Le phénomène cathare – René Nelli

Le phénomène cathare – René Nelli

Quatrième de couverture

Dans la pierre qui monte, toujours une
avec le rocher que je contemple,
s‘arc-boutant, transpercés
de tous les rayons de la lumière, les contreforts
des vieux châteaux d’Aquitaine et
d’ailleurs, en arrière-plan
desquels, celui de Montségur, qui brûle toujours…

André Breton

Dans « Le phénomène cathare », René Nelli essaie de reconstituer l’essentiel de cette philosophie hétérodoxe, en profondeur, «généreusement», au lieu de s’en tenir à l’interprétation « au pied de la lettre » qui, en bien des cas, équivaut à une trahison. C’est un précis de la pensée cathare qu’il nous livre ici, solidement appuyé, certes, sur les sources, mais éclairé aussi par tout ce qui peut se déduire légitimement des témoignages, de sorte que son étude se situe à mi-chemin entre l’histoire des mentalités et lhistoire de la philosophie. Cette première partie est complétée par deux courts essais consacrés à l’examen des problèmes moraux du catharisme.

On trouvera, en outre, dans « Le phénomène cathare », un certain nombre de textes mystiques, légendaires, poétiques, qui tendent à rendre imaginable l’atmosphère spirituelle dans laquelle s’est constituée la doctrine dualiste et le climat religieux dans lequel croyants et Parfaits ont vécu. Plusieurs de ces écrits n’avaient jamais été traduits en français.

Le livre se termine par une recension complète des vestiges archéologiques du catharisme occitanien. Si René Nelli ne les tient pas tous pour authentiques, du moins il les examine et les passe tous en revue, fournissant ainsi aux spécialistes des points de départ solides pour leurs propres investigations.

Sans prétendre épuiser son sujet qui est immense, «Le phénomène cathare» s’attache à faire le bilan des connaissances actuelles, à proposer quelques interprétations nouvelles, à suggérer des directives de recherches inattendues et fécondes.

Commentaire de Déodat Roché

L’auteur, dans son Avant-propos, nous dit sa résolution « d’aborder les traités dogmatiques du catharisme avec un esprit critique certes, mais aussi avec la volonté de le saisir philosophiquement… Cependant il y a un arrière-plan et des perspectives qu’il faut essayer de restituer », Nous retenons la critique faite aux érudits d’en rester a la lettre et de s’en tenir à son sens immédiat. Mais comment l’auteur, dans son interprétation philosophique va-l-il développer « d’une idée un d’une théorie, les conséquences qui s’en déduisent nécessairement, qui y sont contenues, bien qu’elles ne soient pas toujours formulées ».
Passons sur la liberté qu’il nous laisse de ne voir dans les « méditations personnelles » qu’il nous présente, « qu’une sorte  de  rêverie  littéraire, sans  rapport  avec  ce que  doit être la véritable activité scientifique ».
Quand Nelli nous dit que les principes de la métaphysique « se retrouvent toujours à peu près identiques de siècle en siècle », il méconnaît l’évolution qui est allée des vues concrètes de Platon — qui avait, lui, une expérience authentique de la « vie spirituelle », — aux conceptions abstraites des philosophes modernes qu’il cite, comme Sartre et Heidegger, Il est surprenant qu’il ne voie pas la différence nette qu’il y a entre les notions concrètes de nlhll (néant) et du mélange (d’être et de néant), telles que les concevaient les cathares, et l’idée abstraite que s’en font des philosophes qui ne paraissent avoir aucune connaissance spirituelle, ni avoir à plus forte raison, fait aucune expérience qui dépasse l’intellectualité moderne. (Notons en passant que les cathares admettaient l’égalité des femmes et des hommes et que la nécessité de devenir homme pour être sauvé s’entendait de l’homme intégral qui réunirait en lui toutes les forces masculines et féminines dans la perfection des corps de lumière). Le professeur Puech a vu l’explication des paroles de Bélibaste en ce sens dans l’Évangile gnostique de Thomas, (On peut lire à ce sujet les Cahiers d’Études cathares de 1960, 2e série, N° 5) sur l’Évangile selon Thomas ou les Paroles de Jésus.

