Conte languedocien du Serpent

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Conte languedocien du Serpent

Déodat Roché, Contes et légendes du catharisme
Cahiers d’études cathares, Arques, 2e éd. 1951, p. 32-34

Un homme cultivait sa vigne, comme il en enlevait les pierres, il en vit une qui était grosse et qu’il eût l’idée d’ôter aussi ; quelle ne fut pas sa surprise de découvrir un trou d’où surgit un gros serpent. Il eut une grande peur. Le serpent lui parla : « Qui t’a permis d’enlever la porte de ma maison ? » L’homme s’excusa en lui disant qu’il n’aurait jamais pensé que cette pierre fut la porte de sa demeure. Le serpent répliqua alors : « Je sais que tu as trois filles à marier, si tu ne me donnes pas l’une des trois, je viendrai dans la nuit pour t’étouffer. Va-t’en et donne-moi bientôt une réponse. »

L’homme en rentrant chez lui était triste, triste, tellement triste que ses filles lui demandèrent quelle était la cause de son chagrin. Il leur expliqua que lorsqu’il travaillait dans la vigne et qu’il soulevait une grosse pierre, un serpent sortant du trou qu’elle recouvrait lui apparut et lui dit : « Qui t’a permis d’enlever la porte de ma maison ? » Lui s’était excusé en disant qu’il n’aurait jamais pensé que cette pierre fut la porte de sa demeure, le serpent avait répliqué : « Je sais que tu as trois filles à marier, si tu ne me donnes pas l’une des trois, je viendrai dans la nuit pour t’étouffer. Vas-t’en et donne-moi bientôt une réponse. »

Alors l’ainée de ses filles s’écria qu’elle ne serait jamais la femme d’un serpent et la cadette fit la même réponse. Seule la plus jeune consola son père en lui disant de ne pas avoir d’inquiétude et en l’assurant qu’elle ferait ce sacrifice. Là-dessus, le père prit la plus jeune de ses filles par la main et se rendit avec elle à la vigne.

Le serpent les y attendait à l’entrée de sa demeure ; du seuil de la porte d’entrée, il les invita à descendre sous terre, il passa le premier en rampant, le père et la fille le suivirent. Ils arrivèrent bientôt dans un château merveilleux dont les portes s’ouvrirent sur des appartements magnifiques aux murs tapissés de diamants, garnis de beaux meubles, éclairés par des lustres éblouissants. Le père et la fille furent surpris de voir de si belles choses et la demoiselle en fut si émerveillée qu’elle se tourna vers son père pour lui dire qu’elle acceptait volontiers de devenir la femme du serpent. Dès lors, ils s’entendirent avec lui pour célébrer les noces. Le serpent offrit à sa fiancée la robe blanche et la robe du lendemain, le mariage eut ainsi lieu, des gens de la meilleure société y assistaient ; la mariée était vêtue de sa robe blanche qui avait une longue traîne et le serpent rampait à ses côtés. Après le mariage, les invités se rendirent au château où l’on fit un grand repas, on y servit des mets délicieux et recherchés comme des faisans cuits à la broche devant un feu de bois, des laquais en habits servaient à table.

Le soir quand tous les invités se retirèrent la demoiselle suivit son mari dans sa chambre, mais elle fut effrayée de se trouver sans parents, sans amis, avec un serpent à côté d’elle. Celui-ci voyant son effroi la rassura en lui expliquant qu’il pouvait redevenir homme à son choix, le jour ou la nuit ; il lui demanda aussitôt de dire ce qu’elle désirait qu’il fit. Sa femme lui répondit qu’elle préférait qu’il fût homme pendant la nuit, car elle serait ainsi moins effrayée, le jour elle aurait moins peur que la nuit d’avoir une bête auprès d’elle. Alors le serpent se dépouilla tout de suite de sa peau, la suspendit à un clou près de son lit et lui apparut comme un beau prince qu’une vilaine fée avait ensorcelé. La fée lui avait jeté ce sort en espérant qu’il ne trouverait jamais à se marier. Le lendemain matin, il reprit sa peau et ainsi toutes les nuits il était prince et tous les matins serpent.

