Jusqu’au bout de la nuit

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Être ou ne pas être… dans le monde ?

Vivre dans le monde est indispensable à la compréhension de certains traits psychologiques qui permettent de suivre les choix que l’on fait ou ceux qui nous alertent, chez soi ou chez les autres. La clôture moniale est un piège de ce point de vue. Car, en séparant le corps sensible du monde sensible, elle illusionne l’esprit qui prend pour des victoires, ce qui n’est qu’un non échec involontaire — d’un impuissant notoire — au contrôle du corps par l’esprit.

À l’instant où j’écris ces mots, je suis devant un reportage sur les organisateurs de fêtes pour ceux qui souhaitent réaliser le double exploit de se rassurer quant à leur immersion dans le monde tout en s’isolant d’un eux même qui leur donne à penser qu’il n’est peut-être pas en phase avec le monde. Ce que vous lisez n’est pas un jugement de l’autre, mais plutôt un pas dans l’éveil, comme l’enfant qui trace une figure géométrique, selon le résultat d’un calcul qu’il vient de réussir, voit concrètement la validation du travail accompli. Ce reportage me fait sentir pleinement ce fossé qui se creuse entre ce monde qui s’éloigne de moi, comme le phoque sur son iceberg voit s’éloigner la banquise rassurante et part à l’aventure, et l’avenir que je me suis choisi, loin des certitudes passagères et des illusions concrètes qui, je l’espère me mènera vers une émergence de cette part profondément enfouie en ce corps qui la tient prisonnière dans cette vie éphémère.

Ce voyage jusqu’au bout de la nuit qui m’enveloppe certainement depuis des millénaires, je le fais seul comme il se doit, mais j’en porte le témoignage, non pour vous offrir un modèle que je ne suis pas, mais pour me créer des jalons qui me permettront d’apprécier la route parcourue, faute de disposer d’un réel alter ego capable de m’épauler dans mon cheminement.

Réussir son éveil

Comment résoudre la quadrature du cercle d’un éveil spirituel en ce monde ? Autant prétendre sortir d’une cuve remplie d’eau dans laquelle, suspendu par les pieds à une chaîne cadenassée, prisonnier d’une camisole de force et les yeux bandés, je suis plongé comme ces “ magiciens ” de cabaret et qui, d’un coup d’un seul, au tomber du rideau qui masque le trucage par lequel ils vont éblouir leur public, sortent essoufflés mais libres comme des êtres surhumains qu’ils ne sont pourtant pas. Je ne suis pas Harry Houdini et ce n’est pas sur l’illusion que je compte pour réaliser cette évasion. Si l’esprit l’intéressait, c’était dans un but spectaculaire et son spiritisme n’a guère impressionné que Sir Arthur Conan Doyle, célèbre père littéraire de Sherlock Holmes. Entre l’ivresse de la fête grégaire des assoiffés d’existence mondaine et les faux-semblants des illusionnistes, je recherche la voie droite qui associe instants de prise dans ce monde et moments d’introspection pour donner à l’esprit la chance de voir hors de sa prison de chair. Mais j’ai bien conscience aujourd’hui de l’importance des deux. En effet, sans prise dans ce monde comment savoir d’où l’on part, et sans introspection comment créer un embryon de séparation entre ce qui est mondain et ce qui est spirituel ? Comme l’alpiniste ou le parachutiste, il faut toucher la roche ou le plancher de l’avion pour disposer d’une référence avant de lancer son corps dans l’éther à l’assaut de la prochaine prise ou pour toucher les nuages. Mais une fois lancé, il y a cet instant de grâce où l’on n’appartient plus au monde des terriens tout en sachant que l’on n’est pas pour autant de celui des oiseaux.

