roi sur les hommes. Maintenant, je suis le Roi des Corbeaux. Un méchant gueux, qui a grand pouvoir, nous a changés en bêtes, moi et mon peuple. Mais il est dit que notre épreuve finira. Pour cela, tu peux beaucoup. Je compte que tu feras ton devoir. Toutes les nuits, comme ce soir, je viendrai dormir à ton côté. Mais tu n’as encore que dix ans. Tu ne seras vraiment ma femme qu’après sept ans passés. Jusque-là, garde-toi bien d’essayer de me voir jamais. Sinon, il arriverait de grands malheurs à moi, à toi, et à mon peuple.
— Roi des Corbeaux, vous serez obéi. »

Alors, la reine entendit le Roi des Corbeaux, qui se dépouillait de ses ailes et de son plumage. Cela fait, il vint se coucher dans le lit. La reine eut peur. Elle avança la main, et sentit le froid d’une épée nue, que son mari avait mise entre lui et elle[5].
Le lendemain matin, avant le jour, le Roi des Corbeaux se leva dans l’obscurité, retira l’épée nue du lit, revêtit ses ailes et son plumage, et partit sans dire où il s’en allait.
Dorénavant, il en fut de même matin et soir. Pourtant, la reine craignait et aimait le Roi des Corbeaux, parce qu’elle savait qu’il était fort et hardi.
La pauvrette s’ennuyait à vivre ainsi, sans parler jamais à personne. Pour se divertir un peu, elle partait souvent, de grand matin, avec un panier plein de vivres. Elle courait la campagne, à travers la neige et la glace, jusqu’à l’entrée de la nuit. Jamais elle ne rencontrait âme qui vive.
Un matin, tout en se promenant ainsi, loin du château, la reine aperçut une montagne haute et sans neige.
Voilà la reine partie. Après sept heures de montée, elle arriva devant une pauvre cabane, tout à côté d’un lavoir. Au bord du lavoir, travaillait une lavandière, ridée comme un vieux cuir, et vieille comme un chemin. La lavandière chantait, en tordant un linge noir comme la suie :

— « Fée, fée,
Ta lessive
N’est pas encore achevée.
La vierge
Mariée,
N’est pas encore arrivée.
Fée, fée.[6]
— « Bonjour, lavandière, dit la reine. Je vais vous aider à laver votre linge noir comme la suie.
— Avec plaisir, pauvrette. »

La reine n’eut pas plus tôt plongé le linge dans l’eau, qu’il devint blanc comme lait. Alors, la vieille lavandière se mit à chanter :

— « Fée, fée,
Ta lessive
Est achevée.
La vierge
Mariée,
Est arrivée.Fée, fée[7]. »
Puis, la lavandière dit à la reine :
— « Pauvrette, il y a bien longtemps que je t’attendais. Mes épreuves sont finies, et c’est toi qui en es cause. Toi, pauvrette, tu n’as pas achevé de souffrir. Ton mari t’a donné de bons conseils. Mais les conseils ne servent à rien, et ce qui doit arriver ne manque jamais[8]. Maintenant passe ton chemin, et ne retourne ici que dans un jour de grand besoin. »

La reine revint au château, reprendre sa vie de chaque jour et de chaque nuit. Il y avait tout juste sept ans, moins un jour, que le Roi des Corbeaux l’avait épousée devant la maison de l’Homme Vert, au bord du bois du Ramier. Alors, la reine pensa :

— « Le temps de mon épreuve va finir. Un jour de plus, un jour de moins, ce n’est rien. Cette nuit, je saurai comment est fait le Roi des Corbeaux. » Le soir venu, la reine alluma une lumière dans sa chambre, et la cacha si bien, qu’il y faisait noir comme dans un four. Cela fait, elle se coucha et attendit. Sur le premier coup de minuit, il se fit un grand bruit d’ailes. C’était le Roi des Corbeaux qui rentrait pour se coucher. La reine l’entendit qui se dépouillait, comme de coutume, de ses ailes et de son plumage. Cela fait, il se mit au lit, plaça l’épée nue entre lui et sa femme, et s’endormit.

Alors, la reine alla chercher la lumière qu’elle avait cachée, et regarda son mari. C’était un homme beau comme le jour.

— « Mon Dieu, comme mon mari est beau ! » La reine se rapprocha du lit, avec sa lumière, pour mieux voir, et laissa tomber un peu de cire bouillante sur son mari. Le Roi des Corbeaux se réveilla[9].
— « Femme, dit-il, tu es cause de grands malheurs, pour moi, pour toi, et pour mon peuple. Demain, notre épreuve était finie. J’allais être véritablement ton mari, sous la forme où tu me vois. Maintenant, je vais être séparé du monde. Le méchant gueux qui me tient en son pouvoir fera de moi ce qu’il voudra. Mais ce qui est fait est fait, et le regret ne sert de rien. Je te pardonne le mal que tu m’as fait. Sors de ce château, où il va se passer des choses que tu ne dois pas voir. Pars, et que le Bon Dieu t’accompagne partout où tu t’en iras. »

La reine sortit en pleurant. Alors, le méchant gueux qui tenait le Roi des Corbeaux en son pouvoir entra dans la chambre, enchaîna son ennemi avec une chaîne de fer du poids de sept quintaux, et l’emporta, à travers les nuages, sur la cime d’une haute montagne, dans une île de la mer. Là, il enfonça le bout de la chaîne dans le roc, et le consolida, avec du plomb et du soufre, mieux que n’eût fait le meilleur maître serrurier. Cela fait, il siffla. Aussitôt, accoururent deux loups, grands comme des taureaux, l’un noir comme suie, l’autre blanc comme neige. Le loup blanc veillait le jour, et dormait la nuit. Le loup noir veillait la nuit, et dormait le jour[10].

