Prier l’absent ou méditer sur l’imperfection

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Prier l’absent ou méditer sur l’imperfection

Il existe des prières que les cathares utilisaient. Certaines étaient accessibles aux croyants et une était réservée à ceux qui avaient reçu le sacrement de la Sainte Oraison.
Mais la prière est une constante que l’on retrouve dans tous les christianismes et à toutes les époques.
Pourtant les cathares ne pouvaient pas ne pas voir dans la prière une certaine incohérence. En effet, si Dieu est absent de ce monde et n’y a aucune part, comment la prière — qui est logiquement comprise comme un dialogue avec Dieu — peut-elle avoir un sens ?
Dire que ce point est pour moi une forte interrogation est faible.
Aussi vais-je tenter de vous faire partager mes réflexions.

Qu’est-ce que la prière ?

Si tous les cathares et ceux qui les ont précédé ont maintenu la prière et en ont même fait un élément central de leur vie évangélique, ce n’est certainement pas par hasard.
S’ils l’ont tenue dans une telle estime tout en étant convaincu qu’elle s’adressait à un absent a priori injoignable en terme de communication c’est qu’il l’avaient comprise différemment de la plupart des chrétiens qui y voient un dialogue privilégié entre le créateur et sa créature.
La prière est-elle seulement ce discours de l’orant lancé au visage de Dieu comme une bouteille à la mer qui constitue le seul espoir du naufragé ? Je ne le crois pas car je crois que la prière est un élément important dans l’isolement de ce monde, même s’il n’est pas forcément compris de ceux qui l’observent, et même de ceux qui la pratiquent.

La vie que nous menons est entièrement soumise au monde et ce dernier nous impose sa présence au moyen de l’arme absolue du démiurge, la sensualité. Nos cinq sens nous contraignent à aborder ce qui nous entoure au travers du seul filtre autorisé, filtre éminemment déformant mais impossible à supprimer, du moins en théorie.
Donc, tant que nous restons pleinement plongés dans ce monde nous sommes manipulés par nos sens et nous ne pouvons même pas essayer de réfléchir à un moyen de nous retirer, aussi peu que ce soit, de cette prégnance.
La prière est l’outil qui nous est donné afin de pallier à ce problème.
Certes, ce n’est pas la prière telle que nous la relatent les évangiles, car comme souvent ce récit montre une approche très superficielle de la pensée que le Christ essayait d’insuffler aux disciples.
Mais les actes nous révèlent un élément intéressant. Si Paul fut « foudroyé » dans son parcours (Actes IX) par la révélation de la vérité du Christ, que furent ces trois jours de cécité accompagnés d’un jeûne strict (Act. IX-9) sinon une prière ?
En effet, cette cécité ne peut désigner l’état d’incroyant de Paul, état clairement justifié avant la rencontre avec le Christ mais sans justification après.
Cette cécité est un passage entre une révélation et une intégration dans une église. Comme tous les passages, elle comporte un temps de préparation et de voyage dans un univers étranger. C’est cela la prière.
La prière est le temps que nous consacrons à cheminer selon des conventions extérieures aux conventions qui régissent ce monde. La prière abolit les éléments fondamentaux de ce monde. En prière le temps n’existe plus. En prière les contingences sensuelles n’ont plus de raison d’être : plus de faim, plus de chaud ou de froid, plus de jour ou de nuit, plus de bruit ou de silence. De ce fait la prière crée une situation où l’esprit se sent moins contraint dans sa prison charnelle et peut finir par s’émanciper suffisamment pour mener son projet à terme.
Mais il reste l’âme qui veille au grain, prête à leurrer l’esprit et le manipuler à son habitude en lui faisant confondre la réalité et l’image de la réalité.

Pourquoi un formalisme de la prière ?