Quelques jours après, la jeune mariée alla visiter ses parents. Ses sœurs la voyant vêtue d’une manière somptueuse de belles robes couvertes de diamants furent jalouses d’elle. Elles lui proposèrent de lui rendre visite en son château et elles allèrent en effet passer quelques jours auprès d’elle, leur sœur leur montra toutes ses belles toilettes et ses beaux diamants.

Elles lui demandèrent alors si elle n’avait pas peur d’avoir un gros serpent à ses côtés. Son mari lui avait dit que, si un jour elle invitait ses sœurs, qu’elle prenne garde au moins de ne pas toucher à sa peau pendant qu’il dormirait, sans quoi un grand malheur s’abattrait sur tous deux. Quand la jeune mariée amena ses sœurs dans sa chambre pour répondre à leur curiosité inquiète et leur faire voir que son mari était un beau prince, elle les prévint de ce que son mari lui avait bien recommandé ; si elle les invitait un jour qu’elle prenne garde au moins qu’elles ne touchent pas à sa peau pendant qu’il dormirait sans quoi un grand malheur s’abattrait sur tous deux. Cependant, la sœur aînée en voyant un si beau prince fut remplie de désirs et de jalousie ; pour le regarder de plus près, elle avait pris un flambeau à la main, elle l’approcha par méchanceté de la peau de serpent qui s’enflamma aussitôt. Le prince s’éveilla en sursaut et dit vivement à sa femme qu’elle aurait dû se souvenir de la recommandation qu’il lui avait faite. Aussitôt pour châtier ses sœurs il les toucha toutes deux d’une baguette magique ; les deux sœurs se trouvèrent alors hors du château en rase campagne, d’où elles rentrèrent à leur maison.

Le prince dit à sa femme : « Tu n’as pas écouté mes conseils, je dois te châtier aussi ; prends sept bouteilles vides et sept paires de sabots de fer, lorsque tu auras rempli ces sept bouteilles de tes larmes et que tu auras usé les sept paires de sabots, tu me retrouveras. » Alors il la toucha de sa baguette magique, et elle se vit en rase campagne, seule, égarée. Elle pleura nuit et jour et marcha sans cesse. Elle était d’autant plus affligée et sa marche était d’autant plus pénible qu’elle attendait la naissance d’un enfant. Au bout de quelques mois, elle eut un beau petit garçon ; elle se nourrissait de ce qu’elle trouvait sur son chemin, elle mangeait de l’herbe, des fruits et elle parvenait ainsi à vivre et à allaiter son enfant. Elle marcha sans cesse pendant sept ans en remplissant chaque année une bouteille de ses larmes et en usant une paire de sabots de fer ; elle était toute en haillons.

Au bout de sept ans de pérégrinations, elle aperçut un village et elle entendit des cloches qui sonnaient à toute volée ; elle demanda à la première personne qu’elle rencontra quelle était cette grande fête et celle-ci lui répondit : « C’est un prince qui s’était marié, mais qui a perdu sa femme depuis sept ans. Il se remarie aujourd’hui. » Alors la femme du serpent prit son enfant par la main et alla se placer à la porte de l’église ; son mari qui la reconnut avec beaucoup de joie s’arrêta sur le seuil, et dit à tous ses assistants : « J’avais une jolie clef, je l’ai perdue il y a sept ans, aujourd’hui je la retrouve. Que faut-il que je fasse ? Que je garde l’ancienne ou que j’en fasse faire une nouvelle ? » Tous répondirent : « Si vous étiez content de l’ancienne pourquoi en faire faire une nouvelle ? », et ils s’écrièrent : « Gardez l’ancienne ! » Le prince dit alors : « Voilà ma femme que je retrouve au bout de sept ans, je la reprends. » Il l’amena dans son beau château où ils vécurent heureux et où ils eurent beaucoup d’enfants.

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