— « Loups, gardez bien le Roi des Corbeaux.
— Maître, vous serez obéi. »

Le méchant gueux partit, et le Roi des Corbeaux demeura seul, avec les deux loups, enchaîné, sur la cime d’une haute montagne, dans une île de la mer.
Pendant que cela se passait, la reine était sortie du château. Elle marchait, marchait, toujours tout droit devant elle, et pleurait toutes les larmes de ses yeux. À force de marcher, elle arriva, toujours pleurant, à la cime de la montagne haute et sans neige, où étaient le lavoir et la pauvre cabane de la vieille lavandière.

— « Pauvrette, dit la vieille lavandière, te voilà malheureuse, comme je te l’avais dit. Mais les conseils ne servent de rien, et ce qui doit arriver ne manque jamais. Tu m’as fait service autrefois, et bien t’en prend aujourd’hui. Tiens. Voici une paire de souliers de fer, pour aller à la recherche de ton mari, prisonnier, à la cime d’une haute montagne, dans une île de la mer. Voici une besace, où le pain ne manquera pas, pour tant que tu manges. Voici une gourde, où le vin ne manquera pas, pour tant que tu boives. Voici un couteau, pour te défendre, pour couper l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. Quand tes souliers seront rompus, tu seras près de délivrer le Roi des Corbeaux.
— Merci, lavandière. »

La reine partit.
Trois jours après, elle arriva dans le pays où il ne fait ni nuit ni lune, et où le soleil rayonne toujours. Là, elle marcha tout un an. Quand elle avait faim et soif, le pain et le vin ne manquaient pas dans la besace et dans la gourde. Quand elle avait envie de dormir, elle se couchait par terre, et sommeillait. Au bout d’un an, elle trouva l’herbe bleue de la tête à la racine, l’herbe bleue comme la fleur du lin.
Aussitôt, la reine tira son couteau d’or.

— « Reine, dit l’herbe bleue, ne me coupe pas, avec ton couteau d’or. Je suis l’herbe bleue. Mais je ne suis pas l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. »

La reine ferma son couteau d’or, et repartit. Trois jours après, elle arriva dans le pays où il ne fait ni jour ni nuit, et où la lune éclaire toujours. Là, elle marcha tout un an. Quand elle avait faim et soif, le pain et le vin ne manquaient pas dans la besace et dans la gourde. Quand elle avait envie de dormir, elle se couchait par terre, et sommeillait. Au bout d’un an, elle trouva l’herbe bleue de la tête à la racine, l’herbe bleue comme la fleur du lin.
L’herbe bleue chantait :

— « Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour. »

Aussitôt, la reine tira son couteau d’or.

— « Reine, dit l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, ne me coupe pas, avec ton couteau d’or. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour. Mais je ne suis pas l’herbe qui brise le fer. »

La reine referma son couteau d’or, et repartit.
Trois jours après, elle arriva dans le pays où il n’y a ni soleil ni lune, et où il fait nuit toujours. Là, elle marcha tout un an. Quand elle avait faim et soif, le pain et le vin ne manquaient pas dans la besace et dans la gourde. Quand elle avait envie de dormir, elle se couchait par terre, et sommeillait. Au bout d’un an, elle entendit chanter dans la nuit :

— « Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. »

Aussitôt, la reine tira son couteau d’or, et marcha, dans la nuit, vers l’endroit d’où venait la chanson. Tout-à coup, ses souliers de fer se rompirent. Elle avait marché sur l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer.
Avec son couteau d’or, la reine coupa l’herbe, qui chantait toujours :

— « Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. »

La reine referma son couteau d’or.
Elle repartit, dans la nuit, marchant pieds nus parmi les épines. Elle marcha longtemps, longtemps. Enfin, la nuit finit, et le soleil se leva.
La reine était au bord de la mer grande, tout proche d’un petit bateau.
La reine monta dans le petit bateau, et partit sur la mer grande. Pendant sept jours et sept nuits, elle ne vit que ciel et eau. Le matin du huitième jour, elle arriva dans une île, et vit le Roi des Corbeaux, enchaîné sur la cime d’une haute montagne.
Dès qu’il aperçut la reine, le grand loup blanc s’élança, la gueule ouverte.
Aussitôt, la reine tira son couteau d’or, et brandit l’herbe qui chantait toujours :

— « Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. »

À cette chanson, le grand loup blanc se coucha, et s’endormit.
Alors, la reine saigna, avec son couteau d’or, le grand loup blanc et le grand loup noir. Cela fait, elle toucha la chaîne du poids de sept quintaux, qui attachait le Roi des Corbeaux, avec l’herbe qui chantait toujours :

— « Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. »

Alors, l’herbe se flétrit en un moment, et ne chanta plus. Mais le Roi des Corbeaux se leva, droit et hardi comme un César.

