Mythe du pélican

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Mythe du pélican, illustration du fondamental cathare de l’humilité

Le pélican est l’objet de nombreux mythes repris depuis la plus haute antiquité, notamment en Égypte, et ensuite accaparés par la mythologie chrétienne. Il faut distinguer deux mythes relatifs au pélican, celui qui présente une approche sacrificielle et celui qui permet d’expliquer la conception docète et de mettre en avant le fondamental chrétien de l’humilité.

Mythe sacrificiel

La première utilisation mythique du pélican est celle du sacrifice comme le rappelle si bien Alfred de Musset qui l’a immortalisé dans un sublime poème La nuit de mai[1], dont voici l’extrait le plus significatif :

« … Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;
En vain il a des mers fouillé la profondeur;
L’Océan était vide et la plage déserte;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu. … »

C’est en référence à ce mythe que nombre de blasons reprennent cet animal pour signifier l’amour du prince pour ses sujets.

La kénose

Le mythe qui suit semble prendre sa source dans diverses traditions chrétiennes interprétées de façons fort variables.
Dans le cas qui nous préoccupe, il vise à expliquer de façon moins laborieuse que ne le propose Isaïe, comment le Christ est venu porter la nouvelle aux esprits prisonniers de la matière.

10 novembre 1320 – Interrogatoire de Bernard Franque de Goulier (paroisse de Vicdessos) par Jacques Fournier, inquisiteur à Pamiers[2].

Ces faits se seraient déroulés environ quarante ans plus tôt.

Il y a un oiseau qu’on appelle pélican, qui est lumineux comme le soleil, et qui accompagne le soleil. Cet oiseau eut des petits. Et comme il les laissait au nid, et allait accompagner le soleil ailleurs, il venait une bête, qui mutilait ces petits, et leur coupait le bec. Quand le pélican revenait à ses petits, trouvant qu’ils avaient été mutilés et qu’ils avaient perdu le bec, il les soignait. Comme cela avait lieu fréquemment, à la fin le pélican imagina de dissimuler sa clarté, et ceci fait de se cacher près de ses petits. Quand la bête viendrait, il la prendrait et la tuerait, afin qu’elle ne pût à l’avenir mutiler ses petits et leur enlever le bec. Ce qui fut fait. Et c’est ainsi que furent délivrés les petits du pélican de la mutilation que leur faisait subir cette bête, quand elle-même fut prise par le pélican.
Et, de la même manière, le dieu bon avait fait ses créatures, et le dieu mauvais les détruisait, jusqu’à ce que le Christ déposât ou cachât sa clarté quand il prit chair de la Vierge Marie. Et alors il prit le dieu mauvais et le mit dans les ténèbres de l’enfer, et depuis lors le dieu mauvais ne put détruire les créatures du dieu bon.

Mon analyse

L’objectif est d’expliquer deux choses. Le déposant qui prêchait cet exemple voulait expliquer le dualisme cathare. Mais on y trouve aussi, sans qu’on sache bien si lui-même le comprenait, une mythologie de l’apparition du Christ et de son action.

Le Christ, de par sa nature divine, ne peut venir dans la création maléfique sans révéler son état et ainsi échouer dans sa mission. Il ne peut non plus, à l’instar des esprits tombés, abandonner son statut divin sous peine de se retrouver prisonnier et d’échouer là encore. Il va donc dissimuler son état sans pour autant en changer. Cette kénose ne doit pas être confondue avec l’adombrement en Marie qui visait à laisser croire à un enfantement.

Là, le Christ fait œuvre d’humilité en se mettant à notre niveau, condition essentielle à la réussite de sa mission.

Cette kénose ne se limite pas à cette situation. On en trouve une trace divine dans les évangiles quand le Christ indique que qui voit le Fils, voit le Père. Cela conforte l’idée de consubstantialité et d’identité de nature entre le principe du Bien et sa création. Il n’y a pas de hiérarchie dans la création divine. L’humilité y est la norme.

Il existe une troisième forme de kénose dans les évangiles. En effet, à la fin d’un repas, le Christ se ceint d’un tissu et lave les pieds des disciples qui s’en offusquent. Le maître se met en position de serviteur rappelant une fois encore que les hiérarchies mondaines sont vaines.

Les cathares avaient parfaitement compris cela et ne limitaient pas leur compréhension à la seule parabole illustrant la descente du Christ en ce monde.

L’humilité est un élément essentiel du cheminement du bon croyant et du chrétien.

Cela est si important qu’il nous est rappelé sans cesse qu’il faut toujours en faire preuve, non pas de manière à occuper la place qui nous revient mais à choisir une place encore plus modeste car il vaut mieux être invité à une meilleure place que d’être rétrogradé à une moindre par les autres.

Ce n’est donc pas notre jugement — aussi affûté que nous pouvons le croire — qui doit guider notre action, mais notre humilité qui nous permet de comprendre à quel point nous sommes pécheurs. Et si l’on nous relève en nous invitant à une meilleure place, il faut aussi accepter cet honneur en se rappelant qu’il est le fait de gens qui surévaluent nos qualités faute d’avoir atteint un niveau d’appréciation valable. En effet, entre chrétiens il n’y a pas de classement, pas d’évaluation ; tout le monde occupe la dernière place.

Si j’ai rejeté le lien avec l’adombrement en Marie, illustré par les Cathare avec l’image du tonneau à l’ombre duquel on se place, je dois quand même préciser une chose. Il était courant d’imaginer dans les premiers temps, et même au Moyen Âge, que Jésus était sorti de l’oreille de Marie. Cependant, pour des raisons de vraisemblance, l’Église retint finalement une naissance classique mais une conception virginale car il était impensable que quoi que ce soit ait pu passer par là où le fils de Dieu allait sortir. Il fallait donc que Marie soit vierge ! On touche là aux limites du ridicule du système judéo-chrétien qui se met lui même dans des contradictions excessive à force de vouloir rendre cohérent ce qui ne peut l’être. Pour les Cathares, les choses sont plus simples. Christ ne pouvant prendre un corps physique, ce qui l’aurait mis au même rang que les esprits saints tombés à qui il venait annonce la bonne nouvelle de leur origine, il a pris une apparence de corps mais est resté un esprit en tous points. Seulement, pour tenter de faire correspondre leur point de vue avec des textes qui, à l’époque, étaient difficilement récusables, ils imaginèrent que Christ avait feint de naître de Marie en qui il s’était caché — comme on le fait dans l’ombre d’un tonneau —, afin d’apparaître dans la crèche comme un nouveau-né. Il va sans dire qu’aujourd’hui que nous savons à quel point ces textes ont été fabriqués et manipulés, cette explication est clairement à oublier au profit de la version proposée par Marcion dans son Évangélion, selon lequel Jésus apparaît en apparence d’homme âgé de trente ans.

[1] Voici un lien vers l’intégrale de ce poème : http://www.poetes.com/musset/nuit_mai.htm

[2] Le registre d’Inquisition de Jacques Fournier, Tome I, traduit et annoté par Jean Duvernoy – Mouton éditeur (Paris) 1978. Seconde édition : La Bibliothèque des introuvables SE (Paris) 2006.

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