Le jugement et la vanité

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La foi cathare, en ce qu’elle s’exprime dans le monde et par des incarnations mondaines, ne peut rester uniquement spirituelle.
C’est ce qu’avaient bien compris tous les chrétiens authentiques qui la vivaient au quotidien en la formalisant via un ensemble de règles de vie. Pour les cathares cette règle portait le nom de règle de vérité et de justice. Elle renfermait tous les principes nécessaires pour mener une vie chrétienne digne de ce nom et surtout digne de l’enseignement princeps : l’amour divin, que l’on appelle aussi agapé (en référence à sa prononciation grecque), dilection ou Bienveillance.
Cette règle de vérité et de justice comporte plusieurs éléments, mais je vais m’attacher à un seul d’entre-eux dans cet article d’aujourd’hui : le jugement.

Le jugement, base de la vie mondaine

Dans ce monde la vie s’articule autour du principe selon lequel on est soit une proie, soit un prédateur.
Or, quand il s’agit de trouver de la nourriture, de bien se placer dans un système social, de protéger ses intérêts voire sa vie, que ce soit avec une certaine objectivité ou de façon totalement perverse, il advient un moment où il est nécessaire de juger d’un certain ordre des choses afin de faire des choix décisifs pour ses propres intérêts.
Il y a un pas énorme entre le fait de considérer un lapin comme un gentil compagnon ou comme un futur repas.
Sur quelles bases tel produit ou animal est considéré comme comestible ici et non comestible ailleurs, voire tabou parfois ? Ce n’est pas sans aversion que nous apprenons que telles personnes consomment du chien, de l’escargot, du cheval ou tout autre produit que d’autres considèrent comme intouchable.
La base évoquée c’est le jugement qui classe les êtres et les choses selon une hiérarchie de valeurs, arbitraires, parfois futiles et mêmes changeantes selon les circonstances. Tel qui était décoré le 10 novembre 1918 pour avoir assassiné une poignée de soldats allemands aurait été passible du tribunal si son acte s’était produit le 12 !
Le jugement mondain permet de qualifier ou de disqualifier selon des critères qui peuvent dépendre d’une organisme auquel on se réfère pour des motifs divers ou qui dépendent aussi de sa propre conception morale.
On se souvient de l’épisode du film I comme Icare où des cobayes humains acceptaient de faire subir des tortures électriques à d’autre cobayes — désignés par tirage au sort avec les premiers — au simple motif que celui qui exigeait d’aggraver la violence faite à l’autre était investi d’une autorité morale qui, à la fois, impressionnait celui qui acceptait de s’y soumettre et qui le convainquait que sa propre responsabilité était finalement déchargée de tout poids moral.
De façon plus simple et parfois plus perverse, le jugement porté sur l’autre permet de fixer les limites que l’on s’autorise dans ses rapport à lui selon des valeurs morales largement sous-tendues par l’éducation, l’environnement ou les intérêts recherchés, quand ce n’est pas par des troubles psychologiques.
C’est ce principe qui amène le tortionnaire à avilir sa victime pour lui retirer sa dignité humaine et en faire une chose à laquelle on ne saurait se comparer ou qui pousse à masquer les yeux d’un condamné avant de le fusiller pour éviter de croiser un regard qui rappellerait qu’il est notre égal.
Le jugement mondain est donc très souvent dépendant de la place que s’attribue celui qui le pratique vis-à-vis de ce qu’il juge.
Cette opinion qui va pousser à considérer l’autre comme inférieur à soi est ce que l’on appelle la vanité. Terme fort intéressant puisqu’il désigne également ce qui est sans contenu et sans consistance, donc sans durabilité. La vanité des choses de ce monde est de notoriété publique.
Cette vanité qui pousse à se croire supérieur aux autres, en raison de sa force physique ou mentale, de son savoir ou de sa meilleure compréhension, de son intelligence ou de sa plus grande proximité avec ce qui est universellement reconnu comme supérieur, amène logiquement à classer les autres selon une échelle de valeur variable et souvent égocentrique.
C’est bien pour cela que la Bible défend de juger, sauf à ceux qui sont investis par le démiurge d’une supériorité que lui seul attribue. Personne ne semble voir l’incohérence de ce concept qui veut que ce dieu choisisse parmi ses propres créatures laquelle sera autorisée à tyranniser les autres. Et comme par hasard c’est le plus souvent la plus violente qui est choisie ou bien c’est au contraire celle qui est à l’opposé des normes fixé par lui que ce dieu choisit afin de mieux marquer par son inconstance et son incohérence qu’il est le seul maître, donc le seul à pouvoir transgresser ses propres règles.