— « Couac ! couac ! couac ! Merci, femme. »

Cela fait, il cria vers les quatre vents du ciel :

— « Couac ! couac ! couac ! »

Et, tandis qu’il criait ainsi, des volées de Corbeaux arrivaient des quatre vents du ciel. Aussitôt, ils reprenaient la forme de l’homme. Quand tous furent là, le Roi dit :

— « Braves gens, mes peines et les vôtres sont finies. Regardez là-bas, là-bas. C’est un roi de mes amis qui vient nous chercher, avec sept mille navires. Dans un mois, nous serons tous au pays[11]. »


[1] Issu du site Wikisource : https://fr.m.wikisource.org/wiki/Contes_populaires_de_la_Gascogne/Le_Roi_des_Corbeaux
[2] Forêt entre Lectoure et Fleurance (Gers), aujourd’hui défrichée dans sa majeure partie.
[3] Le 11 novembre. Il se tient, ce jour-là, à Lectoure, une grande foire de mules, fréquentée par les Espagnols de la Navarre, de l’Aragon, et de la Catalogne. C’était approximativement le premier jour du carême cathare de la régénération.
[4] En gascon Sent-Jacaire, pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle. On nomme ainsi les marchands, chaque jour plus rares, vêtus d’une houppelande semée de coquilles, et porteurs d’un bourdon, qui courent les foires, en vendant des objets de piété. Ils disent venir de Saint-Jacques-de-Compostelle ; mais ils sont généralement Béarnais.
[5] La particularité de l’épée nue, n’est signalée que par deux conteurs, Bernarde Dubarry et Cazaux. Un autre, Pauline Lacaze, remplace l’épée par une planche. D’autres narrateurs se bornent à dire que le Roi des Corbeaux respecta sa femme.
[6] Ces lignes riment uniformément en gascon :
Hado, hado,
Ta bugado
Es pas encoèro acabado.
La mainado
Maridado,
Es pas encoèro arribado.
Hado, hado.
[7] En gascon :
Hado, hado,
Ta bugado
Es acabado.
La mainado
Maridado,
Es arribado.
Hado, hado.
[8] Pauline Lacaze et Cazaux, m’ont seuls fourni ce proverbe, qui revient plus bas.
[9] Pauline Lacaze fait réveiller le Roi des Corbeaux par l’éclat de la lumière, trop rapprochée de ses yeux.
[10] Un de mes conteurs, Briscadieu, parle seul d’un grand loup, blanc le jour, noir la nuit, et qui veillait constamment.

[11] Raconté par cinq personnes, dont deux actuellement mortes et trois encore vivantes. Les deux premières sont Cazaux, de Lectoure (Gers), mort à plus de quatre-vingts ans, et Bernarde Dubarry, de Bajonnette, canton de Fleurance (Gers), décédée à soixante ans passés. Les trois survivantes sont, un charpentier nommé Briscadieu, natif d’Estang (Gers) ; un jardinier de Lectoure surnommé Petiton, et Pauline Lacaze, de Panassac (Gers). Durant mon enfance, ce conte m’était également récité par ma grand’mère paternelle, Marie de Lacaze, de Sainte-Radegonde (Gers). Mais je n’ai pas usé de mes propres souvenirs, qui pourraient être trop vagues. Cazaux était le seul à signaler l’Homme Vert comme n’ayant qu’un œil au milieu du front. Tous les autres conteurs lui en donnent deux, et s’accordent à les faire crever, puis guérir, par le Roi des Corbeaux. Tous mes conteurs sont illettrés, sauf Briscadieu, qui sait lire ; il a cinquante ans environ. Petiton et Pauline Lacaze approchent de la soixantaine.

La prison idéale

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La prison idéale

Ainsi que j’en discutais avec un ami, la plupart des gens sont victimes d’un phénomène d’autant plus terrible qu’il ne le perçoivent pas. En effet, la prison mondaine qui nous contraint n’est pas visible et n’est pas ressentie par la quasi-totalité de la population. C’est la prison idéale que celle dont le prisonnier ignore l’existence !

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Qui est l’Antéchrist ?

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Qui est l’Antéchrist ?

Ce personnage récurrent des textes bibliques et néotestamentaires est considéré généralement comme l’opposant direct de Christ. On considère qu’il viendra progressivement détourner l’homme de Dieu au point de remplacer Christ dans l’inconscient collectif. Bien entendu, il ne le fera pas de manière brutale, au risque d’être rejeté, mais subrepticement de façon à ne pas être découvert jusqu’à ce qu’il ne soit plus en mesure d’être éliminé.
Certains l’ont imaginé comme un être humain investi par le Mal d’un pouvoir de corruption des hommes ; d’autres l’ont considéré comme la somme de plusieurs entités, potentiellement multiples elles aussi. C’est de cette dernière hypothèse qu’est venu le nombre 666 représentant le Mal absolu. En effet 6 est le chiffre de l’imperfection — par opposition au 7 qui représente la finitude accomplie —, et l’Antéchrist serait la combinaison de trois formes maléfiques qui combineraient leurs efforts pour vaincre l’idée de Dieu dans l’humanité.
Aujourd’hui, comment pouvons-nous concevoir la possibilité de l’Antéchrist et, par conséquent, en cas de réponse positive, sous quelle forme pouvons-nous l’imaginer ?

Mammon

L’étymologie du nom est encore inconnue, mais selon les langues retenues elle tourne autour des concepts de richesse et de possession. Mammon est donc la manifestation chez l’homme du désir de possession de biens, excédentaires à ses besoins réels, dans le but d’acquérir du pouvoir sur les autres hommes en raison de sa capacité à leur nuire en les privant de ce dont ils ont besoin pour une vie confortable.

Comment définir l’origine de Mammon ?

La volonté de prendre le pouvoir sur l’autre est quasi originelle de toutes les espèces vivantes, végétales et animales. Mais en général cette volonté relevait de l’instinct de survie : une plante s’assure une meilleure alimentation en nutriments et en lumière en éliminant d’autres plantes susceptibles de restreindre son accès à ces éléments essentiels. Avec l’homme les choses vont changer.