La conscience du monde protège de l’hallucination mondaine et la conscience de soi doit aider à dissocier le mental de l’esprit. Mais qui peut prétendre réussir l’une ou l’autre aisément ? Alors, les deux ! Ces personnes qui se pressent à ces fêtes où l’organisateur joue souvent sa carrière éphémère et versatile, s’inventent aussi un rôle, conscient ou pas, pour se croire un instant vivantes. Vivantes puisque conformes à la norme qu’elles reconnaissent et qui dispose du sceau de validité le plus ancien qui soit, celui du groupe, que dis-je du groupe, de la meute. Je n’ai jamais été très doué dans ce domaine, non pas que j’y voyais le piège, bien au contraire les paillettes m’attiraient et me faisaient croire en l’illusion d’une réussite basée sur les codes du monde. Non, j’étais simplement incompétent à réussir à me fondre dans cette réalité. Incompétent car inadapté ; ce fut peut-être bien là ma chance. Je me surprends même à penser que c’est peut-être une sorte d’héritage d’un début d’éveil dans une vie antérieure. Ne pouvant pas vraiment m’intégrer en profondeur dans ce monde, je me suis donc tenu à sa marge, comme le phoque voyant ses congénères groupés sur la banquise et qui sent bien qu’il n’est pas avec eux alors qu’il lui semble bien être comme eux. Et qui sait, c’est peut-être bien pour cela que le jour où un glaçon va se détacher du continent figé, il sera dessus en route pour un autre monde. Cette position d’observateur est terrible et merveilleuse. Terrible de comprendre, qu’alors que tout son être aspire à l’assimilation, on ne pourra jamais y atteindre. Merveilleux d’arriver à cet état de détachement qui fait voir cette agitation comme l’entomologiste regarde sa colonie de fourmis derrière sa vitre et en étudie tous les détails. Mais comme l’entomologiste ne sait pas si c’est lui qui regarde les fourmis ou si ce sont ces dernières qui l’observent et comme il ignore également s’il n’est pas à son tour observé par plus développé que lui, comme les hommes de la saga de Arthur C. Clarke, L’odyssée de l’espace[1], découvrent dans le second des quatre opus qu’un monde plus évolué suit attentivement leur développement depuis une des lunes de Jupiter, il est terrible de comprendre la fragilité de cette position. Cet état, oscillant entre ce faux sentiment de puissance et ce terrible sentiment d’impuissance, ressemble fort à celui des hommes dans l’allégorie de la caverne de Platon[2]. Comme eux, l’état dépend de la situation occupée qui peut aller de la totale dépendance à l’environnement à la totale liberté. Le passage de l’une à l’autre est douloureux et le désir est fort de renoncer et de revenir au confort d’un abandon de soi. Pourtant, ce retour est en lui-même plus terrible encore, car l’on sait bien que ce qui éteint la douleur d’un état inférieur, c’est l’ignorance de l’état supérieur.
C’est pour cela que celui qui effleure l’éveil ne peut revenir en arrière, comme le phoque à la dérive, au fur et à mesure qu’il découvre de nouveaux horizons, sait qu’il ne pourra plus revenir à la morne froideur de sa banquise originelle. Certes, nous le comprenons mieux maintenant, ce monde illusoire est comme la banquise et ceux qui s’y roulent comme le cochon dans sa bauge ne font, comme lui, qu’éteindre momentanément les irritations superficielles d’un moi profond qu’ils ne veulent pas laisser émerger. Pour autant, il ne suffit pas de se détacher du monde pour que l’esprit s’élance enfin hors de sa prison. L’observateur doit devenir acteur pour n’être pas vain. Cette position d’équilibriste n’est pas tenable. Si l’on ne passe pas à l’état suivant on reste hors du premier, donc définitivement seul, comme ces personnes qui, dans des récits de science-fiction, voient le monde qui les entoure figé parce que leur propre référence temporelle s’est soudainement modifiée profondément.

