Mythe du fer à cheval

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Le mythe du fer à cheval

Le mythe que je vais vous présenter vise à confirmer la métempsycose qui était une croyance répandue à l’époque médiévale.

La source

Confession et déposition de Sibille, veuve de Raimond Reyre d’Arques au diocèse d’Alet, du chef d’hérésie[1].

« L’hérétique[2] ajouta : « L’âme d’un homme, après être sortie de son corps, entra dans le corps d’un cheval, et ce fut le cheval d’un certain seigneur pendant quelques temps. Et comme une nuit ce seigneur, en poursuivant ses ennemis, montait ce cheval par des cailloux et des rochers, le cheval mit le pied entre deux pierres, et c’est à peine s’il put difficilement l’en retirer. Il y laissa le fer qu’il avait au pied. Finalement, quand ce cheval fut mort, son âme entra dans un corps humain, et cet homme fut Bon-Chrétien (c’est-à-dire un hérétique). Un jour où il passait avec un autre hérétique par l’endroit où il avait perdu ce fer quand il était cheval, il dit à son compagnon que quand il était cheval, il avait perdu une nuit son fer dans cet endroit. Les deux hérétiques, cherchant entre les deux pierres, trouvèrent le fer. » Quand il eut donné cet exemple, nous rîmes beaucoup entre nous. Et l’hérétique dit encore beaucoup d’autres choses, mais je ne me rappelle pas ses paroles. »

L’analyse

Ce témoignage est hautement suspect pour plusieurs raisons. Sibille n’est pas une croyante cathare, à proprement parler, et même elle semble assez hostile au Catharisme dans lequel s’est engagé son mari à l’instigation d’une voisine, Gaillarde.
L’histoire du fer à cheval est précédée d’autres tout aussi naïves et douteuses comme le fait que Dieu ferme le trou dans le firmament de verre en mettant son pied dessus ou bien celle de Guillaume d’Ax qui, dans la même journée, découvre la foi cathare, y adhère, reçoit sa Consolation et meurt le soir même.
Elle parle d’un livre contenant ces histoires qu’elle semble être la seule à avoir vu.

La métempsycose ou la transmigration ?

Faisons un petit récapitulatif de terminologie afin que nous soyons certains de bien nous comprendre.
La métempsycose est une doctrine selon laquelle un même esprit peut animer successivement plusieurs corps humains ou animaux.
La réincarnation est l’incarnation dans un nouveau corps. Cela sous-entend le transfert de l’individu dans une nouvelle enveloppe, c’est-à-dire la permanence du psychisme et des souvenirs.
La transmigration est le passage d’un esprit d’un corps à un autre. Cela exclut donc, a priori, le passage dans un corps animal.
Si la croyance en la transmigration apparaît dès le début du catharisme, celle en la métempsycose animale est notée vers le milieu du XIIIe siècle. Néanmoins, cette incarnation animale semble limitée aux animaux à sang chaud à une exception près qui est considérée comme une erreur du témoin.
L’idée de ce passage dans un corps animal est sous-tendue par la croyance selon laquelle l’incarnation de l’esprit après la mort d’un corps non consolé, doit se faire au plus vite en raison des tourments que lui inflige Satan dès lors qu’il n’est plus enfermé.
L’urgence de cette nouvelle incarnation prime donc sur la qualité du corps choisi.
L’histoire que nous conte Sibille est tout aussi surprenante que les précédentes. Un homme meurt et son esprit se trouve implanté dans un cheval, lequel à sa mort voit l’esprit implanté dans le corps d’un futur Bon-Chrétien. Si l’on voulait croire à cela il faudrait considérer que les transmigrations obéissent totalement au hasard et que l’expérience vécue n’a aucune incidence sur la nature du corps qui va recevoir l’esprit du défunt. Cela reviendrait donc à dire que c’est le démiurge qui tient le pouvoir de décider du sort des esprits saints, ce qui semble en totale contradiction avec l’omnipotence de Dieu concernant ce qui relève du Bien. La métempsycose, même si on la limite à des animaux à sang chaud comme c’est le cas est totalement incohérente avec l’idée d’une possible progression spirituelle au cours de la vie. En effet, quel peut bien être le cheminement spirituel de l’esprit saint quand il est contraint dans un corps animal ?

Quels sont les motifs de la métempsycose animale ?

