Mondanité, sensualité, spiritualité

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Si vous avez parcouru ce site et bien d’autres, vous avez compris que le bon chrétien cherche à échapper à l’emprise du mauvais principe en limitant l’emprise de son incarnation sur son esprit.
En effet, si l’on considère que l’esprit est prisonnier du corps issu de ce monde et s’il veut retourner à la création divine, il doit limiter la prégnance de ce corps.

Or, tout l’environnement corporel — et aussi l’environnement extérieur au corps — est constitutif de cette prégnance.
L’état d’appartenance au monde, la mondanité, est caractérisé par des interfaces physiques et psychologiques permettant les échanges avec les autres éléments mondains. Ces interfaces sont constituées de nos sens d’une part et de nos pulsions d’autre part.

Sensualité et pulsions

Le langage courant associe si étroitement les organes des sens et le fonctionnement cérébral qui les organise et les commande qu’il leur donne un sens connexe et parfois même superposé.
Nous dissocions à tort sensation et sensualité car nous sommes incapables de comprendre que, même quand une information sensorielle n’a pas comme résultat immédiat de satisfaire une pulsion, elle est néanmoins liée à des pulsions plus ou moins inconscientes.

Initialement, nos pulsions concernaient la survie de l’individu, à court et long terme. Aujourd’hui, il en est de même et nous observons que tout le monde vivant agit pareillement. La fleur qui attire l’abeille n’agit pas différemment de la femme ou de l’homme qui se dote d’attributs physiques et/ou vestimentaires destinés à lui garantir un partenariat susceptible de faciliter sa propagation au moyen de la reproduction sexuée.
De la même façon, notre alimentation est régie par des sens qui nous poussent parfois à contrecarrer les intérêts de notre santé en raison d’une programmation remontant aux temps les plus anciens où la nourriture était ardue à se procurer.
Il ne suffit pas de couper le lien entre nos sens et notre cerveau pour libérer l’esprit prisonnier.
C’est l’erreur commise de tous temps par ceux qui pensaient que vivre reclus, méditer, pratiquer l’ascèse suffisait à garantir une vie sainte et salvatrice.
En effet, notre cerveau pratique envers notre esprit un asservissement à la fois puissant et pervers.
Il le parasite et l’affaiblit afin de le réduire à l’état d’âme, tour-à-tour expression du souffle démiurgique donnant vie au corps et du refroidissement de l’esprit en un principe d’animation de ce même corps.

Libérer l’esprit du monde

Le programme est à la fois simple et apparemment impossible à atteindre.
L’esprit prisonnier du monde et réduit à un esclavage dont il n’a pas conscience se heurte à des murs dont il ignore jusqu’à l’existence car il les confond avec les limites du monde qu’il connaît.
L’esprit est maintenu en un corps d’oubli disaient les cathares et les tenants du christianisme authentique avant eux.
C’est d’ailleurs pour cela qu’il n’y a pas de réincarnation chez eux mais, transmigration, c’est-à-dire déplacement de l’esprit affaibli d’un corps mourant à un corps naissant sans aucune mémoire de l’incarnation précédente.

Le maître mot de la séparation partielle de l’esprit et de son incarnation est donc l’éveil. Cet éveil représenté dans les Actes des apôtres par la descente de langues de feu logiquement destinées à « réchauffer » cet esprit engourdi mais aussi présenté comme un phénomène brutal, tel la révélation faite à Paul de Tarse, sur le chemin de Damas.
Comme tout ce que l’on provoque dans ce monde est sous le contrôle de la sensualité et des pulsions, l’éveil ne peut en aucune façon se provoquer extérieurement à l’esprit concerné.
C’est d’ailleurs bien le sens profond du terme. L’esprit s’éveille mais personne ne l’éveille, ni le réveille.

La doctrine cathare avait également compris que l’esprit ne pouvait lutter contre le monde tant il en était prisonnier.
Quoi qu’il fasse et dise, le bon chrétien était dans le monde. Par contre, il lui appartenait de ne pas être du monde, c’est-à-dire de ne pas y prendre part.
Pour cela il devait s’exercer à ne pas laisser ses pulsions et sa sensualité guider ses pas.
S’il est un élément qui nous rapproche le plus du fonctionnement de l’esprit car il s’oppose à celui du corps pulsionnel, c’est la logique et la cohérence.
c’est donc par ce biais que l’esprit éveillé peut se tenir aussi écarté que possible de la mondanité.

Maintenir l’esprit éloigné du monde

De même que l’observateur prisonnier de son sujet d’observation est en difficulté pour l’analyser — à la manière du prisonnier de la caverne de Platon — l’esprit éveillé n’a pas les facultés nécessaires (et notamment la mémoire de son état antérieur à la « chute ») pour se tenir éloigné de sa prison.
Quelques points néanmoins lui permettent de se protéger.
D’abord, sachant qu’à l’instar de l’homme perdu dans le désert qui tourne en rond, la solitude ne peut que le ramener vers sa mondanité, il doit vivre dans le monde et trouver des coreligionnaires afin d’éviter toute dérive liée à ses pulsions.
Il doit aussi habituer son organisme à une frugalité consentie qui limitera la vitalité du corps, afin de donner plus de possibilité d’expression à l’esprit, sans créer de réflexe pulsionnel de survie qui risque d’anéantir l’effort consenti, un peu comme le jeûne forcé peut provoquer une boulimie réactionnelle.
En se mettant en état de faiblesse corporelle mesurée il entraîne son corps (cerveau et conscience compris) à éteindre autant que faire se peut ses pulsions et il atrophie ses sens.
Ce faisant il favorise le « réchauffement spirituel » qui permettra à l’esprit de s’échapper en conscience de ce monde à la mort du corps.
On voit bien ici l’immense différence qu’il y a entre l’ascèse cathare, faite de libre choix de vie, et d’autres acèses — souvent extrêmes — qui ne font qu’exacerber la pulsion de vie.
Mais l’esprit doit rester vigilant et bien savoir que la porte de sa prison ne peut être au mieux qu’entrouverte et son gardien qu’endormi légèrement.
L’erreur est la vanité de croire avoir vaincu et s’imaginer inaccessible à toute pollution mondaine.
Ainsi certains gnostiques croyaient autrefois qu’une fois affermis dans leur foi ils pouvaient se livrer à n’importe quelle débauche, s’abandonner à toute pulsion sans risque pour leur esprit.
C’est sous estimer fortement la puissance du maître de ce monde qui sut nous emprisonner que de croire pouvoir le vaincre seul.

Voilà l’état de mes réflexions sur ce sujet et la façon dont je crois qu’il faut comprendre cette spiritualité.
L’esprit n’est pas éveillable de force ou par un travail mondain d’ascèse et de méditation et la mondanité n’est pas réductible à quelques besoins que l’on pourrait surmonter facilement.
Quand on voit comment les disciples ont pu pour nombre d’entre-eux oublier les enseignements reçus et comment un étranger, ennemi de leur communauté, a su profiter de sa révélation pour en déduire une théologie surprenante pour l’époque, il faut conserver une grande humilité quant aux capacités dont on pourrait se croire doté pour suivre le même chemin.
La dérive mondaine et totalitaire de l’église chrétienne de Rome de l’époque doit nous rappeler qu’il faut plus que quelques rites et symboles pour aller droit.

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