Conscience de soi et éveil

C’est la conscience de soi qui permet l’émergence de l’esprit. Comment faire émerger ce que l’on ne connaît pas ? L’illusionniste ne se trompe pas lui-même. Il peut se griser de son pouvoir ou regretter d’en être rendu à de si vils artifices. De même, celui qui voit la lumière dans la caverne, s’il ne monte pas la pente pour s’y baigner aura fait pire que s’il était demeuré enchaîné dos au mur. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. L’éveil est une démarche aventureuse où la chute est plus fréquente que la réussite si l’on entreprend la route sans le viatique nécessaire. Or, contrairement à bien des spiritualités qui vous offrent le salut dans un bagage complet avec mode d’emploi et garantie du fabricant, le catharisme n’a rien pour vous. C’est la lampe qui clignote au-dessus de la porte, la pilule rouge de Matrix[3] — celle de la connaissance —, mais n’en attendez pas plus. Le voyage n’est possible que si vous êtes en état de l’entreprendre. De tous les phoques qui se voient partir à la dérive sur leur frêle esquif, il n’y en aura qu’un au mieux qui ne laissera pas son instinct de survie le pousser à l’eau pour rejoindre la rive. Quand un homme est perdu en mer et que la bouée qui le soutient hors de l’eau se laisse attirer par un tourbillon qui engloutira le malheureux naufragé, ce dernier, même s’il devine le danger, n’osera pas lâcher la fugace sécurité d’un soutien qu’il peut identifier pour l’inconnu que lui promet le fait d’abandonner sa bouée. Or, il faut lâcher prise. Mais pas parce que je vous le dis, parce que viendra un jour l’évidence que là est la seule solution logique. Il faut que l’esprit insuffle au mental la connaissance que le monde n’a rien à offrir de durable et que la seule option qui demeure viable, sur un terme dépassant celui que la mondanité nous propose — et que le Dieu de Moïse et d’Abraham avait arbitrairement limité à cent vingt ans après les excès vitaux des premiers hommes, dont Mathusalem fut l’exemple majeur —, est celle qui doit nous pousser à dépasser la fausse réalité du monde — comme celle de la Matrice — pour se rattacher à la réalité de l’éternité qui est notre vérité originelle. C’est autre chose que de lancer sa main vers une excroissance rocheuse ou son pied hors d’un avion ! C’est pour cela que le monde ne doit pas être évacué de l’équation. Ce n’est qu’après avoir exploré sa vanité que l’on peut commencer à s’interroger sur l’humanité et ensuite sur la divinité. En effet, si l’on n’est pas convaincu que ce monde est vain, on ne peut comprendre l’illogisme d’une humanité consciente et de ce constat aberrant on ne peut tirer la conclusion de l’idiotie d’une divinité anthropomorphique, simple évolution des divinités mondaines animistes et du panthéon gréco-romain. Par contre, si l’on a réussi à atteindre ce stade, qu’il ne faut pas chercher à situer dans plan vertical de valeurs mais simplement dans un plan horizontal de cheminement, on est prêt à envisager un autre possible. Celui du caractère étranger de ce monde. Or, quand on perçoit l’environnement comme étranger à soi c’est simplement que l’on a compris qu’on était étranger à lui. Et si l’on perçoit aussi qu’une part de nous est totalement attachée à ce monde c’est alors qu’il faut comprendre que nous ne sommes pas monolithiques.

L’éveil plénitude et non fuite du réel

J’espère vous avoir correctement transmis ma pensée et ne pas vous avoir égaré dans des circonlocutions oiseuses. Car le message est sans ambages. Je pense que nous sommes étranger à ce monde et qu’une infime partie de notre moi profond est notre moi réel. Le reste n’est qu’un outil de contrainte destiné à empêcher ce moi réel de s’éveiller. Ce moi réel est l’esprit.

Vous comprenez sans doute mieux maintenant pourquoi j’ai choisi ce titre pour mon propos. Un peu comme le noctambule que la froidure du petit matin, chantée par Jacques Dutronc dans Paris s’éveille, s’extrait de cette nuit d’oubli — vécue dans ce club enfumé où l’assourdissante musique empêche toute réflexion et contraint à une agitation fébrile en rythme avec les autres zombies venus, eux-aussi s’illusionner quant à leur réalité —, l’éveil obtenu par la connaissance du monde et de soi dégrise celui qui se croyait vivant et qui fuyait sa mort inéluctable par tous les artifices que la science et les loisirs nous offrent. Ce dégrisement spirituel laisse à la bouche la même amertume que la longue nuit de fumée et d’alcool mais offre aussi la même bouffée d’air pur que le vent matinal qui nettoie l’air quand les balayeurs nettoient les caniveaux. Ce que je vous propose ce n’est pas une leçon de vie, c’est un témoignage jeté vers vous comme un message dans une bouteille. Mon propos déjà trop long n’a pas de morale à proposer. Tout ce qu’il dit c’est que celui que je suis n’est pas différent de vous. Et donc, il peut être intéressant de le regarder s’agiter dans son bocal et de demander si ses gesticulations n’ont pas un sens finalement. Ensuite, il vous appartiendra de savoir si vous trouvez ce monde cohérent ou pas et mon intervention intéressante ou ridicule. Le reste vous appartient ; continuer à virevolter autour de la grande lampe qui éclaire ce monde ou entamer vous aussi votre voyage au bout de la nuit en ne vous arrêtant pas à mi-chemin comme Louis-Ferdinand Céline dans son roman[4]. Votre dernière nuit en attendant de découvrir votre premier matin.

[1] L’odyssée de l’espace (2001, 2010, 2061 et 3001) de Arthur C. Clarke

[2] La République de Platon, Livre VII

[3] Matrix film écrit et réalisé par The Wachowski Brothers et distribué par Warner Brothers

[4] Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, prix Renaudot 1932

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