Méditation sur la philosophie du catharisme

Nous trouvons au sujet du dualisme, et de Dieu et le principe du mal un intéressant exposé Mais d’abord, pourquoi continuer à parler de dualistes mitigés et de dualistes absolus, alors qu’on connaît les appellations dont usaient les cathares eux-mêmes de concorrèzlens et d’albanais venus de Bulgarie et d’Albanie. Cette observation est nécessaire. Il ne s’agit pas d’une seule question de mots : le terme d’absolu ne peut valoir que pour le Dieu suprême, inconnaissable et non pour sa manifestation par le Christ dans le monde où tout est relatif, le mal comme le bien. Nelli lui-même rappelle que pour ceux que nous appelons les « concorrèziens » le mal se manifeste d’une manière concrète par le monstre du chaos et qu’il apparaît pour les albanais comme une force de résistance au bien.
Nelli rappelle que dans un monde créé de rien par Dieu, il peut y avoir place, « selon Descartes », pour des contradictions relatives et, par conséquent, pour le mal « relatif ». Mais il ne peut s’agir que du Dieu absolu qui renferme en lui tous les contraires et non de sa manifestation dans le monde. Nous reviendrons à cette distinction essentielle du Dieu absolu (le Père) et du Fils émané de lui.
Remarquons en attendant qu’à défaut de cette distinction l’auteur s’engage dans une confusion singulière, il écrit des cathares albanais — qu’il dénomme toujours comme absolus — : « la liberté laissée à Dieu d’entretenir, en vue d’une action providentielle à longue échéance, des contradictions relatives, devait leur apparaître comme une Impossibilité radicale ». Or, au sujet de la théorie de la création, il relève bien que par un troisième mode de création, c’est-à-dire d’organisation d’une substance préexistante, « permission est accordée au mauvais principe et a ses ministres les anges mauvais, d’exercer une contrainte temporaire sur les âmes ».