Comme nous le rappelle fort bien René Girard dans son ouvrage, désormais célèbre[1], si les animaux ont la capacité de développer un désir mimétique pour ce que d’autres possèdent, l’homme est le seul à pouvoir développer un désir mimétique pour ce que d’autres espèrent posséder. Cette différence est fondamentale puisqu’elle autorise le concept de thésaurisation et de commerce dématérialisé.
En effet, des origines jusqu’au début de la civilisation, l’homme se contentait d’acquérir ce dont il avait besoin pour sa survie et, si une ressource lui était offerte en surplus, il s’en servait comme monnaie d’échange pour une autre qui lui faisait défaut. Ce commerce basé sur le troc se limitait aux besoins à court terme puisque les biens se conservaient très mal dans la durée.

C’est à Sumer, qui inventa la civilisation en même temps que l’écriture, que ce concept changea. Le troc avait un inconvénient majeur. Quand un bien était valorisé de façon importante, le troc créait une disproportion importante dans l’échange nécessaire pour compenser sa valeur. Ainsi, imaginons qu’aujourd’hui un éleveur de poulets veuille acheter une voiture par le simple troc. Il lui faudrait trouver un vendeur de voiture qui accepterait de recevoir des centaines de poulets, de les stocker et de les transporter avant de les échanger à son tour en fonction de ses besoins.

Du troc à la Bourse

Pour résoudre le problème du troc, les sumériens eurent l’idée de graver des jetons d’argile représentant le bien à échanger. Ainsi, chacun venait au marché avec dans sa poche deux plaquettes d’argiles soudées sur trois côtés qui contenaient les jetons des biens à vendre. Il suffisait alors d’échanger ses jetons avec ceux du vendeur du bien désiré. Pour reprendre l’exemple de l’achat d’une voiture, nous n’avons fait que développer ce système en valorisant notre production (poulets, travail, etc.) sous la forme d’argent et en allant acheter la voiture avec la liasse de billets — qui remplacent les jetons d’argile — représentant les poulets vendus. Une innovation a même été inventée : la banque ! Vous déposez vos billets sur votre compte bancaire et vous donnez au vendeur de voiture un bout de papier griffonné dont la valeur, indiquée sous forme de chiffres et de lettres, n’est limitée que par les avoirs de votre compte. Aujourd’hui on peut même remplacer ce papier par une carte en plastique ou par un code tapé sur un site Internet.
Ce système a permis à certains de commencer à spéculer quand la situation du moment le permettait. Si un agriculteur avait beaucoup de blé, mais que peu de meuniers en avaient besoin, ces derniers pouvaient être tentés de dévaloriser le blé et ainsi faire un bénéfice en vendant la farine au même prix. Au final, ce sont les intermédiaires qui ont su se positionner de telle façon qu’en ne produisant rien eux-mêmes, ils s’enrichissaient du travail des uns et des besoins des autres. On le voit l’accumulation d’argent, bien que par définition non affecté à un besoin précis, a permis de créer des richesses, donc de faire entrer Mammon dans nos vies.

Ce qui a provoqué la prise de pouvoir de Mammon sur l’humanité est intervenu au 13e siècle. Tout d’abord, un bourgeois de Bruges (Van der Buerse) en Belgique, avait créé un hôtel où vendeurs et acheteurs pouvaient se rencontrer pour échanger leurs biens. Ce lieu fut appelé hôtel de Buerse, qui devint très vite Hôtel de la Bourse. Mais c’est en France, à Toulouse précisément, qu’en 1250, furent créés les premiers titres boursiers échangeables (Uchaux) par la société des Moulins de Bazacle. Ces titres avaient la particularité de voir leur valeur évoluer selon la conjoncture.

À partir du moment où la valeur d’un titre n’était plus forcément corrélée à celle du produit qu’il représentait, la fluctuation des cours pouvait être influencée par divers mécanismes plus ou moins contrôlables. Surtout, ce fut l’occasion pour les plus malhonnêtes de s’enrichir en manipulant les cours, comme ce fut le cas de la crise du sucre qui ruina tant de petits épargnants dans les années 1960.
La Bourse est donc l’outil par lequel Mammon — c’est-à-dire le désir de possession et de pouvoir —, réussit à prendre, petit à petit la place que Dieu avait chez les hommes. La peur de la ruine a supplanté la peur du châtiment divin et la croissance de l’athéisme a suivi de près la courbe de la croissance de la spéculation boursière. On ne pouvait croire à la fois dans le profit et en Dieu. C’est ce que nous rappelle Matthieu : « Personne ne peut s’asservir à deux seigneurs : car où il détestera l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez vous asservir à Dieu et à Mammon. » (6, 24).

Pourquoi Mammon serait l’Antéchrist ?

Parmi les vices de l’humanité, pourquoi faire de Mammon celui qui représenterait le mieux l’idée que nous avons de l’Antéchrist ?

D’abord, il correspond bien aux critères qui définissent l’Antéchrist. Il s’est insinué dans l’humanité de façon sournoise et subrepticement. Il a acquis une emprise toujours grandissante sur l’humanité au point de bouleverser à la fois ses valeurs et sa logique. Aujourd’hui des sociétés disposant de biens immobiliers et de matériel, voire de stocks vendables, se retrouvent sous cotées à la Bourse et disparaissent au seul profit d’investisseurs malhonnêtes. Inversement, des sociétés quasiment sans valeur mobilière et immobilière se voient surévaluées par des effets qui s’apparentent clairement à la mode. C’est le cas de sociétés agissant sur Internet. D’ailleurs, bien souvent surévaluée avant leur entrée en Bourse, leur valeur dégringole dès l’ouverture du marché, ruinant au passages les petits investisseurs les plus fragiles.

