Vivre dans l’humilité

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Vivre un projet de communauté mondaine, sous-tendue par un objectif spirituel cathare, impose de réfléchir à une ascèse qui dépasse le simple cadre alimentaire ou vestimentaire, quoique il y ait là aussi pas mal à dire.

Le critère central qu’impose le choix de la non violence et de l’humilité est la non prégnance sur le monde qui nous entoure.

Comment vivre dans l’humilité dans ce monde ?

De mon point de vue l’humilité est un critère primordial pour une communauté de vie évangélique cathare. Elle concerne tous les domaines que devront appréhender celles et ceux qui envisagent aujourd’hui de rejoindre ce mode de vie et, j’ajouterais même qu’elle constitue un test performant de l’état d’avancement de chacun en vue d’un tel choix.
En effet, de bonne foi ou dans un désir mimétique bien compréhensible en ce bas-monde, certains d’entre-nous peuvent aspirer à créer ou à rejoindre une communauté de vie évangélique sans se rendre compte qu’ils n’en sont pas forcément capables du fait d’un éveil et d’un avancement insuffisant dans leur foi.

Si les bons-chrétiens — nom que les croyants et les auditeurs donnaient aux chrétiens cathares1 — pratiquaient l’humilité de façon aussi assidue, au point de provoquer l’incompréhension de certains d’entre-nous aujourd’hui, c’est qu’ils avaient compris qu’elle était la clé de voute de la communauté évangélique, car tout découle de l’humilité.
Humilité de sa condition qui conduit le postulant novice à ne pas se croire arrivé alors qu’il n’a pas encore commencé à cheminer vraiment, humilité qui lui rappelle qu’il n’a pas à se croire en droit de nuire de façon excessive à ce qui l’entoure, dans le vivant mais aussi dans le minéral ou dans les éléments constitutifs de notre monde terrestre, et qui le convainc de la nécessité de prendre sa juste place dans la communauté, de s’y intégrer en ne se soustrayant à aucune des tâches que nécessite son fonctionnement. humilité enfin, qui lui rappelle de ne jamais considérer autre chose que son choix de se maintenir en état de recevoir la grâce divine et de ne se laisser distraire en rien de cet objectif.

L’humilité est un état très difficile à atteindre pour nous qui vivons dans un monde qui favorise l’égocentrisme et la sensualité. C’est pourquoi les croyants doivent y réfléchir très tôt dans leur cheminement ecclésial afin de l’approfondir, jour après jour, pour être apte, quand le moment sera venu, à rejoindre une communauté de vie où ils pourront faire leur bonne fin.
La pire erreur serait de croire qu’il suffit de s’unir spirituellement à d’autres plus avancés que soi apparemment — puisque la plupart des croyants sont dans l’incapacité d’apprécier réellement la situation de l’autre —, dans le faux espoir, qu’au fil du temps, la vie communautaire finisse par nous doter des éléments essentiels qui faisaient défaut au début. Ce choix ne peut conduire qu’à l’échec individuel, voire à celui de toute la communauté car il engendrera des frustrations qui finiront par donner libre cours à une violence destructrice.

