Écritures cathares – René Nelli

Écritures cathares – René Nelli

Quatrième de couverture

Cet ouvrage avait été voulu, conçu et réalisé par René Nelli dès 1959, dans le but très clairement défini d’offrir au lecteur sous une forme accessible — c’est-à-dire en traduction française — mais avec un souci permanent de rigueur historique et d’intelligence critique, l’ensemble des textes originaux écrits par les cathares, qui datent des XIe – XIVe siècles. On trouvera ici une réédition actualisée et complétée des textes nouvellement retrouvés.
Écritures cathares se compose d’un apocryphe bogomile (l’Interrogatio Johanis ou Cène secrète), de deux traités (Traité anonyme et Livre des deux principes), de trois rituels (rituel latin de Florence, rituels occitans de lyon et Dublin), textes présentés, traduits et commentés par René nelli (avec une introduction sur les origines et l’esprit du catharisme) — sauf le rituel de Dublin traduit et commenté par Anne Brenon.
Ces écrits cathares rectifient avec infiniment de précision et de sensibilité, la vision parfois à l’emporte-pièce des inquisiteurs, qui fut longtemps la seule source documentaire à disposition des chercheurs. Ils complètent heureusement l’information là où béait une lacune, réorientent bien des perspectives qui paraissent déroutantes. Décrit et décrié comme hérésie manichéenne par la polémique catholique médiévale, le catharisme se définit comme exigence chrétienne, et des plus hautes, dans ses propres livres.
Le livre des Cathares pour des lecteurs d’aujourd’hui.

Mon commentaire
Cet ouvrage regroupe l’ensemble des écrits authentiques des cathares qui ont échappé à la destruction.
Son caractère essentiel tient au fait que la raréfaction organisée des documents cathares rend plus important ceux qui nous sont parvenus.
Certes, ces textes sont d’inégale qualité et chacun tiendra l’un pour plus important que l’autre selon sa propre sensibilité. L’apocryphe bogomile n’étant pas de plume cathare peut paraître moins essentiel. Le Livre des deux principes et le traité anonyme de par leur nature volontairement polémique présentent un grand intérêt dans la connaissance de la doctrine cathare, mais ils émanent clairement d’un courant cathare particulier. Le Rituel de Dublin qui appartient à un autre courant est intéressant mais il pose de nombreuses questions relatives à sa date tardive qui est en porte-à-faux avec la nature de son contenu. En fait chacun se fera son idée et ce qui compte le plus est d’avoir cette matière à disposition.

Commentaire de Déodat Roché

Le premier ouvrage « Écritures cathares » qui met à la disposition du public la traduction de textes importants”est précédé d’une introduction que nous allons examiner. L’auteur se propose de « dégager la pensée philosophique et religieuse du Catharisme des interprétations trop étroitement historicistes — ou sociologiques — auxquelles elle est périodiquement soumise ».
Nous pouvons aujourd’hui distinguer avec plus de précision l’origine différente des deux courants principaux : l’un, celui de l’École de Bulgarie, venant par les bogomiles des origénistes et des manichéens, l’autre, celui de l’École d’Albanie, venant directement du manichéisme chrétien. Les deux Écoles se rejoignent par la philosophie platonicienne appliquée à l’explication des Écritures par la conception d’un dualisme radical et des deux facteurs ou organisateurs du monde des esprits et du monde des corps ; ce qui justifie l’appellation de néo-manichéisme. On a pu, à ce sujet, lire dans le fascicule n° 26 (Été 1965) des Cahiers d’Études cathares l’étude « De Platon aux chrétiens cathares par les origénistes et les manichéens ». L’École cathare de Bulgarie analogue au bogomilisme, n’a pas, avec sa Cène Secrète, une origine première manichéenne, mais en a fortement subi l’influence. Nous avons souvent montré que les dénominations de dualisme absolu et de dualisme mitigé sont superficielles. Les distinctions des thèmes qui seraient plutôt manichéens de ceux qui seraient gnostiques est faite par René Nelli en un résumé discutable à plusieurs points de vue que nous retrouverons par la suite à propos de l’esprit du catharisme.
L’Auteur veut ici donner « un rapide aperçu des tendances philosophiques essentielles du catharisme ». Dès la question de Dieu on sent l’intervention directe d’un point de vue philosophique qui lui fait considérer le mal comme néant, bien qu’il use aussi du terme plus correct de moindre être. Au sujet du mal, nous lisons d’abord que le mal est tout ce qui pousse vers le moindre être mais nous n’avons jamais lu nulle pari que les manichéens « avaient cru le trouver dans un existant infiniment anéanti la matière », D’ailleurs quand le manichéen Fauste de Milève (et non Fortunat) appelle l’autre principe matière, ou en un terme plus connu, démon, il s’agit d’une matière animée chaotique et non anéantie dans un sens absolu.
Le Principe du mal est bien distingué par les cathares de la matière « qui ne sautait être en elle-même absolument mauvaise». Satan aussi, « manifestation du mauvais principe ». ne peut être confondu avec lui mais qu’est-ce qui autorise à dire que les cathares croyaient à un mal absolu ? Il n’y a qu’un Absolu inconnaissable, ineffable, c’est le Père selon  l’expression chrétienne.
Il est vrai que les deux principes ne sont pas égaux, le mauvais ne se manifestant que dans le monde temporel actuel (visible ou occulte), mais il ne se manifeste que par des êtres qui, inspirés par lui, sont en décadence, alors qu’inspirés par le principe du bien, ils s’élèvent ou peuvent s’élever vers la perfection. Cependant l’action du bien et du mal, toute relative qu’elle soit, est positive et on ne peut dire, avec Nelli. que Dieu, selon les cathares, « doit attendre que le mal vienne expirer, de conséquences en conséquences, au bord de son éternité ».
Nous avons souvent démontré que la distinction d’un dualisme absolu et d’un dualisme mitigé est arbitraire et fausse. Elle vient des critiques de l’ancienne gnose par ses adversaires. (On peut lire en ce sens Amélineau : Essai sur le gnostidsme égvplien. Introduction). On ne peut dire sans explication que les « dualistes mitigés » n’admettaient qu’un seul « principe : le Dieu bon et qu’il y en a deux pour les autres : « Dieu et le Mal, c’est-à-dire : le néant». En réalité les premiers partaient du Dieu unique, Principe absolu, mais admettaient deux organisateurs — factores — l’un des esprits, l’autre des corps agissant selon la volonté du Père (d’après la Cène Secrète) ; alors que les seconds admettaient deux organisateurs (principes) analogues aux factores, mais ne concevaient l’action du mauvais qu’avec la permission du Dieu unique (Livre des deux principes).