Enfin, il est pour beaucoup devenu un Dieu, éclipsant l’autre, au point que certaines religions ont fait le choix de justifier le gain d’argent dans leur doctrine, comme le zoroastrisme qui, en Inde aujourd’hui au sein de la communauté Parsi, fait de la réussite financière un signe de bénédiction divine. Mais le judéo-christianisme est assez ambigu sur ce point lui aussi. Si les catholiques affectent un mépris de l’argent, ils tendent souvent à laisser les meilleures places dans leurs églises aux personnalités de pouvoir et d’argent. Les dons largement médiatisés pour la reconstruction de Notre Dame de Paris, sont clairement en opposition totale avec l’évangile de Matthieu ; « Toi, quand tu fais l’aumône, que ta gauche ignore ce que fait ta droite. » (6, 3) et : « Toi, quand tu pries, entre dans ta resserre, ferme ta porte et prie ton père qui est dans le secret, et ton père qui voit dans le secret, te le rendra. » (6, 6). Au lieu de cela les riches donateurs font de la publicité à leur action, sans oublier de la rentabiliser sur le plan fiscal, et l’Église met en œuvre ouvertement des actions caritatives estampillées de sa marque. Sans oublier que les riches et les puissants ont droit aux premières places dans la nef quand les pauvres en sont réduits à mendier leur pitance sur le parvis.
Cette totale inversion des valeurs n’est-elle pas la meilleure démonstration que je puisse faire ?

Mais cela pourrait sembler insuffisant si Mammon n’agissait que dans le domaine de l’argent et des placements financiers. C’est oublier un peu vite, ce que ces manigances induisent sur les ressources naturelles de la planète. Si l’on a puisé de façon intensive et folle les énergies fossiles polluantes que sont le charbon, le gaz et le pétrole c’est pour faire tourner une industrie destinée à produire des biens mis sur le marché boursier. Si l’atome a peu servi dans sa forme militaire destructrice, il s’est bien rattrapé dans le domaine de l’énergie où il a permis de favoriser une surconsommation destructrice et difficile à réfréner tout en nous laissant ses déchets dont certains demanderont plusieurs milliers d’années de stockage avant d’espérer réduire significativement leur dangerosité.
Nous polluons l’air que nous respirons et l’eau que nous buvons et après les guerres pour accéder à l’énergie, puis aux produits nécessaires à notre vie dispendieuse, nous commençons à voir se développer les conflits pour l’eau qui, depuis la fin des années 60 avec l’annexion du plateau du Golan par Israël et plus récemment avec celle du Tibet par la Chine, sont la mèche qui embrasera le monde quand de grandes puissances militaires entreront en conflit pour se procurer ce précieux liquide.
La terre si nécessaire à notre alimentation est polluée ou rendue stérile par l’agriculture intensive, ce qui pousse les hommes à détruire les forêts primaires riches d’espèces vivantes indispensables à notre survie (notamment en termes de médicaments) ; et les animaux que nous avons sélectionnés pour notre confort deviennent fragiles au risque de ne plus pouvoir participer à la pollinisation nécessaire à la production de la majorité de notre alimentation.

Conclusion

Finalement, Mammon est un bon candidat au titre d’Antéchrist. Mais pour le vaincre, il nous suffit d’en prendre conscience et d’agir comme il se doit en revenant à l’essentiel : la stricte suffisance.
Si nous continuons à dévaler la pente de plus en plus raide de la consommation à outrance et du confort égoïste, notre civilisation n’en a plus pour longtemps. Si, au contraire, nous commençons à changer notre mode de vie en revenant aux valeurs qui ont permis à notre civilisation de démarrer : solidarité, entraide, frugalité, etc., nous pouvons retarder l’échéance, histoire de nous donner le temps de faire notre cheminement spirituel.

N’agissons pas comme le scorpion qui tue la grenouille en train de le sauver pour ne pas résister à sa nature. Notre nature mondaine n’est pas notre fonds. Nous sommes avant tout des entités spirituelles !

Éric de Carcassonne, le 11 décembre 2020.


[1] Des choses cachées depuis la fondation du monde – Éditions Grasset & Fasquelle, 1978 (Paris), réédité en Livre de poche, 1983 .

Cosmologie du mélange

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Cosmologie du mélange

Au Moyen Âge, les cathares ne disposaient pas des connaissances scientifiques et des hypothèses que l’astronomie nous offrent aujourd’hui. Ils se basaient donc sur les éléments à leur disposition, composés pour l’essentiel de textes religieux juifs de la Torah. Sur cette base assez ténue, ils avaient essayé de calquer les éléments que leur conception doctrinale leur faisait valider. Mais aujourd’hui, nous pouvons essayer d’aller plus loin dans notre compréhension et proposer des hypothèses plus avancées en utilisant nous aussi les apports de la science et parfois même ceux de ses failles.

Les deux perturbations des cathares

Quand la Torah juive, reprise dans l’Ancien Testament catholique, imaginait un Dieu créateur de l’univers et des êtres le peuplant, tout en faisant porter sur l’homme la responsabilité de l’imperfection de cette création, les cathares proposaient une lecture nettement différente.

