Rituel occitan de Lyon – la Règle

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Ce rituel est issu du Nouveau Testament retrouvé à Lyon dans le fond de la bibliothèque municipale sous la côte PA 36.

Introduction

Les plus récents travaux, en cours de publication à l’heure où j’écris ce texte, démontre que ce document fut rédigé à la fin du XIIIe siècle, dans le nord de l’Italie, vraisemblablement dans la communauté de Cunéo (Coni) où Pierre Autier et son frère Guillaume effectuèrent un noviciat de plus de trois ans.
La règle, publiée ci-dessous, est à mettre en parallèle avec les déclarations de témoins devant l’Inquisition de Pamiers et de Carcassonne, car elle présente de surprenantes similitudes avec ces documents. Cela pourrait donc donner à penser qu’il s’agit d’un ouvrage qui était en possession du groupe parti d’Italie pour tenter de rétablir l’Église cathare entre Foix et Toulouse.
La règle de la communauté n’est pas une loi car elle n’est pas arbitraire. Elle est un choix de vie librement accepté par les membres de la communauté cathare et qui définit cette communauté comme étant cathare. Son seul point de référence est le commandement de Jésus : « Aimez-vous les uns les autres… » couramment appelé Amour (agapé en grec), Bienveillance, dilection ou Charité (chez Paul de Tarse).

Le texte intégral

La mission de tenir « double » et de dire l’oraison ne doit pas être confiée à un homme séculier.

Si les chrétiens vont dans un lieu dangereux, qu’ils prient Dieu avec « gratia ». Et si quelqu’un chevauche, qu’il tienne « double ». Et il doit dire l’oraison en entrant dans un navire ou dans une ville, ou en passant sur une planche ou sur un pont dangereux. Et s’ils trouvent un homme avec qui il leur faille parler pendant qu’ils prient Dieu, s’ils ont (ont dit ?) huit oraisons, elles peuvent être prises pour « simple » ; et s’ils ont seize oraisons, elles peuvent être prises pour « double ». Et s’ils trouvent quelque bien en chemin, qu’ils ne le touchent pas s’ils ne savent pas qu’ils puissent le rendre. Et s’ils voient alors que des gens soient passés avant eux, à qui la chose pût être rendue, qu’ils la prennent et la rendent s’ils peuvent. Et, s’ils ne peuvent, qu’ils la remettent dans ce lieu. Et s’ils trouvent une bête ou un oiseau prise ou pris, qu’ils ne s’en inquiètent pas. Et si le chrétien veut boire pendant qu’il est jour, qu’il ait prié Dieu deux fois ou plus après manger. Et si, après la « double » de la nuit, ils buvaient, qu’ils fassent une autre « double ». Et s’il y a des croyants, qu’ils se tiennent debout quand ils diront l’oraison pour boire. Et si un chrétien prie Dieu avec des chrétiennes qu’il conduise toujours l’oraison. Et si un croyant à qui eut été livré l’oraison était avec des chrétiennes, qu’il s’en aille autre part, et qu’il fasse par lui-même.

Commentaire

Comme nous le voyons, il ne s’agit pas de toute la règle de la communauté, mais d’éléments susceptibles d’être utiles à un Bon-Chrétien que j’appelle Consolé mais qui pourrait aussi être appelé ordinant dans le langage moderne puisqu’il est l’ordinateur du culte et du sacrement.
Ces éléments semblent même être une sorte de pense-bête sur des points très précis. On y trouve la position de l’Église vis-à-vis du comportement des croyants et celle qui touche au comportement des Consolés, lors de leurs déplacements, quand ils trouvent, soit des biens disponibles, perdus ou abandonnés, soit des animaux pris au piège.

Le Notre Père et les croyants

Concernant le premier point, nous trouvons dans la déposition de Pierre Maury devant l’Inquisition de Pamiers, les éléments suivants :
Il [Pierre Authié] ajouta : « Vous autres croyants, comme vous n’êtes pas encore dans la voie de vérité et de justice, vous n’êtes pas dignes de prier Dieu ». Je lui dis alors : « Et si nous ne prions pas Dieu, que ferons-nous ? Nous serons comme des bêtes ! » Il me répondit que lui, qui était dans la vérité et la justice, et était digne de prier Dieu, priait et prierait pour les croyants. Je lui demandais : « Et nous donc, nous ne ferons pas une prière à Dieu ? » Il me répondit de dire, quand j’aurais à me lever du lit, à m’habiller, à manger, ou à faire quelque ouvrage : « Benedicite, Seigneur Dieu, Père des bons esprits, aide-nous dans tout ce que nous voudrons faire », mais de ne dire en aucun cas le Pater noster, car nul ne doit le dire, s’il n’est dans la vérité et la justice, car ce sont des paroles de vérité et de justice. Si quelqu’un disait cette prière sans être dans la vérité et la justice, elle ne lui servirait de rien[1].