Humilité d’appréciation de son propre avancement

C’est certainement le point le plus difficile de la démarche qui mène de l’état de croyant à celui de novice.
Nous devons à la fois essayer d’apprécier le plus honnêtement possible notre position dans un cheminement dont nous ne connaissons pas grand chose en fait et également comprendre que nos choix ne sont en aucune façon comparables en qualité à ceux de notre référence, les bons-chrétiens médiévaux.
Comme le jeune conducteur nouvellement diplômé, le croyant récent — je parle du croyant cathare sans tenir compte de ses choix spirituels antérieurs qui ne sauraient tenir lieu d’expérience positive — va commencer par être prudent dans sa vision de lui-même car il se sait débutant. Mais, après quelques temps d’observation de ceux qu’il croit beaucoup plus avancés que lui, voire au pire de ceux qu’ils considère comme déjà arrivés au statut de chrétiens cathares, il va interpréter des attitudes, des approbations, des encouragements comme autant de preuves de son avancement personnel.
Cela conduit les moins bien préparés à vouloir prendre la première place après ceux qu’ils considèrent comme leur référence et à dédaigner ou agresser ceux qui leur rappellent que leurs lacunes restent encore immenses. Une attitude de fausse modestie leur servira alors de paravent, un peu comme les généraux romains qui, lors de leur triomphe à Rome, se faisait murmurer à l’oreille par un esclave monté sur leur char, pour tenir la couronne de laurier : cave ne cadas (prends garde de ne pas tomber !) ou memento mori (souviens-toi que tu es mortel). En fait, ils pensent pouvoir atteindre un éveil et un avancement plus propice à leurs espérances par imbibition, afin d’éviter de suivre tout le cheminement, pourtant nécessaire, de l’éveil cathare. C’est une démarche que l’on trouve régulièrement dans les communautés moniales catholiques où les jeunes impétrants rejoignent des communautés sans avoir éprouvé sérieusement leurs motivations, ce qui aboutit à des frustrations et à des manquements nuisibles au but initialement recherché.

C’est là que l’on comprend pourquoi les bons-chrétiens médiévaux étaient si attachés à s’assurer de la bonne formation de leurs croyants. Nous n’avons pas de détails sur cette formation au temps de la paix en Languedoc mais nous avons le récit de celle de Pierre Maury de Montaillou et nous voyons bien que les choses se sont faites lentement, au fil des rencontres ponctuelles, afin d’apprécier l’évolution du croyant.
Malheureusement notre situation est pire encore que celle de la période de répression inquisitoriale car nous n’avons pas, à ce jour, de chrétien cathare parmi nous. Nous n’en avons pas car il n’existe pas de communauté évangélique où il aurait pu trouver les conditions d’évolution spirituelle nécessaires et parce que la communauté ecclésiale n’est pas suffisamment formée elle-même pour être en mesure d’en reconnaître s’il se présentait à elle.
La tentation est grande, et certains n’ont pas su s’en prémunir, dans ces conditions de provoquer artificiellement l’apparition de bons-chrétiens, soit par auto-proclamation, soit par désignation arbitraire. Si les personnes ainsi désignées avaient été des croyants responsables et humbles, elles auraient alors démenti ces annonces afin de rappeler les critères que j’ai énoncés et pour éviter toute dérive de la communauté ecclésiale. Au lieu de cela certains sont même allés jusqu’à créer de toute pièce des évêques cathares alors même qu’il n’y avait aucune communauté évangélique !

Mais si l’humilité est un vrai problème dans le cadre d’une vie mondaine classique, elle présente d’autres visages dans le cadre d’une vie évangélique communautaire.

Humilité dans l’organisation de la vie évangélique

Pour mener une vie humble dans le respect de la règle de justice et de vérité il convient d’éviter gaspillage et interaction environnementale excessive.
En effet, ce que l’on utilise en excès constitue un vol indirect vis-à-vis de ceux qui manquent de tout et une prégnance excessive constitue une violence faite au monde. Rappelons-nous la parabole des mines qui nous enseigne à ne pas faire fructifier ou détruire ce que le mauvais maître nous confie.En même temps il convient de limiter nos besoins afin que le principe de pauvreté choisie ne soit pas menacé d’autant que l’évolution de ce monde nous donne légitimement à considérer que les éléments essentiels seront de plus en plus difficiles à se procurer, donc qu’ils reviendront de plus en plus chers, quand nos moyens resteront stables au mieux, voire diminueront.