Même les cathares proposaient un modèle de prière très formel. Cela a-t-il un sens ou bien est-il possible de s’en abstenir ?
L’état de libération partielle de l’esprit vis-à-vis du monde ne peut s’obtenir facilement. Il nécessite un long entraînement et une méthode progressive.
Je ne sais si certains peuvent parvenir à un tel état de total détachement mais je suis certain qui si c’est le cas, ils n’y sont pas parvenus spontanément et que si certains s’en croient capables sans effort progressif, ils se trompent.
C’est pourquoi il faut organiser une technique destinée à faciliter la progression du croyant vers cet état. C’est la technique qui entoure la prière et qui est souvent confondue avec cette dernière.
Elle comporte des éléments bien connus en psychologie pour aider à une dissociation entre la pensée et la matérialité.
On peut en isoler quelques uns que tout le monde connaît.
D’abord le débutant a tout intérêt à limiter les sollicitations extérieures qui mettent ses sens à rude épreuve et l’empêchent de se concentrer sur son objectif. L’isolement sensoriel est donc utile à cet effet.
Ensuite, il faut détourner l’attention de la part mondaine de l’intellect en l’occupant afin que la part spirituelle puisse essayer de prendre un peu de liberté. Cela peut s’obtenir au moyen de rituels physiques et par des phrases répétées de façon automatique afin de saturer l’attention de la part mondaine. C’est un peu la technique employée quand on veut se fondre dans un environnement et s’y faire oublier pour mener à bien sa mission. Par exemple, le photographe animalier va se comporter d’une façon jugée peu dangereuse par l’animal visé jusqu’à ce que ce dernier finisse par le considérer comme un élément naturel du décor. Ainsi il pourra alors réaliser son travail, ce qui aurait été impossible lors d’une approche directe. En matière de prière, la répétition de prières formatées, déclamées de façon itérative et formalisée, finit par créer une sorte d’état second propice à l’émergence de l’esprit.
Enfin, il faut affaiblir la mondanité qui nous étreint de façon à la mettre en situation de faiblesse et à priver ainsi notre âme de ce précieux allié dans sa mission démoniaque. L’affaiblissement du corps par le jeûne et par une vie dénuée de supports sensuels permet d’atteindre ce but.
Ce formalisme prend ainsi tout son sens et l’on voit bien comment une méconnaissance de la raison d’être de la prière peut conduire à des pratiques qui vont renforcer l’emprisonnement spirituel au lieu d’aider à sa libération.

Prière à l’absent ou méditation sur l’imperfection ?

En fait, si j’ai bien mené ma barque vous comprenez que mon approche du sujet me donne à penser que la prière est un outil dont la forme et le contenu sont en fait secondaires et destinés à mener le croyant et, plus tard le chrétien, à une méditation qui permettra à l’orant de déterminer son degré d’imperfection afin de mieux organiser sa vie évangélique dans le but de se purifier davantage jusqu’à l’instant ultime où ce travail lui laissera entrevoir l’espoir d’une libération définitive.
Alors finalement, se concentrer sur le contenu de la prière n’a d’autre intérêt que de se donner un outil compatible avec les sensibilités de tous les participants, sans lequel certains ne pourraient suffisamment se concentrer sur leur objectif, mais de peu d’intérêt quant au résultat final escompté.
L’objectif n’est pas dans le formalisme retenu mais dans le résultat recherché.
Ce résultat n’est pas un cri de loup jeté aux étoiles vers un auditeur absent et hors de portée. C’est une introspection personnelle destinée à favoriser le lavage et le tamisage de notre boue intérieure afin de ne pas en laisser échapper la pépite qui y est cachée depuis des millénaires.
Ce qui est certain à mes yeux c’est que ce travail est un travail personnel de longue haleine qui demande un entraînement constant et répété et une patience infinie devant les évidentes difficultés et les échecs apparents qui ne manqueront pas d’en jalonner la progression.
Prions ou méditons de la façon qui nous convient le mieux mais gardons à l’esprit que cela ne peut être ni facile, ni rapide et que le résultat ne peut jaillir après quelques essais.

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