Les plaisirs de la chair

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Lorsque je discute de la façon de vivre considérée comme correcte pour un croyant chrétien cathare avec des personnes qui n’ont pas forcément réfléchi sérieusement à ces sujets, je me trouve souvent devant un mur d’incompréhension qui me conduit à m’interroger sur ma façon de présenter et de concevoir les choses.

En effet, nous agissons naturellement sur la base de nos acquis culturels et en fonction de critères forcément orientés, sans même en avoir conscience. Ce n’est que lorsque nous commençons à poser les choses et à les regarder d’un œil neuf que les fissures apparaissent et que nos certitudes reculent.

Pour nous français, tout particulièrement, la cuisine et la nourriture sont des éléments culturels forts. Au point que nous leur conférons une place spécifique dans notre mode de vie. Hier j’écoutais un reportage qui montrait que la restauration rapide et, disons-le poliment, standardisée avait désormais la même place, en terme de volumes distribués, que l’alimentation gastronomique. Mais aujourd’hui j’ai suivi une émission culinaire où la cuisinière s’efforce, en voyageant de régions en régions, de reproduire au mieux des plats typiques des pays qu’elle traverse. Or, il se trouve que son plat nécessitant une viande de cerf, elle a fait le choix d’aller chasser l’animal pour essayer de mettre un peu de cohérence dans sa démarche. Au demeurant, si tous les carnivores devaient faire de même, le végétarisme progresserait vite en France.

Et là j’ai commencé à m’interroger sur l’alimentation, la cuisine et la vie sensuelle, d’où le titre de mon article.

L’homme et son alimentation

Comme nous l’explique fort bien René Girard1, l’homme s’est mis à manger de la viande car elle était à sa portée vu qu’il n’offrait à ses dieux que les parties nobles, c’est-à-dire les viscères, et que les muscles étaient normalement jetés dans la grottes comme des ordures. Même si en l’absence de feu pour les cuire, ces muscles ont dû être assez difficiles à consommer, l’apport énergétique qu’ils offraient a vite convaincu l’homme d’en faire son ordinaire, du moins quand le gibier voulait bien se laisser prendre.

Sur un plan psychologique, la chasse qui était une obligation au service des dieux s’est avérée devenir, quand le sacrifice n’en était plus l’objet, une façon d’affirmer sa toute puissance sur le règne animal, de devenir une sorte de dieu à son tour.

Nous connaissons la suite, la chasse est devenue une activité essentielle au développement de l’humanité, avant de se voir réservée à une élite, au point que le braconnage — la chasse des pauvres — pouvait être puni de mort et être même considéré comme un crime de lèse-majesté quand il se pratiquait sur les terres royales. Les nobles et les riches faisaient de la chasse leur passe temps favori et dévoraient leurs proies avec autant de volupté qu’ils en avaient mis à le tuer. M. de Toulouse-Lautrec aurait même dit à son fils Henri, dont l’état de santé et le talent artistique allait le mener vers d’autres conquêtes, qu’il y avait trois plaisirs essentiels dans la vie d’un honnête homme : le coup de fusil, le coup de crayon et le coup de fourchette.

Donc, pour que le coup de fourchette fut à la hauteur, l’homme s’est lancé dans la gastronomie dont le but est de rendre acceptable un aliment fort peu ragoutant au demeurant mais aussi et surtout, dirais-je, de lui retirer son apparence de cadavre pour dédouaner l’homme de son rôle de prédateur sanguinaire.

Pour ce faire nul effort ne fut épargné et la gastronomie devint le faire valoir des grandes maisons. Du coup la toute puissance de l’homme dépassa largement le cadre de la forêt où il avait tué la bête, pour rejoindre la salle à manger où il montrait à ses hôtes qu’il était également maître des meilleurs artisans dans l’art d’accommoder la chair pantelante pour en faire un met succulent. Le combat pour s’approprier les meilleurs talents en la matière fut même parfois extrêmement violent et l’on dit que le roi Louis XIV aurait voulu récupérer le cuisinier Vatel après avoir fait arrêter le surintendant Fouquet qui l’employait lors de la fête somptueuse de Vaux le Vicomte qui avait tant ulcéré le roi. Malheureusement, craintif d’être arrêté, ce dernier avait fui en Angleterre, ce qui priva le roi de ses services. Ce même Vatel qui se suicidera dix ans plus tard à l’occasion d’un somptueux repas donné par le Grand-Condé en son château de Chantilly, en raison d’un retard dans la livraison de la marée.