Pour les déposants elle serait le fruit d’une vie humaine empreinte de vice. Une forme de punition donc.
Pourtant cela se heurte logiquement à deux problèmes :
– comment être incarné en animal peut-il permettre à l’esprit de s’améliorer ?
– si l’incarnation est sous la responsabilité de Satan, pourquoi punirait-il un comportement vicieux et récompenserait-il un comportement vertueux ?
Dans ce récit, le passage de l’homme au cheval ne semble s’accompagner d’aucune mémorisation rétrograde, alors que le passage du cheval à l’homme permet la conservation intégrale de la mémoire de l’événement à l’origine de la perte du fer. Cela ressemble beaucoup à ce qui se passe dans la réincarnation bouddhiste. C’est le seul cas que je connaisse où la mémorisation est relatée par des témoins.
C’est en complète opposition avec la pensée cathare qui veut que les tuniques de chair soient des corps d’oubli.

À mon avis la motivation profonde de cette histoire est double.

D’abord elle permet de faire passer le message que l’esprit est indépendant du corps — ainsi que nous l’avons vu dans le mythe de la tête d’âne —, ce qui permet à l’extrême d’envisager une incarnation animale. Cependant, cette idée semble incommoder suffisamment les témoins pour qu’elle soit limitée à des animaux considérés comme supérieurs dans le règne animal.
Cette liberté du corps vis-à-vis de l’esprit est cependant problématique car il ne faut pas qu’elle se prolonge.
D’où cette idée d’urgence absolue qui, en l’absence d’un nouveau-né disponible, envisage d’investir un corps non humain.
Dans un monde à population connue réduite, l’incarnation animale était un pis-aller à la non simultanéité des décès et des naissances.
La seconde traduit l’imprégnation judéo-chrétienne de l’époque.
On voit apparaître la notion de binômes faute/punition et repentir/récompense, le corps animal étant considéré comme une zone de pénitence. Pour autant rien n’indique comment une incarnation animale agirait dans un objectif de rédemption.
Enfin, il reste le point crucial que tout cela est sous le contrôle du démiurge qui agirait donc à l’opposé de ses intérêts.
Dernière hypothèse, les métempsycoses se feraient au hasard et sans rapport avec le degré d’éveil de l’esprit.

La transmigration, phénomène passif ou actif ?

Comme souvent dans ces témoignages on est gêné par le fait que les déposants de cette époque où le catharisme est moribond sont détenteurs de données fortement interpolées.
Mais si l’on réfléchit de façon logique on peut essayer de comprendre comment les bons hommes ont pu envisager cette étape de transmigration.
Tout d’abord, la transmigration est jugée nécessaire en raison de deux phénomènes liés à l’incompétence du démiurge et à la faiblesse des esprits éloignées de la création divine.
Le démiurge est si peu compétent dans son action que certains des corps créés ne vont pas bénéficier d’une vie terrestre d’une durée suffisante pour envisager d’atteindre l’éveil. En outre, certains sont prisonniers de corps affaiblis par la maladie ou une infirmité qui rend tout éveil impossible.
Ensuite, les corps d’oublis sont si efficaces que les esprits ont perdu la mémoire de leur origine et des moyens de retourner à la bonne création.
Plusieurs vies humaines sont donc nécessaires pour atteindre l’objectif de l’éveil.
Si l’on peut admettre qu’un esprit profondément amnésique de son état puisse passer dans n’importe quel corps sans que cela lui cause une quelconque perte, il est difficile d’admettre qu’un esprit qui aurait débuté une phase de compréhension, voire d’éveil, puisse tout perdre lors d’une transmigration.
Je pense que le début de l’éveil donne à l’esprit une compétence susceptible d’orienter sa transmigration lors de la mort du corps.
Ainsi, à terme les esprits suivraient une voie menant à l’éveil et à la vie évangélique avant de finir par s’échapper quand leur émancipation corporelle s’avérera suffisante.
Cela donnerait à la transmigration un caractère actif pour certains esprits et passif pour les autres qui constituent la majorité du tout.
Il faut donc considérer ce mythe comme une histoire plus ou moins inventée par la déposante pour se faire bien voir de l’Inquisiteur ou comme un récit très simplifié fait par un Bon-Chrétien à des auditeurs incapables de comprendre plus finement la doctrine cathare.

[1] Le registre d’Inquisition de Jacques Fournier, Tome II, traduit et annoté par Jean Duvernoy – Mouton éditeur (Paris) 1978. Seconde édition : La Bibliothèque des introuvables SE (Paris) 2006.

[2] La déposante raconte un prêche qu’aurait tenu Pierre Authié lors d’une réunion au cours de laquelle Jacques, son fils, lisait dans un livre dont son père expliquait le sens.

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