Pour ne pas consommer en excès il suffit d’adapter nos apports à nos besoins mais, pour que cela puisse être pérenne, il convient que nous soyons capables de produire une partie suffisante de ces derniers afin de ne pas subir de plein fouet les fluctuations mercantiles du monde qui nous entoure. Or, il est une richesse que notre choix de vie nous offrira à foison, c’est le temps de nous consacrer à la production de nos besoins. Même ceux qui travailleront à l’extérieur disposeront de temps en quantité suffisante pour participer à des activités de production interne et de gestion que les permanents sur place assumeront pour l’essentiel.
Sans prétendre viser à une autonomie totale et encore moins à l’autarcie, les principes de ces méthodes sont utiles pour accéder à une autonomie partielle qui ne remettra pas en cause nos relations avec l’extérieur avec qui nous assurerons des relations dans le domaine marchand.

Pour définir les points devant faire l’objet de notre attention dans ce cadre, il suffit de se rapporter à mon article sur l’autonomie et l’économie.
Comme je l’ai écris voici trois ans, une relative autonomie doit être recherchée dans les apports énergétiques et vis-à-vis de l’eau. Cette autonomie peut approcher de l’indépendance. Elle doit d’abord passer par une forte réduction de la consommation — dans l’esprit de non prégnance si nécessaire à notre règle de vie — et par un remplacement des apports extérieurs dans une part significative afin de valoriser ce que nous pouvons récupérer sans recourir à une production souvent peu respectueuse de la nature qui nous est prêtée.
De la même façon nous pouvons utiliser les sous-produits de notre consommation pour obtenir une partie de ce qui nous est indispensable. En gérant nos déchets au mieux et en cultivant de façon durable, nous pouvons produire une partie non négligeable de notre alimentation. Selon le terrain dont nous disposerons nous pourront peut-être également disposer d’un léger excédent que nous pourrons revendre ou échanger afin de nous procurer ce que nous ne produisons pas.
Bien entendu tout cela demandera à chacun des membres de la communauté de vie de participer activement et durablement à la vie de la communauté.

Quand nous étudions la vie dans les communautés chrétiennes cathares médiévales il est clair que l’oisiveté n’y avait pas sa place. Pour que le corps soit docile envers l’esprit il doit être occupé en dehors de la période de récupération nocturne.
Il suffit de regarder comment vivent les communautés cénobitiques chrétiennes catholiques et orthodoxes pour comprendre qu’il s’agit là d’une règle commune à tous les chrétiens, même si l’organisation quotidienne est forcément différente entre communautés judéo-chrétienne et communauté cathare.
Là encore c’est par humilité que le novice va choisir de s’intégrer à un groupe en assumant sa part de charge dans les travaux communs d’entretien, d’aménagement et tâches ménagères. Il suivra également la règle des rituels, rythmés par les heures canoniales, et mettra à profit les temps libres pour travailler soit en extérieur, soit au service de la communauté, afin d’être occupé en permanence et de n’être seul que pour la période de sommeil et les ablutions quotidiennes.
Je rappelle à ce sujet un point crucial qui fondait la règle de vie des maisons cathares. Le novice comme le chrétien ne demeure jamais seul, ce qui exclut tout période de retraite personnelle ou de loisirs individuel.

De même, et cette règle est aussi impérative que la précédente, il ne doit y avoir aucune mixité dans la vie intime des chrétiens et novices des deux sexes. Dans l’idéal, comme le faisaient les cathares médiévaux, les maisons doivent être séparées mais, compte tenu de nos contraintes actuelles, il faut au minimum séparer totalement les zones de sommeil et de toilettes des hommes et des femmes. Il faudra aussi respecter au mieux la règle de non contact physique entre hommes et femmes. Car se croire capable de surmonter notre nature mondaine dans le domaine des rapports entre sexes opposés serait un acte d’orgueil et une négation de la connaissance et de la maîtrise des bons-chrétiens médiévaux. Point n’est besoin de fauter visiblement pour le faire en son cœur, ce qui est aussi grave.

1 – Les cathares, c’est-à-dire ceux qui avaient reçu le Consolament, s’appelaient chrétiens (terme qui leur était réservé). Les historiens trouvent également les termes pauvres du Christ ou amis de Dieu. Ce dernier terme donnera leur nom aux bogomiles.

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