L’ange, premier-né de la création divine, porteur de lumière (Lucifer), était accusé d’avoir préféré le Mal au Bien et d’avoir voulu égaler Dieu dans sa puissance, ce qui l’avait amené à la trahir. Pour les cathares cela posait problème. En effet, comment imaginer qu’une créature divine, parfaite dans le Bien comme son créateur, forcément ignorante du Mal qui est totalement absent de la sphère divine, aurait-il pu préférer le Mal qu’il ne connaissait pas au Bien qui constituait la totalité de son univers ? Le libre arbitre des hommes est également rejeté puisqu’il suppose une relative imperfection de Dieu et de sa création qui est en totale contradiction avec la perfection absolue de Dieu. Donc, les cathares considéraient que Satan, Lucifer ou le diable, selon les façons de le désigner, était une créature du Mal, lui-même appelé Satan. Cet ange mauvais aurait créé un monde mauvais afin, soit de tenter d’égaler la création spirituelle de Dieu, soit de lui nuire. Mais cette création, contrairement à celle de Dieu, ne disposant pas de l’Être — état de permanence absolue transmise de Dieu à sa création par émanation —, était soumise à la corruption temporelle. C’est pour tenter de l’empêcher, ou tout au moins, de la retarder le plus possible que Lucifer eut l’idée de dérober une partie des esprits saints composant l’empyrée spirituelle divine. En effet, ces esprits saints — formant un tout que nous appelons l’Esprit —, sont parfaits dans le Bien et éternels comme leur créateur dont ils partagent la substance.

Ce « rapt » réalisé par le diable fut suivi d’un mélange entre la part mondaine, constituée d’un corps matériel et d’une âme matérielle, et la part spirituelle, appelée âme spirituelle quand elle se trouve auprès de Dieu et esprit ou esprit saint quand elle est prisonnière dans le monde du Mal. La part de l’Esprit demeurée auprès de Dieu était considérée par les cathares comme le « corps » spirituel auprès duquel les esprits saints aspiraient à revenir, réalisant ainsi le mariage mystique.

L’organisation du Mal et l’apparition de Lucifer était nommé la première ou petite perturbation, alors que la chute des âmes spirituelles dans le monde du Mal était appelée la seconde ou grande perturbation.

Cette vision permettait d’expliquer les textes de référence universels, comme la Genèse qui fait état de deux créations distinctes de l’homme par Iahvé.

Tentative d’explication cosmologique moderne

L’univers est la création du Mal

« Ainsi tout bon arbre fait de beaux fruits, et l’arbre pourri fait de mauvais fruits. » (Matth. 7, 17). Cette affirmation vise à illustrer le concept des principes que l’on trouve largement expliqué dans La métaphysique d’Aristote. Ce concept pose comme incontournable le fait que tout se rattache à des principes qui sont uniques et ne peuvent produire que des conséquences elles aussi uniques. Ainsi, le principe du bien ne peut produire que du bien et le principe du mal ne peut produire que du mal. Tout composé peut et doit donc être rapporté aux principes dont émanent chacune des parties qui le composent.

L’existence du Mal oblige donc à considérer l’existence d’un principe du mal, ce qui ne veut pas dire que ce principe est l’égal du principe du bien. En effet, si le Bien est éternel, le Mal l’est forcément aussi, mais le Bien dispose de par sa nature de la capacité à laisser émaner un Bien éternel, alors que le Mal n’a pas cette compétence. Ne pouvant laisser émaner du Mal, il doit le créer provoquant de ce fait l’apparition d’un phénomène corruptif que l’on appelle le temps. Or le temps, s’il signe l’apparition des choses leur impose également une fin. Il en résulte que le Mal produit une création imparfaite, puisque émanant d’une absence d’Être et corruptible puisque créée dans le temps.

Cette lecture est acceptable à notre époque, comme elle l’était au Moyen Âge, puisqu’il est facile de constater à la fois l’imperfection et la corruptibilité du monde où nous vivons. La problématique principale, qui était insupportable aux esprits catholiques, est l’idée que le diable ait pouvoir de création. Jean de Lugio l’expliquait fort bien dans son Livre des deux principes que vous pouvez retrouver dans l’ouvrage de René Nelli : Écritures cathares.

En fait, ce qui définit Dieu, c’est-à-dire le principe du bien n’est pas la faculté créatrice, mais la capacité à laisser émaner de l’Être, sorte de consubstantialité à la fois éternelle et incorruptible.

La partition momentanée de l’Être

Beaucoup se sont interrogé sur le fait que le démiurge du Mal puisse entraîner à sa suite une partie de l’empyrée divine. Il est clair que, vu de notre conception mondaine, cela semble extravagant. Mais il faut apprendre à réfléchir différemment. Contrairement à ce que les ouvrages antiques nous font connaître, le Bien et le Mal n’agissent pas comme des seigneurs ou des États. Chacun étant un principe ne peut agir que selon ce qui relève de son état principiel. Le Mal peut essayer de nuire au Bien, du moins en apparence, mais le Bien ne peut ni ne veut utiliser les modes d’action du Mal pour réagir. Cependant, il a un avantage absolu sur le Mal : il est éternel et ce qui émane de lui l’est également, contrairement à ce que crée le Mal. Donc, pour simplifier, le Bien n’a pas de mal à opposer au Mal, mais si le Mal semble vainqueur, cette apparente victoire est très éphémère puisqu’elle ne s’exprime que dans le temps, alors que le Bien dispose de l’éternité, auprès de laquelle le temps est insignifiant, même si pour nous le temps semble durer indéfiniment.