« Dieu le fait quand, à cause de nos péchés, il ne veut pas l’empêcher » et par conséquent pour « une cause rationnelle ». (Livre des deux principes : chapitre sur la Création).
Quant à ce principe du mal qu’il distingue exactement du diable et de son père Satan, l’Auteur soutient qu’il est la négation elle-même, le néant lui-même, Or, cette assimilation du mal au néant, du mal au non-être absolu, n’a jamais été dans la pensée des platoniciens gnostiques, des manichéens et des cathares ainsi que nous l’avons démontré par notre étude du recueil des Éditions de Delphes sur « les cathares ». Le non-être pour Platon n’est pas le néant absolu, il est la matière primordiale, la nature primitive agitée par des forces qui la secouent irrégulièrement. C’est quand l’Esprit divin l’a organisée, mise en orde par le Cosmos, que l’on considère le résidu comme désordonné et sans Dieu. C’est de lui que vient le mal du monde qui pénètre tous les êlres vivants et engendre le mal moral chez l’homme.
Plutarque commente et précise. Les deux principes opposés, l’Esprit et la matière considérés d’abord comme malléables sont solidaires. « Il n’y a pas de réalisation sans le mélange, la combinaison, de ces deux principes opposés ». Il distingue l’âme désordonnée du chaos et « l’âme ordonnée du monde actuel ». La première existait avant la création, avant l’organisation du monde. Ces forces donnaient des mouvements incohérents à des éléments chaotiques. La seconde est l’âme cosmique. Dès lors, « Le principe du bien, c’est l’Esprit, le principe du mal. c’est l’âme du chaos », terme plus exact que celui de matière neutre. Des forces (dynameis) sont à l’origine du mal par leur résistance et leur rébellion.
Les gnostiques Valentiniens admettaient aussi une substance préexistante et coexistante à Dieu-Esprit (distinct du Dieu absolu, l’Un suprême), et d’après eux, l’âme qui donne les premiers mouvements désordonnés et les premières formes des éléments est « caractérisée ultérieurement comme mauvaise par sa résistance à l’Ordre». Elle est alors le Diable.
Plotin a précisé que la matière sensible n’est pas le néant absolu, mais le dernier degré de l’être. Dans ce monde fait d’un mélange d’intelligence et de nécessité le mal vient, comme l’a dit Platon, de la « nature ancienne » (la matière non ordonnée). Il est le dernier Principe, celui des ténèbres, opposé au premier Principe, celui de la lumière qui est le Bien. ( Ennéades 1-8, 3 et 6).
La Pistis Sophia gnostique nous parle aussi du chaos primitif, de l’organisation du monde, du Père, du Christ et du gouverneur du monde céleste qui deviendra par sa révolte « le Grand Arrogant ». mais il faut arriver a Manès pour trouver non seulement l’opposition de la Lumière et des Ténèbres, soit celle de deux substances toutes deux animées et vivantes, mais aussi le dépassement philosophique platonicien de ce concept pratique et populaire, Une distinction radicale, comme celle des deux arbres du bien et du mal et de leurs deux racines, est cependant relative et pas absolue. Nous savons par le philosophe Alexandre de Lycopolis que, selon Manès, les entités spirituelles, les forces (dynameis) qui agissent dans le monde, causent, les unes des mouvements désordonnés qui apparaissent comme matière chaotique, ténébreuse et sont la racine de tous les maux, les autres, des mouvements ordonnés, et sont la racine du bien. Le mal a ainsi une activité réelle, il est positif comme le bien, il n’est pas une simpie privation qui ne serait qu’imperfection de l’être.

Nous arrivons aux cathares que l’on considère avec raison comme des néo-manichéens. Il est normal de rechercher le sens des termes dont ils vont se servir et particulièrement celui de nihil (néant) dans la philosophie platonicienne des manichéens, essentiellement concrète, plutôt que chez des philosophes abstraits comme Heidegger. Nelli nous dit que les traités cathares évitent de définir le mal et nous voyons bien qu’ils le caractérisent pat ses effets. Les entités mauvaises et particulièrement celle de Satan, qu’on appelle le « mauvais Dieu » sont des êtres. La puissance de Satan est de son être et c’est l’inspiration du mal, l’orgueil, qui l’a fait dévier et l’a amoindri comme un moindre être En affirmant que le principe du mal est le néant lui même, le néant absolu, Nelli va donner au néant absolu, une existence qu’il déclare lui-même incompréhensible (page 42). Or le dominicain G. de Bergame disait bien que selon les cathares « le Diable a créé hylè ou premier ordre du monde, matière que nous retrouvons ici comme créée et que Plalon désigne comme l’âme élémentaire, les vertus (dynameis) dont les mouvements désordonnés apparaissent comme matière ». (Summa contra cathares. Dollinger I, page 374). Cette âme diabolique est considérée comme mauvaise parce qu’elle fait obstacle à l’évolution normale vers le bien.