Aujourd’hui, les émissions culinaires remettent à l’honneur une gastronomie que les exigences de santé et de prestance physique avaient quelque peu malmenée. La « bonne chair » revient en force d’autant que l’on s’efforce de plus en plus de masquer la chair derrière le plat.

Il faut manger pour vivre…

Si l’on connaît cet aphorisme : Il faut manger pour vivre et non vivre pour manger grâce à Molière qui le place dans la bouche d’Harpagon personnage principal de L’avare, n’oublions pas qu’il doit son origine à Socrate, philosophe grec du IVe siècle avant notre ère.

Pourtant nous le voyons bien notre siècle inverse volontiers cette proposition car l’objectif nutritionnel est dépassé depuis longtemps et la nourriture est devenu un support sensuel qui permet d’affirmer son goût pour la vie, voire de compenser une dépression liée au mal vivre.

La gastronomie est donc devenue à la fois une façon d’affirmer sa position sociale, sa psychologie positive, sa culture et son sens de la relation. En clair c’est une forme de pouvoir non violent mais clairement affirmé envers les autres. Nul étonnement donc qu’elle soit l’objet de concours et d’émissions de jeu qui permettent d’ailleurs aux participants de manifester leurs instincts pervers comme le montre si bien ce jeu où les participants dînent tour à tour les uns chez les autres et notent — souvent sévèrement — l’accueil et la nourriture qu’ils ont reçu.

Mais la gastronomie est aussi désormais complètement détachée des impératifs alimentaires, ce qui explique que pour se nourrir l’homme ait recours à une alimentation pratique et au goût discutable comme l’est la restauration rapide.

Exerçant dans un secteur où les horaires de travail ne facilitent pas l’accès au restaurant d’entreprise, je fais comme mes collègues et je déjeune d’un plat confectionné par mes soins. En outre, mon régime végétalien et mes convictions spirituelles m’ont conduit à faire le choix d’un plat standardisé, facile à préparer, pas trop cher mais ni particulièrement succulent, ni visuellement attrayant.

Aussi combien ai-je pu entendre de critiques et d’interrogations quant à mes motivations qui parfois furent même jugées à la limite de la santé mentale. Mais comme mon critère est avant tout sanitaire, à savoir disposer d’une alimentation équilibrée et adaptée à mes besoins nutritionnels, et que ma nourriture reste agréable à manger malgré un aspect guère attrayant, j’ai fini par la faire accepter au point qu’il arrive qu’une fourchette non initiée s’égare dans ma gamelle pour une introspection prudente.

Quelle alimentation pour un croyant cathare ?

Il va sans dire qu’il n’y a aucune obligation pour de simples sympathisants ou croyants. Cependant, comment ne pas s’interroger quand on ambitionne de donner plus de place à l’esprit de pur Amour et moins à la mondanité ?

S’il est très méritoire de chercher à s’abstenir d’ôter la vie ou de provoquer la moindre souffrance à quelque animal que ce soit, il peut paraître étonnant de vouloir poursuivre pour autant dans une recherche de sensualité gastronomique. La prise de distance vis-à-vis du monde devrait logiquement s’accompagner d’une modération alimentaire qui viserait à la juste satisfaction des besoins nutritionnels liés à notre activité physique. Sans parler de jeûne, une réduction de nos portions et une alimentation adaptée à la production locale et saisonnière ne nous ferait aucun mal et pourrait même profiter à ceux qui n’ont pas accès à une alimentation suffisante ailleurs. Sans compter d’ailleurs que cela pourrait participer à la réduction des problèmes d’intolérance alimentaire et d’allergie, à la fois en limitant la pollution liée à la production hors saison et au transport et en réduisant l’exposition de notre organisme à des allergènes potentiels d’autant plus nombreux que nous varions notre alimentation.

Comment nier que les plaisirs de la table, également nommés plaisirs de la chair, sont naturellement peu en accord avec l’humilité et l’ascèse que conseille la doctrine cathare. Il n’est d’ailleurs pas surprenant que ce terme de plaisir de la chair semble hisser la gastronomie au même rang qu’une activité qui, avant d’être un simple plaisir, est d’abord essentielle à la survie de notre espèce.

Les plaisirs de la chair sont donc bien au service du monde, qu’ils intéressent notre estomac ou une autre partie de notre anatomie, et sont donc logiquement destinés à maintenir l’esprit prisonnier de sa prison charnelle. Voilà donc un élément facile à cerner dans notre démarche d’émancipation de ce monde.

1. Des choses cachées depuis la fondation du monde. René Girard (1978)

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