L’incorporation de l’Être

La part spirituelle, que nous appellerons désormais les esprits saints, est mélangée à la part mondaine créée par le diable, démiurge du Mal. Mais ce mélange est limité à une sorte de coexistence du fait de la théorie des principes. Donc, le simple mélange ne suffit pas à retenir prisonniers les esprits saints. Il faut en outre éteindre chez eux le souvenir de leur origine, sinon ils n’auraient qu’un désir : revenir à leur source. Ce travail d’amnésie est l’œuvre de l’âme mondaine qui coordonne le mélange et assure la coopération des esprits saints en leur faisant oublier leur origine. Aujourd’hui, cela peut se comprendre en observant l’hypothèse émise dans le premier épisode du film Matrix®, où les personnages sont prisonniers d’une réalité virtuelle qui projette à leur yeux un monde acceptable quand en réalité ils sont prisonniers de bulles aspirant leur énergie au profit d’un peuple de robots et de programmes informatiques.

Ce choix cosmologique des cathares présente le mérite d’expliquer que certains humains sont attirés par le Bien quand les autres le sont par le Mal et ouvre l’espoir eschatologique d’une délivrance future et universelle. Mais ce qui est plus intéressant à mes yeux est que cette hypothèse permet d’apporter une réponse à une interrogation scientifique de notre époque qui n’a toujours pas trouvé de réponse satisfaisante.

Si les hommes sont des créations de ce monde dominé par le démiurge malin, cela veut dire qu’il y a eu une période où ces créatures évoluaient comme les autres, c’est-à-dire les animaux, et une période où leur évolution s’est modifiée du fait de l’incorporation des esprits saints.

Que disent les anthropologues sur l’évolution des espèces humaines qui cohabitaient avant que l’homo sapiens ne s’impose définitivement ? Ils notent que les deux espèces qui cohabitaient dans une fourchette de temps située pour l’instant entre 40 000 et 100 000 ans avant l’ère moderne, homo néanderthalensis (l’homme de Néanderthal) et homo sapiens (l’homme moderne), ont connus une mutation comportementale majeure et inédite.

En effet, jusques là ces deux espèces, présentes sur terre depuis plus de 200 000 ans pour la première et 100 000 pour la seconde, traitaient leurs morts comme de simples charognes animales, les jetant dans des gouffres ou les enfouissant sommairement sous des pierres au fond des grottes. Mais tout à coup elles se mirent à les traiter avec infiniment de délicatesse en les enterrant de façon soignée et manifestant l’idée d’une vie après la vie, puisqu’elles ajoutaient dans ces tombes des objets usuels, de bijoux ou des armes. Pour autant l’évolution montre des modifications comportementales majeures des espèces au fil des millénaires. Mais ces évolutions visaient toujours à une amélioration de la vie, que ce soit l’usage de la bipédie, la taille des silex, la découverte de l’usage et de la production du feu, etc. Là, nous sommes devant une évolution qui ne facilite en rien la vie quotidienne, voire qui la complique. Cette évolution semble aller de pair avec la découverte de l’art rupestre et le développement de la chasse, puis de l’élevage. En fait, comme l’explique très bien René Girard dans Des choses cachées depuis la fondation du monde, l’homme se met tout à coup à envisager l’existence d’une transcendance dépassant les pouvoirs de ses congénères. Cela fut sans doute également lié au regroupement des cellules nucléaires dans un but sécuritaire et pour améliorer le rendement de la chasse.

À ce jour aucune réponse scientifique satisfaisante ne peut expliquer à la fois le caractère relativement soudain et profond de cette mutation intellectuelle ni son caractère apparemment contre-productif.

Si l’on se place du point de vue cathare, une explication apparaît. En fait, l’infusion des esprits saints dans les corps humains aurait profondément modifié le fonctionnement de ces derniers en élevant sensiblement leurs capacités intellectuelles. On retrouve cette idée dans le prologue du film 2001, l’odyssée de l’espace®, où l’on voit un singe changer de comportement et développer considérablement ses compétences intellectuelles, par rapport à celles de ses congénères, après avoir touché un monolithe noir venu de l’espace.

Conclusion momentanée

Ce qui saute aux yeux de prime abord est que les cathares étaient capables de produire des réflexions de haute qualité en s’appuyant sur les connaissances de leur époque et en se guidant de la philosophie grecque pour corriger les errements des textes religieux juifs ou judéo-chrétiens de leur temps.

Cela est tellement vrai qu’en suivant leur mode de raisonnement on peut aujourd’hui encore proposer des hypothèses qui, sans déroger en aucune façon à la doctrine cathare médiévale, peuvent résister aux critiques scientifiques, voire les améliorer.

On voit là toute l’importance d’une doctrine offrant une réelle plasticité et basée sur un ensemble de connaissances qui, loin d’être rejetées en bloc, sont en fait disséquées et étudiées de façon extrêmement fine. C’est grâce à cela que le catharisme peut facilement répondre aux critiques d’un monde devenant de plus en plus athée et totalement voué à une nouvelle croyance, la science, qui montre malgré tout des failles non négligeables.

Éric Delmas, le 06 juillet 2020.