Notons ici que ce n’est pas au commencement du Monde, « au début même de la manifestation », que se situe l’intrusion du mal (selon la Cène Secrète), mais au moment de la révolte mythique de Satan, antérieurement administrateur du Cosmos. On ne doit pas confondre l’intrusion du mal avec ce que Nelli appelle la contamination de l’être par le non-ètre et qui n’a été autre que la diminution de certains êtres vers le moindre être (et non le non-être absolu, aussi impensable que l’Être absolu). D’autre part quand Lucifer est en présence d’un  monstre, du  chaos, on  ne peut  parler d’un « principe  infiniment anéanti » ou d’une « négation  pure » ce chaos est une réalité matérielle et non une abstraction.
Les pages sur « La Liberté » étant corrigées et développées par Nelli dans « le phénomène cathare », nous en remettons l’examen au cours de l’analyse de cet ouvrage. Il est visible que la question du salut ne doit pas être séparée de celle du rôle du Christ, sans quoi on peut penser inexactement que, selon certains cathares, « il était absolument nécessaire » que les âmes, au cours des vies successives, se libèrent du mal et ajouter simplement que tout homme qui menait l’existence d’un parfait chrétien « n’était pas loin d’être sauvé ». Et encore que les simples croyants et les infidèles n’étant pas libres, devaient attendre que les épreuves les eussent pour ainsi dire transformés malgré eux. Ce serait méconnaître l’action salvatrice du Christ qui les libère.
Comment soutenir que Jésus-Christ a eu « dans le catharisme un rôle moins important que dans le catholicisme » en y voyant « une tendance nettement docétiste… à se représenter l’Incarnation comme ayant seulement une valeur symbolique ». Le sacrifice du Christ incarné est bien, comme pour les manichéens, le symbole du sacrifice de l’homme primordial, mais c’est l’ignorance de la nature du corps dans lequel s’est manifesté le Christ qui l’a fait prendre pour une apparence. Dans notre étude du fascicule n° 26 (Été 1965) de nos Cahiers : « De Platon aux chrétiens cathares par les origénistes et les manichéens », nous démontrons avec des textes gnostiques et cathares la réalité spirituelle et terrestre du corps du Christ. Mission d’enseignement du Christ, certes. mais son sacrifice réel était écrit dans la version cathare de la première Êpître de Jean (5-19) en des termes qu’on ne lit pas dans le texte de la Vulgate : « Jésus-Christ a souffert la passion, a été crucifié et est ressuscité pour nous ».