Ne pas porter de jugement

Évidemment, si l’on veut se détacher un peu de ce monde, le rejet de l’outil principal qui caractérise ce monde semble logique.
D’autant qu’il ne manque pas de références pour expliquer qu’il n’est pas correct de porter des jugements sur les autres.
Une des plus connues est tirée de l’évangile de Luc:
Luc, 6, 41 : « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil à toi ! Ou comment peux-tu dire à ton frère : Frère, laisse-moi ôter la paille qui est dans ton œil, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton œil, et alors tu verras comment ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère. »

Mais le jugement est si profondément ancré en nous qu’il semble impossible à annuler.
C’est un peu comme ces plaques de plastique ou de métal qui, ayant subi une déformation sont impossible à remettre en leur état initial et qui se déforment dans l’autre sens quand on tente de les remettre à plat.
Et c’est ce qui se passe pour nous. Le rejet du jugement amène à l’extrême inverse qui est l’excès d’indignité. Croyant faire preuve d’humilité et de modestie, on en arrive à se dévaloriser soi-même de peur d’être coupable de vanité ou de jugement sur les autres. La règle de vérité exige que l’on ne se mente ni dans un excès positif, ni dans un excès négatif et la règle de justice veut que l’on se considère à sa juste valeur. Par contre, pour les autres, faute d’être à leur place et de savoir ce qu’ils sont vraiment, il convient de ne pas s’interroger à leur sujet.
Ne pas juger ne veut pas dire ne rien remarquer, ni ne rien signaler. Observer quelque chose et le signaler n’est pas jugement mais attribuer un critère de valeur subjectif en est un.
Dire qu’untel agit en contradiction avec un principe est une observation, dire que cela en fait un mauvais homme est un jugement.

Ne pas juger c’est ne pas se comparer

Reconnaître sa propre imperfection doit mettre à l’abri de vouloir stigmatiser. Cela nécessite cependant un éveil réservé aux plus avancés d’entre-nous car pour connaître son indignité il faut savoir apprécier justement sa place réelle.
Le bon chrétien sait qui il est et ce qu’il est, non pas qu’il se considère comme bon chrétien, bien au contraire, il sait qu’il n’est pas un bon chrétien puisque connaissant le Bien il voit combien il en est éloigné et combien il s’empêche de s’en rapprocher à chacun de ses actes dans ce monde.
Cette confrontation entre notre indignité et la perfection révèle l’horreur de notre condition.
Le bon chrétien se sait imparfait en tous points et ne peut que vomir sur sa nature matérielle qui le rend impropre à approcher la perfection qui est son espoir.
Comment pourrait-il comparer quoi que ce soit à la boue qui le submerge ?
Pour autant, sa connaissance de son état réel en fait quelqu’un d’éveiller et capable de conduire modestement les autres dans la bonne voie. Pas au but car cela le dépasse mais dans la voie qui mène au but.
Là est le chemin.
Avancer dans la certitude de sa propre indignité c’est se concentrer sur l’essentiel. Faire tomber un peu de la boue qui macule notre esprit, c’est le travail de notre vie.

« Connais-toi toi-même »

Socrate louait le peuple qui avait mis cette devise au fronton de son temple.
Quelle merveilleuse ambition que d’essayer de comprendre ce que l’on est pour espérer s’améliorer.

Ce travail de mise en perspective de ce que l’on est, et de rapport aux autres dégagé d’une quelconque mésestime de soi et toute envie de juger l’autre offre la sérénité de celui qui accomplit sa tâche en ce monde et qui sait tendre la main sans mettre dans ce geste autre chose qu’un peu de Bienveillance. Le bon chrétien est un passeur qui fait monter dans le bateau ceux qui veulent bien y monter et qui n’en tire aucun avantage pour lui. Son propre bateau est le même et est soumis au même courant qui mène au but espéré.

C’est à cette disposition que les croyants reconnaissaient les bons chrétiens et qu’ils s’en remettaient à leur bon sens et à leur profonde Bienveillance pour les départager dans les petits conflits qui les opposaient entre-eux car ils savaient qu’ils n’avaient à craindre aucune sentence des bons hommes mais qu’ils pouvaient espérer de bons conseils de leur part.
Article repris à partir de celui publié le 15/05/2008

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