La Paix (Baiser de Paix ou Caretas)

Information
  • Accès total


688 vue(s)
Baiser de paix
© Monique Vidal

La Paix (Baiser de Paix ou Caretas)

Le texte est issu du livre Catharisme d’aujourd’hui. Les notes de bas de page et les références scripturaires ont été retirées afin de ne pas léser les personnes ayant acheté le livre.

Ce rituel est couramment employé par les croyants et les Bons-Chrétiens, notamment à la fin d’un autre rituel. C’est d’ailleurs ce que fait le nouveau croyant quand il vient de réaliser sa première Amélioration.

Il s’agit d’un rituel que je qualifierais de pacte d’appartenance à l’Église, de communion fraternelle entre les membres de la communauté ecclésiale. Ainsi, chacun manifeste aux autres son appartenance à la communauté et confirme sa place au sein de la communauté.

Cette pratique, dans des versions plus ou moins intégrales, existe encore de nos jours. Chez les catholiques, l’accolade est encore pratiquée et chez les orthodoxes, le baiser est toujours coutumier. On peut imaginer qu’il est à l’origine du baiser que l’on se donne habituellement en France, et que dans le Sud, le triple baiser peut être une sorte de réminiscence de la pratique cathare.

Description du rituel

La description la plus complète que j’en ai trouvée se trouve dans la déposition de Bernard Marty devant le tribunal d’Inquisition de Pamiers à l’été 1324 (datation médiévale). Je vous en livre la traduction qu’en fait Jean Duvernoy :
Le déposant est confus quant à sa situation de croyant, car il semble penser avoir reçu la Consolation, puis l’avoir annulée en consommant de la viande, avant de faire son Amélioration en se faisant aider par son frère, comme s’il pouvait ignorer ce rituel alors qu’il prétend avoir été con­solé. Passons sur cette anomalie majeure. Donc, Bernard effectue laborieusement son Améliora­tion devant Guillaume Authié et dit : « Puis je me relevais, pris l’hérétique dans mes bras, et, pen­chant la tête sur une de ses épaules, je dis : « Bénissez, senher » puis, penchant la tête sur son autre épaule, je dis à nouveau : « Bénissez, senher », enfin, penchant la tête sur sa première épaule, je dis : « Bénissez, senher ». Après cela, je baisai l’hérétique sur la bouche, puis je dis : « Bon chrétien, priez Dieu pour nous », et l’hérétique répondit : « Dieu soit prié ».

Ce que nous rapporte le texte original en latin est que l’expression relevée par le notaire, chargé de la rédaction de la déposition, mélange le latin et l’occitan. En effet on lit « Benedicite senher ». Jean Duvernoy fait alors le choix de ne pas traduire le mot occitan et nous donne donc : « Bénissez senher ». Cela présente le double inconvénient d’attribuer à senher une valeur invariable que rien ne justifie et de laisser perdurer un mot dont la sonorité est proche du mot français seigneur alors qu’il signifie simplement monsieur. Or, nous savons que les croyants s’adressaient effectivement aux Bons-Chrétiens en leur disant monsieur et qu’ils n’au­raient jamais employé un terme susceptible de créer une distinction hié­rarchique.

Des précisions nous sont apportées par d’autres textes. D’abord le fait que le baiser ne se fait directement qu’entre personnes de même sexe. Dans le Rituel trouvé dans le Nouveau Testament de Lyon, le rituel de la Paix est présenté ainsi : « Et puis ils doivent faire la paix (s’embrasser) entre eux et avec le livre. Et s’il y a des croyants, qu’ils fassent la paix aussi, et que les croyantes s’il y en a, fassent la paix avec le livre et entre elles. Si la description de la pratique fait défaut, ce qui est normal s’agis­sant d’un document interne à l’Église, la précision concernant le fait qu’hommes et femmes pratiquent entre eux séparément, mais ont en commun de baiser le livre (qui est le Nouveau Testament bien entendu) nous renseigne sur l’importance de la séparation sexuée pour tous les actes de la vie cultuelle, comme elle est également de règle dans la vie ordinaire. Vraisemblablement, le livre n’est pas le même pour les Bons-Chrétiens, les croyants et les croyantes. Chaque groupe baise le Nouveau Testament qui lui est présenté par l’ancien ou le Bon-Chrétien qui l’encadre. Il n’y a donc aucun échange mondain entre les groupes et les sexes. L’autre précision concerne la nature du baiser échangé. Dans le Doat XXIII, le baiser est décrit comme donné à deux reprises et en travers, ce qui est sans rapport avec les formes de baiser que nous connaissons. En outre il est précisé qu’elles se donnèrent la Paix avec l’épaule, ce qui peut se comprendre comme l’accolade où l’on abaisse la tête sur l’épaule de celui qui vous fait face.

Compréhension et mise en pratique

La Paix est donc un rituel concluant d’autres rituels ou sacrement et réaffirmant l’unité de l’Église dans sa dimension la plus complète tout en manifestant une certaine égalité entre les pratiquants. À une époque où la connaissance scientifique sur l’origine de la vie humaine était basée sur la Bible, on peut même envisager qu’il pouvait s’agir d’une façon de commémorer la transmission du souffle de vie de Dieu à Adam.

D’un point de vue pratique c’est un rituel qui peut être pratiqué entre croyants, même s’il est alors également associé à une pratique entre Bons-Chrétiens et entre Bons-Chrétiens et croyants. Si dans sa pratique on maintient la séparation stricte entre les hommes et les femmes, nous remarquons qu’il est accessible sans discrimination aux deux sexes. Sa pratique est simple et, comme c’était le cas en période inquisitoriale, peut servir à symboliser l’Amélioration quand la discrétion s’avère justifiée.

Aujourd’hui, il peut donc être pratiqué à l’occasion d’instants solennels réunissant les croyants, en attendant de pouvoir le pratiquer à la fin de rituels quand ceux-ci pourront être remis en œuvre par la ou les communautés évangéliques à venir.

Sa pratique est donc claire, les participants se donnent trois acco­lades successives et terminent par deux baisers effectués, bouche fermée, les lèvres des deux participants entrant en contact de façon perpendiculaire grâce à l’inclinaison respective et opposée des têtes à 45° et le geste est renouvelé en inversant la position des têtes.

En l’absence de Bon-Chrétien il ne semble pas justifié d’y associer une phrase quelconque, mais rien n’empêche de ponctuer les accolades d’une déclaration évoquant le souhait d’arriver à bonne fin.

Dans le cas où des groupes mixtes seraient réunis, les hommes et les femmes doivent pratiquer séparément. On peut également marquer la cohésion de chaque groupe en faisant l’accolade, réalisée deux à deux, par la mise en circulation dans chaque groupe d’un Nouveau Testament que chaque participant baise à son tour.

Pour pallier la problématique des groupes constitués d’un nombre impair de participants, on peut aussi imaginer un rituel où les participants seraient en cercle (les hommes sur un cercle et les femmes sur un autre) et où chacun pratiquerait la Paix avec son voisin de gauche, puis avec son voisin de droite avant de faire circuler le livre.

Quand la communauté ecclésiale sera constituée de façon claire pour chacun de ses membres, la Paix pourra être un rituel d’accueil, exé­cuté par accolade ou par l’intermédiaire du livre selon les sexes en pré­sence.

Éric Delmas – Catharisme d’aujourd’hui (2015)

0