M. Nelli est mal venu d’interpréter à la manière de Heidegger, comme néant absolu, l’expression de nihil, du Traité anonyme du XIIIe siècle (dont nous avons publié la traduction de M. Duvernoy dans nos Cahiers IIe série, N” 13 de 1962 : C’est sans Dieu que le néant a été fait). La traduction occitane cathare de l’Évangile de Jean 1. 3 disait déjà de Dieu : « Toutes choses ont été faites par lui, mais sans lui a été fait le rien ». Nous retrouvons là exactement le chaos primitif existant sans Dieu, c’est-à-dire avant que Dieu organise le Cosmos et y crée toutes choses, c’est-à-dire organise le chaos primitif. La contusion par Huesca entre le Diable qui est actif, avec le néant, indique bien que ce néant dont il est l’âme est le moindre être, le chaos. Antonio Orbe démontre que les manichéens (selon Augustin) donnaient à nihil (rien) le sens positif de chaos. Terra inanis de la Genèse et par suite de Diable.
Huesca l’atteste des cathares qui entendent, comme les manichéens, par nihil une « substance corporelle, incorporelle et toutes les créations visibles ».
Selon les concorrèziens et la Cène Secrète de Bulgarie, Satan descendant dans le feu inférieur y est rempli de malice, c’est bien là dans ce chaos et c’est de lui que se manifeste le mal. Il est nettement inexact d’attribuer aux « Albanais » et à Jean de Luggio, l’idée du monde actuel comme néant absolu, alors qu’ils le caractérisent comme un mélange fait de la matière préexistante, (Chapitre De la Création : créer ou faire comme à partir d’une matière préexistante).
Le caractère transitoire du monde visible qui est mêlé de bien et de mal, ne signifie pas qu’il soit tout à lait illusoire et tout à lait « en dehors de la substance divine ». Le temps, la matière, des milieux anéantis, temps-éternité, être-néant, sont des expressions abstraites d’un dualisme absolu, irréel, alors que le monde entier a été formé et se transforme dans le temps, sous divers états de la matière, la deuxième création, selon J. de Lugio, étant précisément la transformation des mauvais en bons.
Les anciens disaient, et Plutarque particulièrement, que « l’âme du monde causant les mouvements mesurables et ordonnés du devenu est le temps même». Selon une formule célèbre : « Le temps est l’image mobile de l’éternité ». Le devenir du monde se déroule dans une éternité relative, c’est-à-dire dans de grands cycles de temps. Les Nouveaux cieux et la Nouvelle Terre des cathares seront dans un cycle, dans une période du Temps,

Il est abusif de prendre à la lettre le manque de charité comme néant absolu, alors qu’il s’agit d’un ensemble d’êtres. Le chapitre XIII du « Traité anonyme » déclare bien que le présent monde est néant en citant l’Apôtre Paul « Si je n’ai point de charité, je ne suis rien » (Cor. XIII, 2) mais les citations des Psaumes indiquent bien que les nations et les méchants sont rejetés vers le néant, et le chapitre XVI précise bien que « les rois et les peuples considérés comme mauvais sont descendus en enfer et assujettis a un dieu étranger ». Ils existent donc d’une certaine manière dans le monde où le bien est mêlé au mal, dans ce monde que le Traité anonyme lui-même décrit comme un mélange. Le lecteur qui verra ainsi sur ce point essentiel le catharisme dans la ligne du Manichéisme chrétien ne s’arrêtera pas à l’idée du mal absence de bien ou néant, qui vient de St Augustin. Il n’aura pas à accepter cette idée reconnue par Nelli comme Incompréhensible d’un néant cause du mal, d’un néant absolu qui agit. Il trouvera dans la philosophie platonicienne, sans abstractions à la Heidegger, que Satan agit en tant qu’être et que l’origine. le principe et le but du mal ne sont pas encore élucidés.
Nous avons déjà indiqué, à propos des « Écritures cathares » quel était le rôle du Christ. Ce n’est pas seulement une tâche d’enseignement que le Christ a remplie. Sans être de ce monde il agit dans le monde et c’est dans le lemps qu’il se sacrifie et remporte la victoire sur le mal en l’assumant. Les existentialistes n’ont aucun remède à l’angoisse, au sentiment de la destruction et à la crainte de la mort. Mais Nelli voit bien cependant avec Jean de Lugio dans la création du second degré… la « réfraction dans le temps de la toute puissance divine surmontant naturellement dans l’éternel l’inquiétude, l’instabilité du mauvais principe (p. 52). Précisons : Le Christ donne la foi en l’éternité dans le temps de sorte qu’en lui, dans le monde futur de la Jérusalem Céleste — et non dans une éternité abstraite —, le mal sera définitivement vaincu sous ses Formes de la souffrance tl de la mort.