Dans le même tome, pages 764 et 765, la déposition de Arnaud Sicre d’Ax nous donne la version de Guillaume Bélibaste appelé le monsieur de Morella :
J’étais déjà au lit quand l’hérétique [Guillaume Bélibaste] me dit : « Et vous, comment priez-vous Dieu » ? Je répondis que je me signais du signe de croix, que je me recommandais à Dieu qui est mort pour nous sur la croix et à la bienheureuse Marie, et que je disais Pater noster et Ave Maria. L’hérétique me dit : « C’est parce qu’il ne sait pas parler que le mouton bêle » ! Et comme je lui demandais si je ne faisais pas bien, Pierre Maury répondit : « Personne ne doit dire le Pater noster sauf les messieurs qui sont dans la voie de la vérité. Mais nous et les autres, quand nous disons Pater noster, nous péchons mortellement, car nous ne sommes pas dans la voie de la vérité, puisque nous mangeons de la viande et que nous couchons avec des femmes ».
Je demandais : « Quelle prière ferais-je donc, si je ne dois pas dire le Pater noster » ? L’hérétique me répondit de prier Dieu ainsi : « Que le Seigneur Dieu qui guida les rois Melchior, Balthasar et Gaspar, quand ils vinrent l’adorer dans l’Orient, me guident comme il les a guidés » ! Il ajouta que je ne devais pas dire le Pater noster.

Il me dit pourtant que je pouvais dire le Pater noster, non pas par manière d’oraison, mais pour le conserver dans ma mémoire et ne pas l’oublier, afin que si les confesseurs me demandaient si je le savais, et s’ils voulaient me l’entendre dire, je pusse le dire.

Dans le même registre, à la page 860, figure une copie du registre d’enquête (Inquisition) d’Aragon, dans lequel nous trouvons la déposition de Jean Maury qui répond à la question suivante :
Qu’est-ce que c’est que cette secte, et que croient ceux qui en sont ou qui la suivent ?
Ils croient le Père des bons esprits, et ils le prient ainsi :
« Père saint, Dieu légitime des bons esprits, qui n’a jamais trompé, ni menti, ni erré, ni hésité par peur à venir trouver la mort dans le monde du dieu étranger (car nous ne sommes pas du monde, et le monde n’est pas de nous), donne-nous de connaître ce que tu connais et d’aimer ce que tu aimes ».

Le bien trouvé en chemin

Pour ce point, je trouve dans le registre de Pamiers, le témoignage d’Arnaud Sicre d’Ax :
« Ce même jour, avant et après le repas, Guillemette… expliquant que c’est une règle chez les bons hommes, que s’ils trouvaient une bourse pleine d’or ou d’argent, ils n’y toucheraient pas une obole (ou la valeur d’une obole), mais ils diraient : « Deniers, Dieu vous rende à celui à qui vous appartenez », et ils feraient cela quelle que soit leur pauvreté… De plus si ces bons hommes cheminaient et avaient faim ou soif, et qu’il y eut auprès d’eux des vignes ou des arbres portant des fruits comestibles, ils ne prendraient pas de fruits ni de raisins, et se laisseraient plutôt mourir de faim et de soif, à moins de savoir que ces vignes ou ces arbres étaient à l’un de leurs amis. Ils en prendraient alors pour leurs besoins, et dès qu’ils le verraient, ils lui diraient qu’ils en avaient pris, et, s’il le voulait, les lui rembourseraient à sa discrétion. »

Ce témoignage figure aux pages 755 et 759 du tome III. Il y en a vraisemblablement d’autres que je vous indiquerai le cas échéant.

L’animal pris au piège

Dans ce cas, nous avons deux versions, l’une où l’animal est laissé dans son piège, étant entendu qu’il est mort, et l’autre où s’il est vivant, il est relâché et une compensation financière est mise à sa place pour le chasseur. La version de l’animal laissé est celle du NT occitan dont j’ai fait une étude dans la cosmologie cathare. La version de l’oiseau et de l’écureuil n’est pas documentée dans mes sources actuelles, je vais la chercher et vous la communiquerai secondairement.

[1] Le registre d’Inquisition de Jacques Fournier (évêque de Pamiers) 1318-1325, tome III, page 927 édition Mouton (1978) ou édition Bibliothèque des introuvables (2006).

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