Le rocher de Sisyphe

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Albert Camus, dans son essai philosophique : Le mythe de Sisyphe, en nous montrant l’absurdité de l’homme découvrant un monde sans rime ni raison, se heurte au mur qu’il a lui-même construit de par son athéisme. Oui, ce monde est absurde et absurde est celui qui veut en suivre les règles selon un schéma rationnel. Quant à celui qui en voit l’absurdité et qui s’en tient là, il est pathétique tout comme il croit Sisyphe pathétique quand, après avoir vu son rocher dévaler la montagne, il le rejoint prêt à le pousser encore et encore.
Mais Sisyphe n’est pas pathétique, tout au plus est-il désabusé ; il ne sait pas pourquoi il doit pousser ce rocher — inconscient d’une punition dont il ne comprend pas le motif —, mais il considère dans l’ordre des choses de se référer à ce qu’il connaît et de recommencer jusqu’à ce que l’autorité dont il se considère dépendant lui dise quoi faire.
Le croyant qui se fie à un Dieu pervers et mauvais n’est pas absurde ni pathétique, il est simplement trompé par les valeurs qu’on lui inculque depuis son enfance et dont il ne peut savoir, a priori, qu’elles sont sans fondement.
L’athée qui réfute Dieu, se moque de Sisyphe, tout en reconnaissant vivre dans le même monde absurde, même s’il n’est pas conscient de pousser lui aussi des rochers pour des motifs aussi absurde puisque sa finitude et la vanité de ses quêtes lui sont parfaitement connues. Qui est le plus absurde ? Celui qui poursuit un espoir insensé sans jamais l’atteindre ou celui qui pense qu’il n’y a pas d’espoir mais qui persiste à vivre ?
Ce qui est absurde ce n’est ni la montagne à gravir, ni Sisyphe, ni la fatigue, ni le découragement, ni la peur d’échouer. Non, ce qui est absurde… c’est le rocher !

Le rocher de Sisyphe est ce qui l’empêche d’atteindre le faîte de la montagne pour découvrir l’autre versant. Tant que Sisyphe considèrera comme normal de devoir pousser un rocher pour atteindre le sommet, il échouera à comprendre ce que Dieu veut pour lui. L’athée ne pousse pas de rocher, il en a un dans chaque œil qui lui interdisent de voir la montagne qui le sépare de l’espoir et d’où émane une lueur diffuse qui pourrait l’appeler à la rejoindre. Il oublie la phrase que Michel Audiard met dans la bouche de Lino Ventura dans le film : Un taxi pour Tobrouk : « Un imbécile qui marche ira toujours plus loin que deux intellectuels assis. »
Si l’un marche en supportant un handicap insurmontable, l’autre refuse de marcher au motif qu’il ne veut pas envisager que la montagne puisse avoir un autre versant et que ce dernier puisse être verdoyant et accueillant.
Le problème est bel et bien l’absurdité du rocher, qu’on l’imagine imposé par Dieu ou qu’on le porte en soi jusqu’à l’aveuglement définitif.
Ce que ni Sisyphe ni Camus n’ont compris, c’est qu’il y a une autre voie qui elle résout tout le problème et nous sauve. Cette voie Socrate, sous le calame de Platon, nous l’indique dans La République. Celui qui est attaché à la paroi rocheuse et qui regarde passer les silhouettes que l’on manipule dans son dos pour le tromper, est coupable de se laisser berner sans se poser de question. Mais celui qui manipule les silhouettes, en riant de sa prétendue bêtise, l’est tout autant, car il aperçoit la lumière qui émane de l’entrée de la caverne et n’ose pas se diriger vers elle en acceptant de tout perdre en le faisant.
En effet, celui qui a tout compris va se diriger vers la sortie, car il a enfin compris que s’il voit l’un de ses congénères abusé, il est vraisemblable qu’il le soit lui même. Il agit donc de la seule façon pertinente. Car la seule façon pertinente, du moment que l’on comprend que l’on est probablement victime d’un leurre, est de chercher à acquérir la connaissance suffisante pour le révéler ou l’infirmer. En effet, ce n’est qu’une fois correctement informé que l’on pourra décider en conscience et en connaissance de cause du choix que l’on voudra faire.
Mais acquérir la connaissance, tout comme se déplacer dans la caverne vers la sortie, est un chemin semé d’embûches et douloureux. Comme l’homme de la caverne qui souffre de regarder, d’abord le feu, après n’avoir vu que les ombres, puis la clarté bien plus vive que le feu et enfin le soleil à la clarté à nulle autre pareille, plus nous regardons vers la vérité, plus nous souffrons et beaucoup préfèrent revenir à leur rocher dont le confort est infiniment moins douloureux. De même, si nous réussissons à atteindre la sortie et que nous en contemplions la splendeur, nous comprendrons combien nos anciennes valeurs sont désuètes et ridicules.
Si Sisyphe avait pu comprendre cela il aurait su que la seule solution est l’abandon du rocher au profit d’une marche libre et Camus aurait compris que la solution n’est pas de critiquer celui qui échoue, mais qu’il faut aller à sa rencontre et l’aider à réussir, car sa réussite est la nôtre.

Sisyphe, Camus, l’homme de la caverne et nous mêmes devons comprendre que pour marcher vers la lumière il faut voyager léger. C’est en déposant nos rochers, en acceptant l’incertitude du monde que nous donne à voir le démiurge, comme le dit Jésus par l’Évangile selon Matthieu1, que nous serons en mesure d’atteindre l’autre côté de la montagne, la sortie de la grotte, où le moment venue la vérité nous éblouira avec bonheur.

1 – Matthieu VIII, 19. : Jésus lui dit : Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel, des nids, et le fils de l’homme n’a pas où reposer la tête.

Adam, le premier esprit tombé – 2

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Comment valider un mythe ?

Ainsi que nous l’avons vu précédemment, pour expliquer l’incorporation de l’esprit divin dans le corps de matière, il n’y a que trois hypothèses. Or, après avoir invalidé les deux premières, nous nous trouvons devant une difficulté pour expliquer la troisième. Mais, le film Stargate®, La guerre des étoiles en français, nous propose une solution intéressante.Read more

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