La liberté

Nous iu- voyons jusqu’ici pas quel est le but, la raison d’être du mal consenti par Dieu. Nelli traitant de la liberté nous donne-t-il des réponses satisfaisantes avec la manière dont il conçoit le catharisme ? Il y a une différence entre le point de départ philosophique des bogomiles, de l’École cathare de Bulgarie, des concorrèziens et celui des Albanais et particulièrement celui de Jean de Lugio. Les premiers usant du mythe du péché originel commis par libre choix et expliquant ainsi la chute, loin que l’on puisse voir dans le libre arbitre la conséquence du péché : les seconds, partant directement de l’action des mauvaises entités qui ont subjugué l’homme. Pour tous l’épreuve du mal était surmontée par l’initiation à l’Esprit et au Christ qui les libéraient. M. Nelli a bien vu cela. Nous avons recherché la source de la première École chez les origénistes et celle de la seconde chez les manichéens dans notre étude « De Platon aux chrétiens cathares » (Cahiers d’Etudes cathares, 1963, IIe Série, N° 26). Ceci redresse l’idée que, s’écartant du dualisme radical, les Garatenses par exemple, l’auraient transformé « en une sorte de catholicisme purifié, spiritualisé… » p. 67), C’est le détachement de l’Unité suprême qui est, selon Origène, l’affirmation en Satan d’une volonté personnelle. Mais Lucifer, qui est séduit par les créations matérielles de Satan, donne aux âmes humaines l’impulsion de la liberté selon la prière de Bélibaste (p. 51) (Registre d’Inquisition de Jacques Pournler, T. II, pp. 461-462) qui est de l’École synthétique de Bosnie et du Midi de la France. L’âme humaine est ainsi engagée en ce monde dans le conflit du bien et du mal.
Il est constant que tous les cathares voyaient l’âme engagée dans la contrainte du péché, qu’elle ait été libre à l’origine ou qu’elle ne l’ait jamais été. Dans sa critique du libre arbitre ( Chap. VI ), J. de Lugio constate celte condition de l’homme, mais il fait un faux raisonnement quand, parlant d’un homme oui n’a jamais fait le bien, ne le fait pas et ne le fera jamais, il en tire que « la puissance du salut n’a jamais été en lui … Ce qui ne passe jamais à l’acte nous ne pouvons dire en bonne logique qu’il est de quelque manière en puissance ». Au contraire, la puissance qui n’est pas encore passée à l’acte peut se manifester dans l’avenir. On peut lire a ce sujet de Bergson : La pensée est le mouvant (p. 10 et suiv.) et surtout le chapitre III. p. 98 et suiv. sur le possible et le réel.
Qu’est-ce qui nous délivrera de notre servitude actuelle sinon la connaissance du bien et du mal ? « Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous délivrera », a dit Jésus. Et cette vérité quelle est-elle ? On la trouve certainement par la connaissance de l’être et du moindre être (et non du néant qui n’est pas). Dans ses expériences l’âme, ignorante encore, ne fait pas le mal consciemment ; ce sont les épreuves qui l’éclalrent. Voilà le but du mal décrit par J. de Lugio par la troisième création, quand Dieu permet le mal, quand à cause de nos péchés, il ne peut l’empêcher … C’est la souffrance qui éveille dans la conscience la volonté du bien et voila le rôle du mal. C’est ensuite que le Christ purilie l’âme du mal i C’est la seconde création selon J. de Lugio qui change les mauvais en bons, grâce au secours de l’Esprit qui éclaire l’âme de l’initié, et à l’amour du Christ qui la pénètre.
Nous ne pouvons répondre sans cesse aux expressions de néant que Nelli reprend dans toutes ses pages contrairement au texte de J. de Lugio : Les ténèbres et le mal ont été créés à partir d’une réalité préexistante (p, 132 des Écritures cathares : Livre des deux principes).