La morale cathare est vue trop exclusivement par Nelli dans le sens du renoncement au monde et pas assez dans celui de l’activité Chrétienne dans le monde. Ainsi il est vrai qu’avec Orlgène et Augustin, les cathares considéraient l’acte sexuel comme toujours mauvais par la concupiscence qu’il implique, mais Ils recommandaient aux croyants d’éviter la luxure dans « l’état de mariage » généralement consacré par le rite catholique, car ils avaient des femmes légitimes (uxores).
Enfin, c’est une grave erreur que de considérer l’Endura comme un suicide mystique et de dire en outre : « Il est hors de doute qu’elle était dans la logique de leur système moral ». Nous avons, dans notre réponse à Riol, établi que l’endura était un jeune limité et normal. Il n’est pas du tout « évident » que les cathares aienl souhaité d’être libérés pai la mort de tout contact avec le mal. Leur respecl de la vie que reconnaît Nelli et cet amour actif dans l’accomplissement des œuvres qu’il leur accorde aussi, permettra au lecteur attentif de discerner la vérité.
(Nous verrons ultérieurement ta traduction de la Cène Secrète el les notes pour essayer de présenter quelques solutions aux problèmes posés par les passages obscurs ou discutés.)i

Introduction au Livre des deux Principes

Nelli exposant les conceptions de Jean de Lugio note que « le principe du mal est en lui-même inconcevable ; il ne coïncide pas avec ses manifestations ». — Il est contradictoire, de voir en lui « le Père du diable » qui est un être et de conclure que le principe du mal « ne saurait être que le néant » considéré comme absolu. Erreur qui amènera l’Auteur à traduire Inexactement le Livre des deux principes (pages 127 et autres) penitus malus par absolument mauvais, au lieu de profondément mauvais, de traduire sans cesse vanissima, choses très vaines par toutes de néant, et de ne pas lire correctement le 3e verset, chapitre I du prologue de l’Evangile de Jean sans lui (le Verbe) a été fait le rien (qui est le chaos primitif, c’est-à-dire un rien relatif par rapport au monde qu’a organisé le Verbe).
Si on ne veut pas voir que les doctrines cathares s’expliquent par une philosophie platonicienne, on ne les comprendra pas : Des dieux inférieurs ont organisé le monde matériel. Lucifer et Satan étaient des organisateurs des corps. Ce sont, selon les cathares, des êtres spirituels qui sont puissants en tant qu’êtres (et non comme dérivant du mal), c’est-à-dire comme agissant sut l’impulsion du mal. Le Père du diable (Lucifer), c’est Satan et non le principe du mal considéré comme néant. Le mal est dans l’être ce qui est contraire à la nature de l’être disaient les manichéens selon Augustin.
Seuls des êtres agissent d’une manière plus ou moins parfaite et c’était, selon Manès, la direction et le résultat de leur action que nous considérons comme bons ou mauvais. C’est un dualisme dynamique. Parler d’existence d’emprunt pour la matière ne signifie rien, car la matière était préexistente, selon Jean de Lugio comme pour les manichéens, c’est-à-dire qu’à l’état de chaos elle existait avant la « création » du monde dans le sens d’organisation. C’est ensuite que l’âme vivante de cette matière agit d’une manière chaotique et résiste en partie à l’Ordre de l’Univers, mais elle n’est pas négation en soi.
Nelli se réfère au manichéisme et pense que Jean de Lugio a été amené à rationaliser les mythes manichéens N’est-il pas évident en ce sens que Satan n’a édifié le monde visible et formé les corps physiques qu’avec une matière qui est une réalité, du moins quant aux forces qui se manifestent en son apparence et non en presque rien (prope nihil). C’est le résidu des forces chaotiques qui s’oppose à l’Ordre de l’Univers et ce n’est pas un néant qui pourrait se changer « en limitation active ». Le combat des ténèbres contre la lumière, selon le manichéisme, est impliqué dans les premiers versets de l’Évangile de Jean. Les ténèbres viennent d’une réalité préexistente, elles sont « créées » ténèbres selon le Livre des deux principes indirectement el à partir d’une réalité préexistente (page 332 de la traduction). Noux expliquerons au sujet du Phénomène cathare la distinction traditionnelle à faire entre Dieu absolu et le Logos, le Verbe organisateur, qui n’exerce pas sa toute-puissance précisément pour nous laisser libres. C’est une véritable angoisse existentialiste que nous rencontrons déjà ici, celle du néant, celle de ce qui est « infiniment anéanti », celle d’une créature « gâtée » parce que « elle veut être ce qui n’est pas » ! De là Nelli  arrive à une opposition abstraite et  artificielle entre l’éternité et le temps, et aboutit à un point qu’il déclare obscur : « Pourquoi les âmes sauvées dans l’éternité ont-elles à se libérer dans l’histoire ? » historicité feinte ? mensonge satanique ? — Jamais les anciens philosophes n’ont pensé d’une manière abstraite. Pour les comprendre il faut revenir décidément à Platon ainsi que nous l’avons démontré par différents articles et que nous allons encore le faire par notre critique du « Phénomène cathare ». (Nous examinerons ensuite les traductions du Livre des deux principes et du Rituel ainsi que les notes dont elles sont assorties).