On trouvera d’autres clartés, que dans les abstractions de Heidegger, dans l’ouvrage du Dr Büchenbacher : Nature et Esprit, Fondements d’une philosophie chrétienne ». « La science étudiait en tous les domaines l’ordre du Cosmos établi par des lois précises, mais la science de l’atome a découvert an domaine sans règles qui est celui du chaos primitil de la philosophie grecque. Le Cosmos et le chaos sont des pôles opposés de la Nature ».
« Un être n’est libre que lorsqu’il se détermine pat ses propres lois (disons qu’il est autonome). Le moi n’est là d’abord que par la nécessité de son être (la loi de son être) ».
Mais précisément un véritable moi maître de ses propres lois doit pouvoir les nier, les réduire à l’état de chaos. « S’il agit d’une manière antinaturelle, antispirituelle, d’une manière qui n’est pas juste, il crée un mal ». Mais l’homme qui a succombe au mai pour être libre et ne l’est pas en ce sens, peut, grâce a la connaissance de l’Esprit et l’aide du Christ, « fortifier le bien présent en lui d’une manière naturelle et conquérir en Christ un degré supérieure de son être »… Il doit transformer ce chaos où il est tombé en un ordre, un Cosmos nouveau.
Le Dr Büchenbacher écrit aussi : « Le tragique de la manière de philosopher de Heidegger est qu’il ne peut pas trouver la voie de l’individualité (eigenlichen), c’est-à-dire du Moi saisi en soi » … « Ses descriptions ne touchent que le Moi de la conscience habituelle ». Or, « le Moi supérieur peut dans la transformation du Moi inférieur, dans sa positivité (faktizitat) qui certes n’est pas libre, œuvrer en liberté et se développer en être spirituel ». C’est précisément de cette transformation de l’existant pour la vie et non pour la mort que le Consolament des cathares était le symbole. M. Nelli arrive d’ailleurs à dire des âmes humaines « instruites qu’elles sont à la fin par l’expérience du mal et du malheur, elles adhèrent alors à Dieu »… (p. 55).
Cependant, quand il traite de l’eschatologie, il est dans un singulier embarras. D’abord la fin d’un temps, c’est-à-dire d’un cycle d’évolution prédit par l’Apocalypse et décrit par la Cène secrète ne s’oppose pas au salut de toutes les âmes dans une dernière période de l’évolution. Pourquoi le drame humain s’est-il déroulé dans le temps historiquement ?… C’est que les deux nouveaux et la Nouvelle Terre seront des réalités concrètes dans le temps et non le résultat  d’une transformation et non d’une substitution. Si l’œuvre de Dieu ne peut se parfaire « qu’après le drame satanique et en fonction de lui » et si la Bible elle-même étale l’œuvre de Dieu dans le temps sur sept jours (p. 62 et note 39), c’est qu’il s’agit de périodes d’évolution dans le temps.
L’embarras  de  Nelli  vient  de l’opposition abstraite du temps et de l’éternité dans laquelle il s’est enfoncé et qui l’amène à penser que « l’âme à la fois perdue, sacrifiée et sauvée dans l’éternité, se prête à cette feinte historicité, expression de sa propre ignorance et du peu de réalité de Satan ». Avec l’historicité du monde », nous voilà en plein mirage satanique ! Mais nous voyons maintenant que prendre le nihil, le néant, dans un sens absolu n’amène qu’a la confusion et au chaos dans l’interprétation même des doctrines cathares. Retenons que, dans le mélange qui constitue ce monde, le chaos, qui n’est pas néant absolu entre dans l’existence de l’être et abordons la question capitale de l’origine du mal, à propos de la conclusion de Nelli (page 70, note 44).